• Tout comme l'histoire, la littérature est attachée à la résurrection des morts. Souffle inspiré de l'épopée, minutie narrative et descriptive du roman historique, ou bien réincarnation des acteurs de l'histoire sur la scène du théâtre - certaines oeuvres de fiction donnent au passé une présence souvent plus forte que celle proposée par les livres des historiens.
    Mais Roger Chartier nous met en garde : lorsqu'il les lit, l'historien ne doit jamais oublier l'historicité de ces oeuvres et leur mode de circulation. Si le XVIIIe siècle fonde la littérature sur l'individualisation de l'écriture, l'originalité des oeuvres et le sacre de l'écrivain, il n'en allait pas du tout de même auparavant : fréquence de l'écriture en collaboration, réemploi d'histoires déjà racontées, lieux communs partagés, formules répétées, ou encore, continuelles révisions et continuations de textes jamais clos.

    C'est dans ce paradigme de l'écriture de fiction que Shakespeare a composé ses pièces et que Cervantès a écrit Don Quichotte, à une époque de faible reconnaissance de l'écrivain comme tel : ses manuscrits ne méritaient pas conservation, ses oeuvres n'étaient pas sa propriété et ses livres, dans leur matérialité (ponctuation, divisions internes, paragraphes, etc. qui en fixaient le sens), étaient d'abord l'oeuvre des correcteurs, des typographes et de l'imprimeur. Lecteur des textes littéraires, l'historien se doit plus que jamais de savoir faire la part entre la main de l'auteur et l'esprit de l'imprimeur.

  • Comment lire un texte qui n'existe pas, représenter une pièce dont le manuscrit s'est perdu et dont on ne sait pas avec certitude qui fut son véritable auteur?
    C'est l'énigme que pose Cardenio une pièce jouée en Angleterre pour la première fois en 1612 ou 1613 et attribuée quarante ans plus tard à Shakespeare (et Fletcher). Elle a pour trame une 'nouvelle' insérée dans Don Quichotte, uvre qui circula dans les grands pays européens où elle fut traduite et adaptée pour le théâtre ; en Angleterre, le roman de Cervantès était connu et cité avant même d'être traduit en 1612 et d'inspirer Cardenio.
    Mais cette énigme a d'autres enjeux. C'était un temps où, grâce notamment à l'invention de l'imprimerie, proliféraient les discours ; la crainte de leur excès conduisait souvent à les raréfier. Tous les écrits n'avaient pas vocation à subsister, et particulièrement les pièces de théâtre qui, très souvent, n'étaient pas imprimées le genre, situé au plus bas de la hiérarchie littéraire, s'accomodait fort bien de l'existence éphémère des uvres. Mais qu'un auteur devienne fameux, et la quête de l'archive inspirait l'invention de reliques textuelles, la restauration des restes abîmés par le temps, voire, pour combler des manques, parfois la fabrication de faux. C'est ce qui arriva à Cardenio au XVIIIe siècle.
    Retracer l'histoire de cette pièce conduit alors à s'interroger sur ce que fut, dans le passé, le statut des uvres jugées aujourd'hui canoniques. Le lecteur redécouvrira ici la malléabilité des textes, transformés par leurs traductions et leurs adaptations ; leurs migrations d'un genre à l'autre ; les significations successives qu'en construisirent leurs différents publics. Pour nombre de ses lecteurs, Don Quichotte fut longtemps un répertoire de nouvelles, bonnes à publier séparément ou à porter sur la scène, aux dépens de la cohérence des aventures du héros éponyme, et Shakespeare un dramaturge qui, à l'instar de nombre de ses confrères, écrivait en collaboration, recyclait des histoires empruntées à d'autres écrivains et dont certaines uvres ne rencontrèrent pas d'éditeur.
    Ainsi, grâce à Roger Chartier, s'éclaire le mystère d'une pièce sans texte mais non sans auteur.

