• Gottfried Benn : 1886-1956. Sept moments de la vie d'un poète expressionniste allemand. Médecin de surcroît. Son premier recueil : Morgue, fait scandale. Ce sont ses souvenirs de la maison des corps. On retrouve l'auteur en garnison à Bruxelles, durant la Grande Guerre. Il s'occupe des filles qui contaminent «patriotiquement» l'armée allemande. Il assiste aussi à une mémorable exécution capitale. Il fut témoin de la mort que l'on reçoit, de celle que l'on donne. Il s'est frotté aux putains cariées de vérole. Le plus bas de la misère humaine. Il décrit ceci et cela, crûment, dans des textes hantés par de noires fulgurances. En marge, il connaît aussi l'extase. Mais même un visionnaire peut s'aveugler. Lui qui fuyait l'Histoire, il choisit, pour la rejoindre, la pire des occurrences. Quand la plupart des écrivains allemands fuient le nazisme, il choisit de rester, et devient - pour peu de temps - un compagnon de route de la barbarie... Renié par les émigrants, il sera bientôt proscrit par le nouveau Reich. Il est rejeté par tout le monde à la fois. Le voici censuré, réduit pour plus de dix ans au silence. Pourtant, après la fin de la seconde guerre, la génération de «l'année zéro» découvre en lui, quelquefois, le précurseur des idées qui vont circuler dans l'Occident à reconstruire. Sa parole circule à nouveau. Mais revient-on jamais tout à fait d'un voyage au bout du fourvoiement?Gottfried Benn dans tous ses états. Poète révolutionnaire, intellectuel rallié, puis persécuté, réhabilité enfin... Médecin des plus démunis, des disgraciés. Amant cannibale, endeuillé. Père absent, aimant. Lui prêter une série d'interlocuteurs qui traversent près de trois quarts de siècle d'existence: un professeur d'anatomie, sa première femme, une prostituée, sa fille, sa dernière compagne.Pour dire cela: une fiction, bien sûr. Rien qu'une fiction. Qui raconte l'erreur d'une vie, et la vie d'une erreur. Le plus court chemin entre Histoire et histoire, c'est encore d'imaginer. Le biographe, ici, n'a d'autre choix que de se faire historien, et le chroniqueur n'a d'autre ressource que de devenir romancier. Mais le romancier, à son tour, n'a de chance d'y voir clair que de se découvrir poète.Pierre Mertens

  • Paul Sanchotte - mi-Sancho, mi-Quichotte - fait métier de se trouver là où l'Histoire est brûlante, afin d'enquêter, d'alerter, de rédiger des rapports, d'empêcher tant bien que mal l'irréparable qui est souvent aussi l'inéluctable : c'est M. "Bons-offices", chargé de cette mission entre toutes impossible - s'immiscer dans les conflits et se vouloir au-dessus de la mêlée. Le médiateur, sur ce chemin pavé des meilleures intentions et des pires malentendus, se révèle incapable de devenir le "casque bleu" de sa propre vie privée, du couple qu'il forme avec Roxane, de leurs sentiments eux aussi à feu et à sang. Pour eux non plus le temps n'arrange jamais les choses : au moment où l'Histoire et celle de cet "homme de bonne volonté" le rejettent comme un apatride sur une terre d'irréconciliation - le Proche-Orient -, il ne lui reste de l'une et de l'autre qu'un monceau d'éléments détachés, un charnier de souvenirs mutilés qu'il s'applique à identifier et à rassembler, lui dont c'est la spécialité de recoller les morceaux. Avec la chronique éminemment contemporaine de Bons-Offices, nouveau Job sur la poubelle de notre histoire récente - de la mort des Rosenberg au génocide biafrais, du martyre de Lumumba au réarmement moral selon Mao, de la catastrophe de Marcinelle au déracinement des Palestiniens... - c'est un monde à bout de souffle qui porte témoignage de sa propre décomposition.

