Presses Universitaires du Septentrion

  • Réflexion sur la méthode de l'interprétation des oeuvres, l'herméneutique critique s'attache à restituer dans son contexte historique la visée des auteurs. Pour elle, les oeuvres ne sont pas des représentants d'une entité préexistante, que ce soit une tradition, un esprit national, une ontologie ou une révélation, mais des actes d'innovation. En instaurant une distance par rapport à un contexte, une oeuvre se constitue dans sa puissance de dire. Elle est porteuse d'une subjectivité, d'un jugement marquant cette distance. L'herméneutique critique prend en compte cette distance introduite par l'oeuvre, qui est aussi une puissance de rupture. L'herméneutique critique a été exemplairement développée par le comparatiste Peter Szondi et le philologue Jean Bollack. En introduisant leur rapport au poète Paul Celan, qui leur était proche, l'ouvrage reconstitue un contexte intellectuel original et peu connu en France entre l'héritage de la Théorie critique sensible chez Szondi, la poésie de Celan et le renouvellement de la philologie conduit par Bollack. La réflexion théorique est ainsi replacée dans un contexte international caractérisé, dans les années 60 et après, par le besoin de réintroduire la dimension de l'histoire dans les formes abstraites de l'expression et de l'analyse.

  • Dans la pratique philologique, la critique, qui établit l'authenticité du texte et l'herméneutique, qui en dégage le sens, sont deux opérations solidaires. Ce modèle s'est vu élevé à la réflexion, dès la fin du xviiie siècle en Allemagne, par les auteurs de la génération romantique, Friedrich Schlegel, Schleiermacher et Ast. Le projet de réunir "philologie et philosophie" résume leur tentative, originale par rapport aux philosophies postkantiennes. Car ces auteurs cherchent à penser l'antinomie entre la critique et l'herméneutique, la mise à distance dans le jugement et l'expérience d'une appartenance première. Suivant des perspectives distinctes, ils ont conçu une théorie philosophique de l'interprétation, depuis le cadre d'une encyclopédie philologique. Mais cette théorie ne s'est pas préparée à l'écart de tout exercice. Depuis la pratique philologique jusqu'à l'invention d'un nouvel art de la critique littéraire propre au premier romantisme d'Iéna, il s'agit toujours de l'autoréflexion d'une pratique interprétative, de l'effort fourni pour en énoncer les fondements et la portée. Le choix des textes retenus vise à mettre en évidence cette double perspective, en reconstituant ainsi l'arc allant du jugement critique singulier (sur la Lucinde ou le Philoctète) à la recomposition du sens de grands ensembles textuels (Boccace ou Lessing) et menant à la proposition d'une théorie cohérente. Entre le jugement critique et la relation herméneutique partant de la reconnaissance de l'historicité du sens, c'est le projet d'une encyclopédie des sciences de l'esprit qui cherche ici ses fondements théoriques.

  • La connaissance à partir d'indices peut-elle fournir un modèle consistant pour interpréter, voire guider le travail en sciences humaines ? À partir de la conjonction à la fin du xixe siècle entre la lecture des symptômes psychiques indirects chez Freud, de la technique d'attribution des oeuvres d'art à partir de détails inventée par Morelli et de la naissance du roman d'enquêtes policières, Carlo Ginzburg a suggéré que le « paradigme indiciaire » constituait un modèle des « sciences humaines » dont le procédé consiste à « inférer à partir des effets ». Ce « paradigme » hériterait de la riche tradition de la sémiotique médicale et de la mantique, et aurait été en partie préservé par certaines disciplines partant de signes, trouvés ou suscités, pour parvenir, au moyen de leur « lecture », à la connaissance de leur « cause » : les symptômes du médecin, les indices de l'enquêteur, le détail pictural, l'écriture manuscrite, les traces relevées par le chasseur. Les études réunies ici interrogent la pertinence et les limites de la connaissance indiciaire depuis des perspectives croisées : philosophie, histoire, anthropologie, linguistique, histoire des sciences, préhistoire, médecine ancienne, philologie, sémantique, sémiotique, littérature.

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