• Il ne saurait y avoir de " portrait complet " de Denis Roche. Pourquoi ? En raison de sa mobilité extrême, de la multiplicité des positions qu'il a occupées successivement ou simultanément : écrivain et photographe, éditeur et traducteur, poète et post-poète. Parfait dandy révolté, érudit désinvolte, promeneur solitaire, amoureux absolu, créateur de formes. Il est peu d'œuvre aussi stratégiquement déterminée que la sienne mais en même temps aussi fougueusement improvisée. Ennemi irréductible du lyrisme des " poètes ", il est aussi le plus lyrique des artistes. Le plus radical et le plus véhément. Son influence est décisive, à la mesure de son indifférence à l'exercer. On tente ici d'en restituer tout le plus vif.
    Cette biographie intellectuelle de Jean-Marie Gleize a été récompensée par une mention spéciale du jury Médicis, Denis Roche ayant été à l'origine du prix Médicis essais.
    Une mention spéciale du Jury du prix Médicis a été attribuée à Jean-Marie Gleize pour sa biographie intellectuelle de Denis Roche, initiateur du prix Médicis essais.


  • Tarnac sera le nom d'un récit intérieur et communautaire.
    Le bruit de nos voix entre les arbres. La politique autrement.
    La question révolutionnaire est désormais une question musicale.
    Jean-Marie Gleize

  • Nous construisons des cabanes. Nous nous déplaçons.
    Nous sommes invisibles.
    Comme les anges, nous n'avons pas de noms.
    Nous avons tous le même nom.
    Nous habitons vos ruines, mais.
    Nous appelons une révolution possible.
    Nous écrivons logiques & politiques.

  • J.-M. Gleize revisite Supports/Surfaces (mouvement artistique d'avant-garde français) et offre cette conférence poétique, faite de silences et de mots, juste le temps pour l'oeil de se poser, juste le temps d'écouter.

  • Il est au onzième étage, à l'angle de Columbus Avenue et de la 81e rue. Dehors, au-dessus des arbres, vent, tourbillons, fragments déchirés de journal en vol. Dedans, les radiateurs de la chambre sont bloqués, brûlants, la télévision est allumée en permanence, et la musique coule, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans tous les couloirs de l'hôtel.
    Pendant ce temps, un corps brûle.
    Il a lu ces mots dans un livre : "Si quelqu'un pleure pendant la crémation, le corps brûle moins vite." Il imagine ce corps en feu dans le vide. Il entend cette musique de fleurs artificielles qu'il confond avec celle des couloirs. Il vit ce ralenti jusqu'à l'écoeurement. Il vomit. Il se répète cette phrase et quelques autres dont il ne comprend pas le sens : " naître encore ", ou bien " je connais cet endroit ", ou bien " j'ai mangé un poisson de source ".
    Ce qu'il veut, c'est sortir. Descendre, sortir. Se retrouver dans la rue. Avec les chiens. Etre chien. Apprendre à écrire comme un chien fait son trou.
    Alors il ouvre son cahier. Il apprend à écrire en prose. Il rédige un manuel de prose.
    Derrière la porte la musique continue de couler. On dirait qu'elle est dans les murs, ou le plafond, ou le papier du mur. Il écrit contre.
    Jean-Marie Gleize

  • Fiction & Cie
    NÉON,
    Paris, Hôpital Saint-Louis, fin août.
    Un bruit d'hélicoptère.
    Depuis que la musique a envahi l'espace, un bourdonnement humide, imperceptible et flou, depuis, un à un, les objets se sont écroulés sur eux-mêmes.
    La musique, celle des moteurs, des radiateurs, des chiens.
    Le mystère est le poids du temps en signes simples, en couloirs blancs, en amas de branches et de fragments. Des choses pas symétriques du tout.
    Lui, son corps de carton, il est couché dans la chambre d'angle, à l'étage des fougères. Face à l'écran vide, atlantique, vert-muet pourrissant.
    La scène est projetée au ralenti, et ce ralenti c'est la guerre.
    Lui, son corps, il attend.
    Il regarde ses mains.
    Il attend. Elles grandissent.
    Nuits sur nuits de lait ou de lumière ou nuits de néon.
    Alors que faire ?
    La réalité est-elle cette totalité de signes noirs ?
    " Il n'y a plus rien entre Dieu et nous ".
    Jean-Marie Gleize.

