• La phénoménologie est née d'une interrogation critique sur la notion de " phénomène " et d'un effort pour recentrer l'analyse philosophique sur la description des formes d'apparaître de ces phénomènes. Tout questionnement relatif au statut ontologique de la matière semblait par conséquent mis de côté.

    Or, contre toute attente, la question de la matière a occupé une place très importante au sein de cette tradition philosophique, moins peut-être comme thème directeur que comme problème autour duquel elle s'est structurée et diversifiée. En dépit des divergences qui opposent les perspectives de Husserl et de Heidegger, de Scheler, Patocˇka, Sartre, Levinas ou Henry, la matière s'est imposée à chaque fois comme pierre de touche de la phénoménologie et de ses prétentions descriptives, lui imposant de ne pas arracher la description des vécus aux conditions concrètes et matérielles d'effectuation de l'expérience.

    Le statut équivoque de la matière en fait ainsi le lieu privilégié d'une analyse des tensions constitutives de la méthode et de l'objet de la phénoménologie. Les contributions réunies dans ce volume, soucieuses de restituer la complexité des différents niveaux d'implication de la notion de matière, la prennent comme fil conducteur d'une relecture critique des moments essentiels de la pensée phénoménologique.

  • Cet ouvrage met en oeuvre une confrontation philosophique entre Heidegger et Patocka, deux figures majeures de la tradition phénoménologique, en prenant pour fil conducteur leurs interprétations respectives des concepts fondamentaux de la Physique d'Aristote. Mais tout d'abord, le point d'accord : l'herméneutique de l'aristotélisme représente aux yeux de Heidegger et de Patocka une première entrée pensante dans l'affaire même de la pensée, où le mouvement (????s??/µetaß???), irréductible au déplacement d'un étant dans l'espace, désigne le procès d'advenue au paraître qui sous-tend l'éclosion à l'être des choses. Aristote met au jour la différence ontologique entre l'être et l'étant, en sorte que la Physique constitue de ce point de vue pour Heidegger et Patocka le véritable Grundbuch de la philosophie occidentale. Cependant, Heidegger et Patocka ne comprennent pas de la même manière le sens de ce mouvement ontologique au coeur de l'être (f?s??). À travers l'examen de ces différences, l'enjeu de cet ouvrage est de mettre en évidence un point de tension au sein de la phénoménologie qui n'a pas encore été suffisamment remarqué, entre d'une part l'approche heideggérienne qui soumet l'être au sens (?????), et s'expose de la sorte au risque d'un anthropocentrisme ontologique larvé. Et d'autre part, la tentative d'un réalisme phénoménologique, dont Patocka fut l'un des représentants, dans la double mesure où il brise l'identité classique de l'être et de l'intelligibilité, et où il pense l'homme comme radicalement décentré, prétendant en finir ainsi avec le sujet et tous ses avatars (c'est là le sens de la fameuse « phénoménologie asubjective ») ; réalisme radical dont on peut toutefois se demander s'il ne met pas à mal le paradigme phénoménologique de l'a priori de la corrélation entre l'apparaître et ses modes subjectifs de donnée, et s'il ne remet pas en cause ainsi la possibilité même de la phénoménologie en la poussant au-delà de sa propre limite.

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