  • Une paix royale

    Pierre Mertens

    Moi, Pierre Raymond, guide assermenté, je jure que ceci m'est réellement arrivé, qu'encore enfant, et juché sur mon vélo, j'ai été renversé par la voiture d'un roi - et même de deux : Léopold III et Baudouin de Belgique. Un épisode au moins de ce livre est donc vrai, et restera dans l'Histoire.Quant au reste, comme c'est moi qui le raconte, il est permis de douter de tout : des circonstances de ma naissance ou de celles dans lesquelles le premier des deux rois a forgé son destin : éducation (à Eton), mariage, veuvage, capitulation, secondes noces, éloignement, abdication, explorations diverses...Cela s'est donc passé dans un petit pays mais où on trouvait encore tout ce qu'il faut pour faire un monde : un monarque qui aurait perdu le pays et gagné le monde ; des ministres en exil et passant par des états d'âme ; des champions cyclistes qui pensent tout haut sur les faux plats des Flandres ; une grand-mère, la mienne, envahie, dans sa roulotte, par une douce misanthropie.N'y aurait-il pas en chacun de nous un roi découronné ?Et pouvons-nous y consentir ?A la fin, par une légère anticipation qui nous mène au-delà de ce siècle, le pays devient plus petit encore. Au point qu'on pourra se demander s'il a jamais existé.P. M.

  • Fin 1935, à Vienne, quelques jours avant Noël, Alban Berg entre à l'hôpital Rudolf, à mi-chemin de son domicile de Schönbrunn et du cimetière municipal. Il va mourir à cinquante ans d'une mort quasi «naturelle». Il pense aux êtres qu'il a aimés, à ceux qui ont compté. Sa méditation va de l'un à l'autre : en son for intérieur, il s'adresse à eux. A sa soeur, qui devint lesbienne; à sa femme qu'il lui fallut conquérir de haute lutte; à Schönberg, à qui il devait tout, même une sorte d'asservissement; à une autre femme aussi, rencontrée en 1925 - et la passion qu'elle lui inspira dut demeurer si clandestine qu'il n'en livra le chiffre qu'enfoui dans la partition de l a Suite lyrique.Il se souvient d'avoir été humilié, par à peu près tout, et ce qu'il a composé c'est sans doute l'histoire mondiale de l'humiliation : il a jeté sur la scène de l'Opéra, non pas des rois tourmentés ou des marquises en mal de galanterie, mais les offensés et les cocus de l'Histoire. Il songe encore une fois à ce grand amour qu'il ne s'est pas autorisé à vivre vraiment. Il a cru pendant dix ans qu'il s'en remettrait. Mais non. Rideau.Pierre Mertens

  • Perasma

    Pierre Mertens

    On dirait un nom de plume. Ou de guerre. Un nom de lieu, peut-être ? Un endroit où l'on se rendrait : «Je me trouvais sur la route de Perasma...»Mais non. C'est le nom d'une femme. Elle est grecque, musicologue et mariée. Elle porte un nom qui n'est pas répertorié dans les registres de l'état civil. Dans sa langue, perasma signifie «passage».Avec elle, le narrateur, Pierrot Saturnin, qui est librettiste et qui vit dans un pays qu'il s'obstine à appeler l'Innommie, ne va pas vivre simplement une aventure amoureuse de plus, mais plutôt quelque chose qui ressemble à un premier amour sur le tard. Une enfance regagnée, lumineuse et cruelle. Une maladie de l'aube qu'on incuberait au crépuscule.Un opéra aussi - puisqu'ils appartiennent tous les deux au monde de la musique - mais un opéra malade de ses notes et dont le chant se désagrégerait lentement au fil des rencontres des deux amants, à Jérusalem, à Budapest, ou dans la capitale de l'Innommie. Comme une maladie fatale et lente dont on ne sait si on veut vraiment guérir.A la fin, il y a toujours autant de lumière.

  • Lorsqu'en 1978, à Anvers, un père et une mère voient naître leur premier enfant , la société et le monde médical leur assènent d'une même voix : "Elle ne vivra pas." Lies est née avec un "dos ouvert". "Spina-bifida" disent les médecins. Les mots ne sont pas que des mots : ce sont des armes. Ils peuvent tour à tour voiler, nier, réfuter, condamner. Mais Lies a vécu, et ce récit est bien celui d'un combat : le sien, celui de ses parents, un combat pour le droit à la vie et à la différence.

