Collège de France

  • Le langage nous importe en philosophie parce que la réalité nous importe. Si, comme il est dit dans les Recherches philosophiques, on doit se garder en philosophie contre la tentation constante de prédiquer de la chose ce qui réside dans le mode de représentation, c´est bien parce que ce qui nous intéresse est la réalité elle-même, et non ce que le langage nous oblige apparemment à supposer ou à croire à son sujet. J´entends ici par « réalisme » la conviction qu´entre la pensée ou le langage, d´une part, et la réalité, d´autre part, il n´y a pas de distance plus fondamentale et plus préoccupante que celle qui consiste dans la possibilité qu´ont les pensées et les propositions d´être fausses. Ce que dit sur ce point Wittgenstein est tout à fait opposé à l´idée bergsonienne que la pensée elle-même a déjà introduit par essence une distance entre la réalité et nous, et que seule l´intuition directe serait capable de nous livrer des faits.

  • Quand il se demande en quoi consiste en fin de compte la réalité objective, Poincaré donne à peu près toujours la même réponse : elle ne consiste pas dans le contenu, mais dans la structure et dans les relations. Il dit aussi « dans l'harmonie que découvre l'esprit humain dans la nature ». Et à la question de savoir si cette harmonie existe ou non en dehors de l'intelligence, il répond de la façon suivante : « Mais ce que nous appelons la réalité objective, c'est en dernière analyse ce qui est commun à plusieurs êtres pensants, et pourrait être commun à tous ; cette partie commune, nous le verrons, ce ne peut être que l'harmonie exprimée par des lois mathématiques. C'est donc cette harmonie qui est la seule réalité objective, la seule réalité que nous puissions atteindre ; et si j'ajoute que l'harmonie universelle du monde est la source de toute beauté, on comprendra quel prix nous devons attacher aux lents et pénibles progrès qui nous le font mieux connaître. » (La Valeur de la science). Pour lui, ce qui est objectif est uniquement ce qui est ou peut être commun à tous les esprits connaissants et ce qui peut être commun à tous les esprits connaissants réside uniquement dans les rapports, et non dans le contenu. Et quand on se demande en quel sens une assertion scientifique peut être dite vraie, ce n'est pas tellement à son contenu, considéré en tant que tel, qu'il faut s'intéresser, ce qui ouvrirait probablement toute grande la porte au scepticisme, mais plutôt au nombre et à l'importance des rapports vrais qu'elle met en évidence. Prises en elles-mêmes, les deux assertions « La Terre tourne » et « La Terre ne tourne pas » sont, du point de vue cinématique, aussi vraies l'une que l'autre. Affirmer l'une et nier l'autre, au sens cinématique, reviendrait à admettre l'existence de l'espace absolu. « Mais, dit Poincaré, si l'une nous révèle des rapports vrais que l'autre nous dissimule, on pourra néanmoins la regarder comme physiquement plus vraie que l'autre, puisqu'elle a un contenu plus riche. Or à cet égard, aucun doute n'est possible. »

  • On croit souvent que, pour Renan, l'avenir appartiendrait à la seule science ; la religion n'en aurait, au contraire, à peu près aucun. Mais même un lecteur simplement superficiel ne tarde cependant pas à se rendre compte que sa position est bien différente. La préface du Prêtre de Nemi (un drame philosophique qu'il a publié en 1885) commence de la façon suivante : « J'ai voulu, dans cet ouvrage, développer une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal. J'ai essayé de montrer la bonne cause gagnant du terrain malgré les amertumes, les disgrâces, les défaillances même de ses apôtres et de ses martyrs. » Ce n'est pas du progrès scientifique, mais du progrès religieux et moral qu'il est question ici. Contrairement à ce que l'on croit souvent, il n'y a pas pour Renan que la science qui soit capable de progresser, la religion l'est aussi. C'est lui-même qui parle à ce propos de « religion progressive » ; et ce dont il rêve n'est sûrement pas de voir la religion disparaître une fois pour toutes, mais plutôt de la voir se transformer graduellement pour prendre, au moins chez les gens qui sont suffisamment éclairés pour être capables d'accepter cette évolution, une forme plus épurée, plus intériorisée et plus universelle. De Dieu, Renan dit qu'il peut être considéré sous deux aspects : (1) celui de l'existence totale en train de se faire et qui sera complète lorsque le monde sera gouverné entièrement par un seul pouvoir, à savoir celui de la science et de l'esprit ; (2) celui de l'absolu. Il est donc tout à fait logique, de sa part d'identifier pour finir, à peu de chose près, la croyance en Dieu et la dévotion envers lui avec le culte du seul objet auxquelles elles peuvent, selon lui, légitimement se rapporter, à savoir l'idéal lui-même. De ce point de vue, la démocratie, à laquelle il reproche ce que l'on pourrait appeler son caractère « matérialiste » et son incapacité de reconnaître la primauté du spirituel et de l'idéal, et la nécessité pour la société de consacrer à la recherche de celui-ci une partie essentielle de ses ressources et de ses forces, peut être considérée comme irréligieuse.

