Presses universitaires de Bordeaux

  • À l'heure où les idées démocratiques sont contestées dans plusieurs parties du monde, il n'est pas inutile de s'interroger sur la manière dont celles-ci se sont diffusées. Cette question, qui est sous-tendue par celle de la traduction des textes de la philosophie politique moderne, est un champ largement inexploré en Asie, notamment au sujet de Jean-Jacques Rousseau. Ce numéro entend explorer la circulation des textes politiques du Citoyen de Genève dans une Asie comprise au sens le plus large, comprenant aussi bien la Chine et le Japon que les mondes arabe et turc, en passant par le Vietnam.
    Dans tous les cas, l'objectif a été d'analyser la présence des textes politiques de Rousseau non pas comme le produit d'une réception, dans lequel la traduction serait un phénomène évident et mécanique, où les Asiatiques ne joueraient aucun rôle, mais bien comme celui d'une circulation, dans laquelle les intéressés prennent l'initiative et utilisent les textes dans des buts que le décalage entre texte original et traduction contribue à révéler. Ainsi, la circulation des textes politiques de Rousseau s'inscrit dans le phénomène de "transfert culturel", avec l'objectif de démocratisation.

  • Dans la France de la première moitié du XVIII e siècle, cadre de l'avènement de la « science nouvelle » de la production et de la distribution des richesses, Rousseau critique l'économie politique. Sa critique vise le socle théorique commun à des courants de pensée divergents (mercantilistes, partisans du luxe ou Physiocrates), soit en des termes plus contemporains, le primat accordé à la croissance sur la justice. À cet égard, Rousseau est un lucide interprète des dangers de la société concurrentielle. Il a su voir que l'économie politique naissante reposait sur de folles illusions - l'illusion du caractère naturel de l'intérêt, l'illusion de la transparence de la médiation monétaire, l'illusion des contrats « volontaires » entre individus inégaux, l'illusion, enfin, de l'harmonisation des intérêts dans la société marchande. Après Mandeville, Locke et Montesquieu, Rousseau a saisi l'évolution de la société commerçante. Il a combattu, à sa façon, le mythe de la « main invisible », auquel il entend substituer la « main visible » de la République. Le prophète des mystifications de l'économie politique a su faire entendre sa voix, et la Révolution française lui donnera un écho inédit. Marx, en ce sens, doit faire amende honorable : plus qu'une belle âme égarée au pays de l'utopie, l'auteur du second Discours a proposé une critique de l'économie politique dont nous pouvons encore tirer profit.

  • Jean-Jacques Rousseau connut au Japon une fortune trop longtemps restée ignorée : en effet, ce pays, le premier en Asie à se moderniser à la fin du XIXe siècle, fut traversé entre 1874 et 1890 par un mouvement démocratique opposé au gouvernement impérial. Aux troubles politiques et sociaux s'ajouta un intense bouillonnement intellectuel car le Japon découvrit alors la philosophie politique européenne, les principes de liberté et d'égalité. Jean-Jacques Rousseau joua un rôle majeur en la matière grâce au journaliste et intellectuel Nakae Chômin (1847-1901), qui, après avoir été un des premiers étudiants japonais en France, consacra tous ses efforts à faire connaître la Révolution française et le Citoyen de Genève, par ses traductions et ses écrits. Nakae Chômin introduisit également des lecteurs de Rousseau aujourd'hui oubliés, tels que Jules Barni, Émile Acollas ou Alfred Fouillée, qui eurent un rôle central dans l'établissement de la IIIe République française et de la laïcité. Cette entreprise de traduction lui permit aussi de formuler une pensée mettant le vocabulaire confucéen au service de l'affirmation des idées démocratiques et de tenter une alliance du socialisme et du libéralisme proche de la synthèse républicaine française. La première vague d'intérêt pour Rousseau au Japon fut donc celle du Rousseau politique, celui du Contrat social et des deux Discours. Le but de cet ouvrage est de présenter ce pan méconnu de l'histoire contemporaine japonaise. L'auteur est le premier à traiter de la présence de Rousseau au Japon, toutes langues confondues, tout en renouvelant l'histoire intellectuelle par son intérêt pour la question de la traduction.

empty