  • « Il n'y a pas dix solutions possible, il n'y en a que trois : restauration, invention, négation c'est-à-dire affirmation autre. Inutile de dire que, seules, les positions deux et trois me semblent correspondre à quelque chose aujourd'hui. » (JMG) C'est sur ce quelque chose que se construit le nouvel essai de Jean-Marie Gleize, lequel cartographie les grands enjeux de la poésie aujourd'hui, ses failles, son splendide isolement, ses postes-frontière, ses puissantes lignes de fuite, autant qu'il s'engage et entend participer à la modification du paysage poétique contemporain. Convoquant Arthur Rimbaud et Francis Ponge, Denis Roche et Anne-Marie Albiach, Michel Deguy et Christian Prigent, d'autres encore, et se mettant lui-même en examen, il jette les bases d'une poésie à venir sur laquelle il est temps, désormais, de s'interroger.

  • Beaucoup de poètes montrent leur écriture manuscrite. Plus rares sont ceux qui consentent à montrer leurs brouillons. Plus rares encore ceux qui, comme Francis Ponge, sont allés jusqu'à publier, tels quels, les moments ou minutes de leur travail, les états successifs de leurs avancées, de leurs « scrupules », que ceux-ci aient abouti, ou non, à ce que l'on appelle un « poème ». De La Crevette « dans tous ses états » au Carnet du Bois de Pins, de La Fabrique du Pré à l'établi de La Figue ou de la Table, Francis Ponge substitue sous nos yeux à l'illusion du Poème comme nécessité absolue la réalité littérale d'une expérience. Le monument fait place au document, la parole de Vérité aux multiples « tentatives » d'un homme en proie à ce qu'il nomme la rage de l'expression. C'est à précisément décrire les événements de cette partition en progrès que s'attache Actes ou Textes, de la variation sur un mot à la constitution progressive d'un Livre, toujours « à venir », en avant de lui-même. La critique génétique, Ponge ne saurait en être simplement l'objet : il s'agit de son écriture même.

  • Il y a des écrivains qui, livre après livre, bâtissent une oeuvre et participent à l'institution de la littérature. Rimbaud, texte après texte, efface, détruit, oublie, dénonce ou renie ce qu'il vient de faire. Une logique de rupture. Une pratique du désoeuvrement. Il n'écrit pas simplement d'une autre façon (que Hugo, Banville ou Verlaine), il n'a pas de l'écriture la même conception. Il n'a pas, à l'écriture, la même relation. Il apprend et s'amuse à écrire comme. Puis contre. Puis autre. Conscient, très vite, qu'il pourrait ne pas écrire. Ce livre a pour objet quelques-unes des questions brutales auxquelles la poésie de Rimbaud nous contraint. Et puis quoi ensuite ? Après Rimbaud, après la poésie, après ça ?

  • Où l'on retrouve Stendhal, Anne-Marie Albiach, Lamartine, Michel Deguy, Verlaine, Bernard Noël, Rimbaud, Ponge.

  • Le titre annonce l'ambiguïté, le paradoxe, le doublé formel. C'est que le livre joue du mélange, de l'alternance des proses et des séquences de vers ; de l'affrontement des proses poétiques et des proses de journal intime, presque fondues dans un temps, qui est le présent de l'infini infime, le présent simple qui paraît (simplification) jeter souvent syntaxe, sens journalier, rythme froid de l'énoncé, dans un lit de rivière sans fond. Mais toute perte, hydrographique ou sémantique, suppose une résurgence, au moins son éventualité (lyrique). La certitude a réussi : rare maintien qui soulève ces textes si haut, qui fait des vers la variante sourde des lignes de la prose. Denis Roche