  • "Art happens, a déclaré Whistler, mais l'idée que nous n'en finirons jamais de déchiffrer le mystère esthétique ne s'oppose pas à l'examen des faits qui l'ont rendu possible." Parmi ces "faits" évoqués par Borges, les relations nouées entre les créations esthétiques et la culture écrite de leur temps constituent l'un des plus essentiels. Mieux que d'autres, les auteurs avec lesquels ce livre chemine ont fait de la matérialité de l'écriture un objet littéraire. Pour plaire, amuser, faire rêver ou penser, Baudri de Bourgueil, Cervantès, Ben Jonson, Cyrano de Bergerac, Goldoni et Diderot ont introduit dans leurs textes, avec réalisme ou à titre de métaphores, les tablettes de cire, les presses à imprimer, les écrits à la main, les écritures brodées et tissées. En ne séparant pas les discours des formes matérielles qui assurent leur publication, ils rappellent que les pratiques des copistes ou les tâches dans l'atelier typographique donnent aux oeuvres non seulement leur corps, mais aussi une part de leur âme. Entre les auteurs et les lecteurs, entre l'écriture autographe et la page du livre, elles sont une médiation obligée et décisive.
    En s'attachant à des oeuvres poétiques, dramatiques, romanesques, où les objets et les usages de l'écrit sont devenus littérature, ce livre entend mieux comprendre la tension entre l'inscription et l'effacement, entre l'archive durable et l'écriture éphémère. Elles ont exprimé avec une singulière acuité deux soucis contradictoires, largement partagés par les sociétés d'Occident entre le Moyen Âge et la modernité : conjurer la disparition des textes, toujours menacés par la perte ; juguler le désordre créé par l'excès des discours.

  • Dans la France d'entre XVIe et XVIIIe siècle, les normes et les pratiques culturelles changent en profondeur. L'œuvre de christianisation des pensées et des conduites, la diffusion de nouvelles règles de comportement, d'abord élaborées à la Cour, puis imposées à l'entière société, le déplacement des frontières et contrastes culturels transforment les manières de vivre et de mourir, les façons d'être en société. L'imprimé, en toutes ses formes, tient une place centrale dans cette mutation, parce qu'il propose à des lecteurs plus nombreux des modèles inédits, parce qu'il s'inscrit au cœur de rituels et d'apprentissages qui longtemps n'étaient que gestes et paroles, parce qu'il permet des usages multiples et des appropriations plurielles. C'est son rôle que ce livre examine, en portant attention à certains genres essentiels (les traités de civilité, les préparations à la mort, les livres des Bibliothèques bleues) et en tentant de nouer deux histoires : celle des manières de lire et celle des objets lus.
    Roger Chartier, né à Lyon en 1945, est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales et professeur au Collège de France. Historien de l'éducation, du livre, de la lecture, il consacre ses recherches aux pratiques culturelles dans les sociétés de l'Ancien Régime.

  • Internet fait renaître le rêve d'universalité où l'entière humanité participe à l'échange des idées. Mais suscite aussi l'angoisse de voir disparaître la culture du livre. Quel est l'avenir du livre ? Que nous apprend son passé ? Roger Chartier nous rappelle que bien des révolutions, dont celle de Gutenberg, vécues comme des menaces, ont au contraire créé opportunités et ouvertures. Il démontre pourquoi l'histoire du livre est inséparable des gestes violents qui le répriment, des autodafés à la censure ; mais aussi comment la force de l'écrit a rendu tragiquement dérisoire cette noire volonté. Ainsi, la négation de l'auteur a finalement conduit à la reconnaissance de ses droits qui sont aujourd'hui à nouveau mis en question par l'immatérialité du texte électronique. Dans cette évocation du jeu de rôles entre auteur, lecteur, éditeur et supports technique de l'écrit, Roger Chartier nous préserve de la nostalgie conservatrice comme de l'utopie naïve. Car réfléchir sur les révolutions du livre, c'est en définitive, interroger la tension fondamentale qui traverse le monde contemporain, déchiré entre l'affirmation des particularités et le désir d'universel.

  • Editer et traduire - mobilite et materialite des textes (xvie-xviiie siecles) Nouv.

  • In Early Modern Europe the first readers of a book were not those who bought it. They were the scribes who copied the author's or translator's manuscript, the censors who licensed it, the publisher who decided to put this title in his catalogue, the copy editor who prepared the text for the press, divided it and added punctuation, the typesetters who composed the pages of the book, and the proof reader who corrected them. The author's hand cannot be separated from the printers' mind.
    This book is devoted to the process of publication of the works that framed their readers' representations of the past or of the world. Linking cultural history, textual criticism and bibliographical studies, dealing with canonical works - like Cervantes' Don Quixote or Shakespeare's plays - as well as lesser known texts, Roger Chartier identifies the fundamental discontinuities that transformed the circulation of the written word between the invention of printing and the definition, three centuries later, of what we call 'literature'.

