• "Je m'appelle Stéphane. J'ai quarante et un ans et quelques kilos de trop comme beaucoup d'hommes de mon âge ayant cessé un peu trop tôt toute activité sportive sans pour autant arrêter les bonnes bouffes bien arrosées. J'ai les cheveux mi-longs et châtains, enfin, j'avais les cheveux châtains ! La grisaille du temps entreprend depuis quelques années déjà son empreinte. Je les tire en arrière afin de cacher au mieux une calvitie naissante sur le sommet du crâne. Je suis marié depuis dix-neuf ans à Patricia, une jolie rousse. Lorsque je rentre le soir, je feins de m'intéresser à ce qu'elle me raconte. Patricia est secrétaire commerciale dans une petite agence immobilière. Elle me parle de ses tracas au bureau, de M. et Mme Untel satisfaits de son accueil, de son patron, un homme d'une cinquantaine d'années largement trop imbu de sa personne, de ses collègues, parfaits agents immobiliers aux manières un peu trop pompeuses à mon goût. Je l'écoute patiemment, je hoche parfois la tête pour montrer mon assentiment mais en fait, je ne suis déjà plus avec elle. Je n'aime pas cette hypocrisie qui me gagne. Je voudrais l'attraper violemment par le bras, la secouer et lui crier le fond de mes pensées. « Putain, réveille-toi Patricia ! Réveille-toi ! Tu n'vois pas que je n't'aime plus ! Tu n'vois pas que notre couple est mort ! » Mais je me tais..."

  • Léo adore l'Oloffson. Il existe ici toute la magie des Caraïbes. L'hôtel respire le vaudou. Quasiment invisible de la route, voilà qu'il vous saute au visage quand vous pénétrez dans sa cour intérieure. Subitement, vous n'êtes plus dans ce Port-au-Prince envahi par la circulation, la pollution et le bruit. Vous vous retrouvez au-delà de ce monde, dans un autre temps que rien ne semble perturber. Le tremblement de terre n'a eu aucun effet ici. L'Oloffson a survécu. Le bois donne à l'hôtel une chaleur et un charme peu commun où chacun de vos pas réveille le parquet patiné par les années comme si l'on marchait sur les traces de fantômes oubliés. Graham Green et James Jones se recueillaient souvent à cet endroit et il est aisé à Léo de les imaginer rédigeant une infime partie de leur oeuvre. Bien plus tard, au début des années quatre-vingt, le monde du show-business s'appropria le site. Mick Jagger s'y réfugiait entre deux tournées ou entre deux albums. Jackie Onassis aimait y déguster un rhum-sour sur la terrasse de la suite numéro 11, la plus prestigieuse. L'Oloffson sera certainement l'endroit qu'il regrettera le plus en Haïti. Il a adoré Pignon et la tranquillité du village pourtant touché par l'épidémie de choléra. Il a aimé son aventure avec Sylvie. Mais à lui seul, l'hôtel dégage toute la couleur des Caraïbes. Il vous imprègne de son règne séculaire jusqu'au plus profond de votre âme. Léo ne parvient pas à exprimer son ressenti vis-à-vis de ce lieu magique. Parfois, les mots ne suffisent pas à décrire l'indescriptible état des choses. Certains expatriés n'y perçoivent ici que les vestiges d'une époque révolue. Ils préfèrent de loin le luxe plus moderne de l'hôtel Ibolélé perché au plus haut des collines de la ville. Rien que pour le panorama, l'Ibolélé vaut le détour. Mais s'y attarder, Léo n'en comprend pas l'intérêt. C'est à l'Oloffson qu'il parvient à oublier ces tracas de la semaine. Il sait qu'à l'avenir, c'est de l'Oloffson qu'il gardera les meilleurs souvenirs de Port-au-Prince. En dehors du fait que c'est ici qu'il a tenu pour la première fois Lucie dans ses bras, l'hôtel a surtout agi comme un sanctuaire lui apportant calme et sérénité dans le tumulte de sa mission.

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