• « Je ne voulais pas t'aimer, surtout quand on s'est mariés ; peut-être ne l'avais-je jamais fait comme il le fallait. Être aux côtés de quelqu'un, n'importe qui. Me convaincre que je l'avais choisi. Je me disais que ce serait comme avec tout le monde, qu'on finirait par se lasser, sinon s'égorger pour des motifs dérisoires. J'avais tort, car même nos disputes ne m'ont plus dérangée. Combien de fois ai-je dû me dire que tout était faux et que je ne te voulais plus, pour ne pas penser aux autres. Quand j'ai accouché d'Abby, j'ai subitement cessé de t'en vouloir. Mais toi, tu n'as rien vu. J'en avais mal aux membres, comme si mon attachement pour toi avait décuplé, en simultané. Et dès lors, je n'en ai plus eu pour notre fille. »
    Après avoir fait une entrée remarquée sur la scène littéraire québécoise avec Une irrésistible envie de fuir (David, 2017), Catherine Bellemare récidive avec Le tiers exclu, un deuxième roman tout aussi étonnant. Sur fond de dépendance, de toxicomanie, de troubles mentaux, de quête identitaire et de solitude, des sujets qui lui sont chers, la jeune romancière écorche, d'une manière aussi crue, le thème de la parentalité, du point de vue du père, de la mère et de la fille, Abbygail, qui se retrouve dans une famille qu'elle non plus n'a pas choisie.

  • « Lorsqu'Émilie avait frappé à la porte de M. pour la première fois, son seul motif consistait à oublier. Oublier tout, par la chair. Se sentir encore plus inhabitée qu'elle ne l'était déjà. Imbibée et engloutie par n'importe qui, dans l'espoir de s'y confondre, comme entravée. Émilie n'appartenait à aucun cercle, ne trouvait sa place nulle part. Quelquefois, de justesse, elle parvenait à l'oublier. Cela pouvait durer des jours et, avec un peu de chance, parfois des semaines. Mais inéluctablement, dans la rue, en allant chez le coiffeur, dans son lit ou ailleurs, les échos revenaient, cinq fois, dix fois. Vingt fois plus puissants. Émilie étouffant dans son propre corps, subissant incessamment la même sujétion : s'extirper de son crâne, peu importe dans quelle mesure. Elle se doutait du type de traitement auquel elle aurait droit si elle acceptait de suivre M. chez lui. Et c'était expressément ce qu'elle était venue chercher. Émilie devait sentir que son esprit, tout son être ne lui appartenaient plus. L'envie viscérale. Émilie avait besoin d'avoir mal. »

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