  • How should we read a text that does not exist, or present a play the manuscript of which is lost and the identity of whose author cannot be established for certain? Such is the enigma posed by Cardenio - a play performed in England for the first time in 1612 or 1613 and attributed forty years later to Shakespeare (and Fletcher). Its plot is that of a `novella' inserted into Don Quixote, a work that circulated throughout the major countries of Europe, where it was translated and adapted for the theatre. In England, Cervantes' novel was known and cited even before it was translated in 1612 and had inspired Cardenio. But there is more at stake in this enigma. This was a time when, thanks mainly to the invention of the printing press, there was a proliferation of discourses. There was often a reaction when it was feared that this proliferation would become excessive, and many writings were weeded out. Not all were destined to survive, in particular plays for the theatre, which, in many cases, were never published. This genre, situated at the bottom of the literary hierarchy, was well suited to the existence of ephemeral works. However, if an author became famous, the desire for an archive of his works prompted the invention of textual relics, the restoration of remainders ruined by the passing of time or, in order to fill in the gaps, in some cases, even the fabrication of forgeries. Such was the fate of Cardenio in the eighteenth century. Retracing the history of this play therefore leads one to wonder about the status, in the past, of works today judged to be canonical. In this book the reader will rediscover the malleability of texts, transformed as they were by translations and adaptations, their migrations from one genre to another, and their changing meanings constructed by their various publics. Thanks to Roger Chartier's forensic skills, fresh light is cast upon the mystery of a play lacking a text but not an author.

  • Découvrir les processus en oeuvre dans l'histoire du livre et, plus largement, dans les pratiques de l'écrit, repérer comment et pourquoi ils se transforment, telle est la tâche que s'est fixée Roger Chartier à travers des enquêtes qui ont renouvelé l'approche historique des pratiques culturelles.

    Roger Chartier, directeur d'études à l'EHESS, met en lumière les discontinuités d'un " ordre des livres " dans lequel est pris " l'ordre du discours " analysé par Michel Foucault : l'invention de l'auteur, les transformations matérielles qui gouvernent les transmissions des textes et des savoirs, les multiples scènes sur lesquelles jouent les protecteurs princiers, les auteurs, les éditeurs-libraires, mais aussi les lecteurs. Loin d'être un océan sans rivages, le monde de l'écrit a des bornes, des règles, des territoires, des techniques, qui changent au rythme des sociétés.
    Aujourd'hui, les mutations qui bouleversent l'univers de l'écrit obéissent à des lois souvent indéchiffrables.
    En conduisant son lecteur à voyager sur cinq siècles, Roger Chartier permet de prendre une distance salutaire avec les débats actuels. Sa vision sans nostalgie ni utopisme plaide pour une histoire capable de mettre en perspective les transformations du présent dans l'ordre des livres et d'échapper aux limites purement sociologiques ou purement formelles des oeuvres.

  • L'ouvrage rassembles les actes des neuvièmes rencontres Ina-Sorbonne, qui se sont tenues le 27 novembre 2004. Réunissant des intervenants prestigieux autour de la figure et de l'héritage philosophique de Michel foucault, elles furent l'occasion de vifs débats, sur des thèmes actuels comme les intellectuels et la télévision, la notion d'archive, l'usage de la parole, le dire vrai, mais aussi d'un témoignage émouvant d'Hélène Cixous.

  • In 1988, the renowned sociologist Pierre Bourdieu and the leading historian Roger Chartier met for a series of lively discussions that were broadcast on French public radio. Published here for the first time, these conversations are an accessible and engaging introduction to the work of these two great thinkers, who discuss their work and explore the similarities and differences between their disciplines with the clarity and frankness of the spoken word.
    Bourdieu and Chartier discuss some of the core themes of Bourdieu's work, such as his theory of fields, his notions of habitus and symbolic power and his account of the relation between structures and individuals, and they examine the relevance of these ideas to the study of historical events and processes. They also discuss at length Bourdieu's work on culture and aesthetics, including his work on Flaubert and Manet and his analyses of the formation of the literary and artistic fields. Reflecting on the differences between sociology and history, Bourdieu and Chartier observe that while history deals with the past, sociology is dealing with living subjects who are often confronted with discourses that speak about them, and therefore it disrupts, disconcerts and encounters resistance in ways that few other disciplines do.
    This unique dialogue between two great figures is a testimony to the richness of Bourdieu's thought and its enduring relevance for the humanities and social sciences today.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

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