  • Grand lecteur devant l'Eternel, Pierre Mertens évoque les auteurs qui l'ont marqué et qui ont inspiré son oeuvre : le poète allemand Gottfried Benn (qui vécut à Bruxelles), l'Argentin Julio Cortazar, Milan Kundera, Marguerite Duras, André Malraux, Pier Paolo Pasolini, Malcolm Lowry, Cesare Pavese, Paul Gadenne, Iouri Tynianov...
    Mais c'est à Franz Kafka qu'il consacre les pages les plus vibrantes. Quant à Pasolini, qu'il a personnellement connu, il en parle avec la ferveur d'un ami lucide.
    Un livre qui reflète la vaste culture de son auteur et sa faculté à jeter des ponts entre des écrivains qui, souvent, ne se sont jamais rencontrés.

  • Au coeur de notre mémoire et de nos curiosités présentes émergent des lieux uniques, symboles d'un art de vivre, bouillonnants d'images et d'émotions : des villes en Europe. Des villes, comme autant de coups de foudre, qui incitent au rêve, au voyage, aux aventures esthétiques et sentimentales. Conçus pour des voyageurs sensibles aux ambiances, à la séduction des lieux et des mots, ces guides intimes sur les villes les plus romantiques d'Europe veulent être de véritables compagnons de lecture et de découverte. Une "lecture", raffinée et pratique, de chaque ville avec : o l'invitation au voyage d'un écrivain contemporain qui raconte et met en scène "sa" ville ; o quelques courts textes de la littérature mondiale et des photographies qui nourrissent la connaissance et provoquent l'imaginaire ; o un guide concis, subjectif, de lieux utiles et charmants - hôtels, restaurants, bars, boutiques, rues, musées... - lieux où saisir un fragment de plaisir, de beauté.

  • Chacun de nous, disait Musil, a une seconde patrie où tout ce qu'il fait est innocent. Chacun de nous, mais l'écrivain en particulier, qui n'en est jamais un citoyen de seconde zone... Une seconde patrie, ce qui est moins et beaucoup plus qu'un paradis.

  • Où on voit un écrivain célèbre proposer à un débutant de reconstituer la vérité de sa vie et rendre justice au bonheur que lui-même fut incapable d'exprimer dans son oeuvre. Mais était-ce un rêve ou un cauchemar? (La loyauté du contrat.) Où on découvre qu'un menu chagrin peut équilibrer - et compromettre - toute la gloire du monde. (Qu'est-ce que tu deviens ?) Où il est rappelé que point n'est nécessaire d'aller en Uruguay pour rencontrer Lautréamont, ce que l'on savait déjà, mais la chose peut entraîner d'incalculables conséquences. (Souvenir de Montevideo.) Où on constate que l'existence peut devenir aussi arbitraire que les plus mauvaises lectures. (Une vie illisible.) Où il s'avère que les murs qui entourent les villes ne s'effondrent pas toujours vers l'intérieur, et que la liberté des uns peut faire la servitude des autres. (A l'aller elle préfère le retour.) Où il apparaît que, dans les congrès d'écrivains, les coulisses importent davantage que la scène, et que, quand on aime, on peut réduire à néant les décalages horaires. (Les phoques de San Francisco.)Il faut supposer Faust intelligent, échangeant panfois son rôle avec le diable en inversant les termes du pacte. On peut imaginer Ulysse n'ayant pas effectué le moindre détour pour rejoindre sa compagne. Ces textes qui jouent à saute-mouton les uns avec les autres, et qui enfourchent des tigres, composent le roman vrai de nos désenchantements et de nos euphories. A propos : on trouve vraiment des phoques à San Francisco.

  • Depuis la fin du XXe siècle, la plupart des anciens pays industrialisés sont entrés dans une phase d'appauvrissement. Aux Etats-Unis comme en Europe augmentent la pauvreté, le chômage, l'endettement, les déséquilibres de balance commerciale. Le diagnostic porté ici est celui d'un processus de désindustrialisation survenu au même moment. Des remèdes sont ici proposés, à l'échelle des régions françaises, visant à une nouvelle industrialisation.

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