• Encore au XIXe et au XVe siècle, la croisade garde une vivacité étonnante dans la mémoire des hommes et dans leurs projets. Naturellement, la noblesse se révèle le groupe social le mieux disposé à son égard : le combat contre les infidèles est devenu un ornement chevaleresque. Les romans s'emplissent du récit des exploits de Charlemagne et de Godefroi de Bouillon, les ordres militaires conservent un prestige bien supérieur à ce qu'on écrit parfois, et les nobles de tout l'Occident s'en vont sur les frontières de la chrétienté, en Prusse ou en péninsule Ibérique, éprouver leur valeur face aux ennemis de la Croix. Faute de pouvoir embrasser le phénomène dans toute l'étendue de sa géographie, nous avons fait le choix de ne traiter, dans ce volume, que de la France, de la Bourgogne et de la Bohême. Pour les contemporains, la France, et plus encore son souverain, sont naturellement associés à l'idée de croisade, qu'il s'agisse de la récupération de la Terre sainte ou de la défense de la chrétienté contre les Ottomans. Aux côtés de la France, la Bourgogne tient un rang privilégié car, profitant de la faiblesse de leurs voisins, ses ducs ont opéré une translatio qui leur a permis de se présenter comme les plus aptes à relever le défi turc. Enfin, la Bohême mérite une attention toute particulière. Dans les années 1420, les nobles hussites se trouvent dans la situation inédite de devoir défendre par les armes leurs choix religieux et de conduire une guerre qu'ils jugent sainte face aux croisés mandatés par l'autorité pontificale. Confrontés à l'hostilité du pape, sans subir directement le péril musulman, ils ne tournent pourtant pas le dos à la chrétienté latine et manifestent, au contraire, le désir de prendre leur part de sa défense. En Bohême se trouvent ainsi noués beaucoup des enjeux qui sous-tendent le problème des conflits interconfessionnels en Europe à la fin du Moyen Âge.

  • Au moins depuis la publication de la thèse d'Alphonse Dupront, en 1997, il est clair que l'idée de croisade a survécu en Occident bien après la mort de Saint Louis sous les murs de Tunis. Néanmoins, l'opinion dominante considère que le récit des expéditions passées, quel que soit le contexte discursif, n'aurait valeur que de substitut et que l'abondance du discours serait à la mesure de l'impuissance des royaumes chrétiens, incapables de résister aux Turcs (sans même parler de la récupération de Jérusalem). Les mots serviraient à combler un vide, à calmer l'inquiétude de l'Occident menacé en entretenant l'illusion d'une force désormais perdue. La douzaine de contributions publiée dans ce volume vise à réévaluer cet ensemble très nourri de textes : la remémoration des hauts faits de Charlemagne ou de Godefroy de Bouillon fonctionne en effet comme un formidable révélateur pour l'historien, car le traitement de la geste croisée livre un portrait social et politique de l'Europe dont il importe de bien évaluer l'actualité. La référence aux heures glorieuses, tout comme le dessin d'une prochaine, et illusoire, victoire, souligne avec acuité les lignes de force d'une époque charnière.

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