Langue française

  • Quel sens peuvent avoir l'avarice et le gaspillage, alors que l'argent se caractérise par son abstraction ? Et qu'est-ce que la pauvreté, qu'elle soit choisie comme dans le cas de certaines communautés religieuses (franciscains et bouddhistes) ou subie ? Pour y répondre, deux essais du grand sociologue allemand : un texte de 1899, inédit en français, suivi de la célèbre étude de 1907 où Simmel montre que le pauvre n'est pas caractérisé par le manque de ressources, mais bien plutôt celui que nous désignons comme pauvre et que nous plaçons dans une relation d'assistance. Dès lors, comment le pauvre peut-il sortir de la pauvreté ?

  • L'étranger : menace ou promesse ? Une étude magistrale d'un des pères de la sociologie moderne sur une question qui agite nos sociétés à l'heure des tensions communautaires et du scandale des migrants. Pour Simmel, dans ce texte culte, c'est quelqu'un qui appartient à un groupe sans en faire partie car, venu d'ailleurs, il n'en partage ni l'histoire ni la culture. Ce n'est pas un marginal, et pas non plus un exclu. Ce n'est pas un touriste. Il y a du positif en lui puisqu'il apporte au groupe des qualités étrangères à celui-ci. Ni là-bas, ni d'ici, il est l'intermédiaire idéal, le pont, entre deux groupes. Il importe des idées et des marchandises. Il est plus libre dans son jugement, moins empêtré dans les conventions et les habitudes. On se confie à lui, et il est bon juge. C'est d'ailleurs en Italie, pays de plus en plus violemment opposé aux étrangers, que certaines cités, autrefois, ont fait appel à des étrangers pour rendre la justice. Peut-être est-ce l'occasion de le rappeler.

  • Stilettos, sweat en néoprène Marc Jacobs, mini-short fluide en mousseline, chignon bas. La mode a ceci d'original qu'elle ne confère nulle utilité pratique aux choses utiles, en l'occurrence se chausser et se protéger du froid. Elle est fondamentalement arbitraire. Et c'est ainsi qu'elle exerce pour Simmel son empire. Elle n'est pas un besoin vital mais un besoin social. Ou, plutôt, elle résulte de deux besoins sociaux contradictoires : l'instinct d'imitation et l'instinct de différenciation. L'homme manifeste dans le choix de ses vêtements son appartenance à un groupe. Il s'adapte à travers eux au rôle que lui assigne la communauté dans laquelle il vit. Mais dans le même temps, il ressent le besoin de se différencier, d'accuser au cur de la société son individualité. Adopter un style d'une autre communauté, c'est d'emblée se détacher de son groupe d'origine. En raison de la variété de ses contenus, la mode d'aujourdhui affirme sa singularité par rapport à celles d'hier et de demain. Mais elle le fait d'autant mieux qu'elle marque ainsi la différence de classes. D'après Simmel, la classe moyenne serait la plus sensible à ses caprices. Prompte au changement, elle se reconnaît dans ce qui est le moteur de la mode : créer un présent sans cesse mouvant, comme toute marchandise.

  • La position de l'Allemagne impériale soucie Georg Simmel : où doit-elle se situer vis-à-vis de la catastrophe survenant dans la vieille Europe disloquée, et à l'heure de son « américanisation » ? Dans les textes de ce recueil réunis pour la première fois, Simmel s'exprime moins en universitaire qu'en penseur du lien social, à qui les formes et l'intensité de la guerre en cours imposent une difficile épreuve de vérité. Épreuve personnelle aussi, car la Grande Guerre oppose les philosophes de la même école de pensée - comme on le voit en lisant les pages de Simmel en regard des adresses de Bergson à ses collègues académiciens (rééditées aux PUF en 1972 par A. Robinet dans les Mélanges), puis à l'opinion américaine, lors de ses deux voyages aux États-Unis, en 1917.

  • Vier Metaphysische Kapitel :
    1. Die Transzendenz des Lebens
    2. Die Wendung zur Idee
    3. Tod und Unsterblichkeit
    4. Das individuelle Gesetz



  • Every social occurrence as such, consists of an interaction between individuals. In other words, each individual is at the same time an active and a passive agent in a transaction. In case of superiority and inferiority, however, the relation assumes the appearance of a one-sided operation; the one party appears to exert, while the other seems merely to receive an influence. Such, however, is not in fact the case. No one would give himself the trouble to gain or to maintain superiority, if it afforded him no advantage or enjoyment. This return to the superior can be derived from the relation, however, only by virtue of the fact that there is a reciprocal action of the inferior upon the superior. The decisive characteristic of the relation at this point is this, that the effect which the inferior actually exerts upon the superior is determined by the latter. The superior causes the inferior to produce a given effect which the superior shall experience. In this operation, in case the subordination is really absolute, no sort of spontaneity is present on the part of the subordinate. The reciprocal influence is rather the same as that between a man and a lifeless external object with which the former performs an act for his own use. That is, the person acts upon the object in order that the latter may react upon himself. In this reaction of the object no spontaneity on the part of the object is to be observed, but merely the further operation of the spontaneity of the person. Such an extreme case of superiority and inferiority will scarcely occur among human beings. Rather will a certain measure of independence, a certain direction of the relation proceed also from the self-will and the character of the subordinate. The different cases of superiority and inferiority will accordingly be characterized by differences in the relative amount of spontaneity which the subordinates and the superiors bring to bear upon the total relation. In exemplification of this reciprocal action of the inferior, through which superiority and inferiority manifests itself as proper socialization, I will mention only a few cases, in which the reciprocity is difficult to discern...

  • Plutôt qu'un penseur politiquement engagé et révolutionnaire, il fallait un virtuose de l'interdisciplinarité comme Georg Simmel (1858-1918) pour faire raisonner entre elles les approches de l'économie sur lesquelles se fondent les différentes pratiques culturelles et disciplines scientifiques. Son oeuvre, émaillée de références à l'histoire médiévale, à la théologie, à la philosophie néokantienne, à l'éthique de Spinoza, à la critique de Marx, aux romans de Zola et à la métapsychologie naissante, notamment, rappelle comment le mot économie ne saurait appartenir en propre à aucun des champs qui s'en réclament, l'un de ceux-ci dût-il se baptiser lui-même en référence à la notion.
    Les essais de Simmel ont ainsi fait de l'argent un exemple de tout média mettant en relation la valeur des phénomènes les uns par rapport aux autres. Mais ce moyen qu'il était pour arriver à ses fins s'est hélas érigé lui-même en fin dans notre imaginaire ainsi que dans nos pratiques. Et sans varier jamais son argumentation, Simmel a pu se faire tantôt apologiste de ces puissances de l'argent, tantôt le critique intraitable, selon la façon dont les sociétés y recourent.
    L'argent, qui passe désormais pour « le Dieu de notre temps », fonde, en donnant l'impression à ceux qui le possèdent de transcender les événements, la fantasmagorie d'une « assurance » et d'un « calme » ultimes. La thèse fondamentale qui jalonne le parcours intellectuel de Simmel à travers tous ces textes s'énonce à la fin sans détour : l'argent a perverti nos plans d'organisation en s'attribuant, comme moyen, un statut de fin à prétention salvatrice.
    L'approche interdisciplinaire de Simmel est tout indiquée pour rendre compréhensibles l'ascension délétère de l'argent et d'autres modalités structurantes de la vie sociale au rang de fin en soi.

    Alain Deneault

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