  • Léman

    Jean-Marie Gleize

    Léman, c'est ce paysage au centre de l'Europe. Ce lac comme un trou (celui de l'évier, où tout pourrait disparaître) : vous sentez sur votre peau l'humidité de l'air, vous sentez en vous le froid de l'eau, le vent qui vient de l'autre rive. On peut en faire le tour : Genève, Saint-Gingolph, Chillon, Montreux, Clarens, Chexbres-Puidoux, Lausanne, Genève.
    Léman, c'est aussi la surface et la vacuité : rien d'autre que l'endroit où nous sommes. Alors cela devient d'autres lieux, qui sont avec le lac Léman dans un rapport d'équivalence : le trou d'une écluse à Tarnac, au centre de la France ; le plateau de Ganagobie ; le lac de l'Est à Wuhan, en Chine ; le lac de Tunis... Léman désigne alors l'ensemble de ces réalités formelles, parcouru par des trajets, des lignes qui deviennent celles du récit lui-même aux prises avec l'étrange " nulle part " de la création. Il faut alors inventer la littérature, inventer Léman, les mots, le dialogue, le point, la ligne, la surface. Contre les images, le temps, la maladie. Contre la violence invisible. Et mot à mot, de l'un à l'autre, au présent, à l'intime, à l'infime, au moins que rien.
    Léman est le journal de cette expérience. Vers quelque chose qui serait absolument simple. Ce point est accessible à qui regarde le lac, à tous ceux qui regardent.

  • S'il y a une poésie moderne, langue vivante langue de vent violent, affrontant la mort et sa mort Poésie et figuration tend à en déployer la genèse, à côté des étiquettes académiques, avec et contre la chronologie, de Lamartine - auteur-acteur d'Un lac -, à Denis Roche - dissipateur de langues, photographe de la vie réelle. Les huit lectures qui jalonnent ce chemin (Lamartine, Hugo, Corbière, Rimbaud, Artaud, Ponge, Guillevic, Denis Roche) s'articulent les unes aux autres de façon à suggérer les moments d'un procès : celui que la poésie instruit contre elle-même, celui, le même, qui la fait devenir ce qu'elle est, ce qu'elle sera. Mais cette histoire, on s'en doute, n'est pas linéaire ; les tracés se recoupent ou se recouvrent, se superposent et s'annulent. L'enquête est menée à l'intersection de deux questions clés : la constitution du moi et ce qu'il représente, ou figure, à travers ses multiples catastrophes, effacements, métamorphoses. En un mot, c'est la curieuse histoire littérale du sujet lyrique, brûlante, paradoxale, en cours.

  • Une compilation poétique en sept chapitres.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Il n'y a rien d'autre que le commencement. Noir, blanc et noir, points, signes brefs, pleins et déliés, lignes et lettres, littérature. J'appelle nudité intégrale le point où tout coïncide (où tout commence). Chaque phrase de ce livre sera pour manifester le désir de l'accès à la nudité nue. Comment faire?
    Les "manifestes" affichent le programme : cracher Dieu, insérer le corps dans le paysage, déflrnr les formes réelles, modifier le lit de la rivière, toucher le fond, écrire en prose, écrire sans force, écrire à mort, etc. En état de légitime défense. Il faut qu'à chaque tour de roue la nudité gagne.
    Alors (c'est logique) : "tout doit disparaitre". Tout, de A à Z. Le bruit du feu en continu. L'incendie du grand dictionnaire. Le travail épuisant de la poésie (histoire, philosophie, encyclopédie, tout devrait y passer).
    Au bout du chemin, ouvrez les yeux! La poésie est faite par tous. Ils finissent par se ressembler. Inconnus à tête d'os. Plus nus que nus. Dans la fosse commune. Anonymes foulés aux pieds.
    Un manifeste pour être encore plus froidement réalistes.
    Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
    J.-M. G.

  • Ils sortent. Ils se retirent. Les poètes et les autres comédiens. Avec manteaux, panoplies, costumes. Maintenant, la scène est vide. Les lauriers sont coupés. Le sol est plat, le terrain dégagé, lavé, simplifié. Marée basse. On respire.

  • Ils sortent. Ils se retirent. Les poètes et les autres comédiens. Avec manteaux, panoplies, costumes. Maintenant, la scène est vide. Les lauriers sont coupés. Le sol est plat, le terrain dégagé, lavé, simplifié. Marée basse. On respire.


  • Jean-Marie Gleize poursuit depuis Léman en 1990 une méditation en prose qui prend aussi la forme d'une enquête, d'une investigation narrative discontinue sur l'énigme de la filiation, de la transmission, de la " conversion ", et du renversement des images. Comme l'enfant esquimau de ce récit, il regarde la surface de l'eau, il écoute le bruit de la mort.
    Animale est le nom de cette aventure. Un film à venir.

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