  • Pour dire les choses de façon simplifiée et peut-être même un peu simpliste, je me suis trouvé dans les années 1960 confronté à une situation dans laquelle la question de l'importance de l'histoire de la philosophie et celle de la nature de la relation qu'elle entretient avec la discipline dont elle est l'histoire occupaient une place qui était tout sauf négligeable. Au premier rang des griefs formulés en France contre la philosophie analytique, par des gens qui ignoraient la plupart du temps à peu près tout d'elle, il y avait, en effet, sa façon réelle ou supposée d'ignorer ouvertement l'histoire de la philosophie et d'appliquer aux problèmes philosophiques un traitement qui avait contre lui le fait de les percevoir comme s'ils pouvaient être rencontrés et abordés de façon directe et presque complètement indépendante de la tradition qui leur a donné naissance et de l'histoire de celle-ci. Mais, d'un autre côté, l'impression que pouvait donner et que me donnait effectivement la philosophie française, dont l'histoire de la philosophie était incontestablement un des points forts et peut-être même le point fort, était la tendance à accorder à celle-ci une importance telle que la philosophie elle-même semblait se confondre plus ou moins, en fin de compte, avec son histoire. On peut remarquer, du reste, que les historiens de la philosophie ont généralement une tendance très affirmée à se considérer comme les défenseurs de la philosophie véritable, qui sont chargés de protéger celle-ci contre toutes les formes de subversion susceptibles de menacer, directement ou indirectement, son identité et son intégrité.

  • Clifford - qui considère la malhonnêteté intellectuelle comme étant en quelque sorte l'immoralité par excellence, puisque toutes les autres formes d'immoralité sont susceptibles d'en découler directement ou indirectement - soutient que la religion doit rester sous la dépendance de la morale, en ce sens (pour commencer) qu'elle doit, elle aussi, satisfaire la règle fondamentale de la bonne conduite en matière de croyance, même si cela risque de lui poser un problème qui pourrait se révéler tôt ou tard insurmontable : « Les croyances religieuses doivent être fondées sur des preuves ; si elles ne sont pas fondées de cette manière, il est mal d'y adhérer. » L'éthique de la croyance, telle qu'elle est défendue par Clifford, a semblé, aux yeux de critiques comme William James, à la fois naïvement intellectualiste et excessivement rigoriste, puisqu'elle exige que tous les avantages possibles de la croyance, et particulièrement le genre de stimulant et de réconfort qu'elle est susceptible de nous apporter, soient subordonnés et éventuellement sacrifiés à un seul d'entre eux, à savoir la vérité. Valéry disait que les preuves sont la politesse de l'esprit et qu'il faut toujours demander des preuves. Mais ce qui est plus grave que la quantité d'impolitesse assez effarante qu'on est obligé de supporter aujourd'hui de ce point de vue est, si l'on éprouve une certaine sympathie pour la position de Clifford, la quantité d'immoralité qui va avec elle et qui la supporte. Si l'on est intéressé par la question de la vérité, il n'est pas possible de ne pas l'être aussi par la question des raisons qui peuvent être produites en sa faveur. Et on ne peut sûrement pas se contenter de prétendre que, si on n'est pas intéressé par la deuxième question, celle des raisons et des preuves, c'est parce qu'on connaît d'autres moyens qui permettent de parvenir beaucoup plus sûrement à la vérité. Il vaudrait probablement mieux admettre que c'est plutôt parce qu'on n'est pas réellement intéressé par la question de la vérité elle-même et qu'on est sensible à d'autres avantages de la croyance que ceux qui résultent de sa vérité. C'est sûrement en dernière analyse pour cette raison que notre époque semble être si peu séduite par l'idée d'une éthique de la croyance. Il est évidemment difficile de l'être si on est enclin à considérer que ce qui compte n'est pas la vérité, mais uniquement la sincérité de la croyance.

  • À côté des choses du monde extérieur, d'une part, et des représentations du monde mental, d'autre part, « on doit, écrit Frege dans La Pensée, reconnaître un troisième monde. Ce qui y appartient s'accorde avec les représentations en ce qu'il ne peut être perçu par les sens, ...

  • C´est Leibniz lui-même qui a parlé de « labyrinthes à erreurs » à propos de deux problèmes philosophiques centraux : celui du continu et celui de la liberté. Du premier, on peut dire en suivant Vuillemin que, depuis la formulation des paradoxes de Zénon, il a dominé l´histoire de la philosophie théorique ; du second, qu´à travers une autre aporie, celle de Diodore, il a dominé l´histoire de la philosophie pratique. L´objet de ce cours des années 2009 et 2010 se situe d´une certaine façon directement dans la suite de celui du cours des deux années précédentes, consacré à une tentative de réponse à la question « Qu´est-ce qu´un système philosophique ? ». Le but est d´examiner dans le détail le genre de réponse que le système de Leibniz essaie d´apporter à l´aporie de Diodore et, plus précisément, la façon dont il s´efforce de défendre et de protéger la liberté contre la menace du nécessitarisme, en particulier du nécessitarisme spinoziste.

empty