• «Douze février. On peut ruiner sa vie en moins de dix secondes. Je le sais. Je viens de le faire. Là, juste à l'instant. J'arrive à la porte de l'immeuble, une modeste baguette dans la main et la modeste monnaie dans l'autre, quand Merveille-Sans-Nom surgit devant moi. Inopinément. À moins de cinq centimètres (il est en train de sortir et je m'apprête à entrer, pour un peu on s'explose le crâne, front contre front). Il pose sereinement sur moi ses yeux sublimes. Je baisse les miens illico, autant dire que je les jette quasiment sous terre, bien profond, entre la conduite d'égoût et le tuyau du gaz. Sa voix amicale résonne dans l'air du soir : - Tiens ! Aurore ! Tu vas bien ? Je reste la bouche ouverte pendant environ deux millions de secondes, avant de me décider et lui hurler à la figure : - Voua ! Merdi !»

  • «- Je n'ai jamais rien entendu de plus laid, de plus ennuyeux et de plus nuisible que ce que tu joues avec ton groupe. Il vient de tomber par terre. Il se roule dans le sable en se tenant le ventre. C'est le soldat Ryan. Peut-être qu'il va mourir sur la plage. Je vais lui flanquer un coup de pied pour abréger ses souffrances. Je suis malheureusement interrompue par l'arrivée de Samira et d'Hélène qui s'approchent de nous avec des airs légèrement envieux. - De quoi vous parlez ? demande Samira. Vous avez l'air de bien vous marrer. Il se relève, il essuie ses yeux et il montre du doigt. - C'est elle, gémit-il. Elle n'arrête pas de m'agresser, elle est trop marrante. Bon. Je me suis fait un nouvel ami masochiste. Il me regarde avec des yeux émerveillés. Il m'adore, c'est clair.»

  • Dans ce troisième tome très attendu de son journal, Aurore se met à l'écriture de chansons de rock et à la rédaction de fiches de lecture pour le cours de français. Avec l'humour qui la caractérise, Marie Desplechin a laissé libre cours à la verve créatrice de son héroïne. Elle qui a toujours été une excellente élève, s'est beaucoup amusée à imaginer les commentaires d'Aurore sur des classiques de la littérature comme La Princesse de Clèves ou Tristan et Yseult.

  • Les filles, c'est comme le poisson. Ça se gâche vite et ça ne se garde pas. Ainsi parle Messire Rollo, chevalier du village de Stonebridge, dans l'Angleterre de la fin du XIIIe siècle. Sa fille Catherine a treize ans, et Rollo trouve qu'il est grand temps de la marier. Les soupirants défilent au manoir. Aucun ne trouve grâce aux yeux de Catherine. L'un est moche, l'autre est bête, un troisième est trop vieux, un autre encore sale comme un cochon. Il y a bien le doux oncle Georges, mais son coeur est pris par une autre. En réalité, Catherine ne veut pas se marier du tout. Elle ruse, elle jette des sorts, elle tente des fugues pour échapper au funeste destin qui la guette. Et en attendant d'être vraiment libre, elle consigne ses faits et gestes, ses pensées et les événements du village dans son beau livre de vélin. C'est son frère Edward, futur moine, qui lui a conseillé d'écrire tous les jours pour devenir moins puérile et plus instruite . Alors, pleine de rage parce que son père ivre l'a battue, ou débordante d'espoir à la perspective d'une évasion, Catherine écrit, chaque jour que Dieu fait, et raconte tout en détails, d'autant plus volontiers que, quand elle écrit, sa mère la dispense d'accomplir toutes les corvées ménagères qu'elle déteste : filer la laine, faire bouillir le linge, broder, coudre et ourler. La vie au manoir est rythmée par les travaux, les récoltes, les fausses couches de la Dame, mais aussi les fêtes religieuses et les banquets où défilent les invités de passage qui apportent les nouvelles du monde, et où circulent des plats étranges : anguilles à la gelée de coing, hérissons à la crème, serpents de mer aux pommes. Et le jour où un abbé confie à Catherine un petit livre des saints, elle décide de faire de son journal un livre, aussi héroïque et étonnant qu'une vie de martyre. Ce livre a reçu, en 1995, le Newbery Honor Award et le Golden Kite Award.

  • Au cours de yoga, j'apprends à méditer. Moi, je suis incapable de l'emdormir sur le dos : je dors que sur le ventre. Tous les soirs, je médite jusqu'à minuit. Cela dure six mois, jusqu'à ce qu'un évènement étonnant survienne. C'est une explosion, j'ai l'impression d'avoir été branché sur une centrale nucléaire. Je dois être fou. Je cours voir un psychologue et je lui raconte tout en me disant qu'il me donnera des cachets. Mais après plus de vingt séances, il conclut en disant que je n'ai aucune maladie mentale. Alors je laisse tomber la théorie, les idées reçues de la société, et je décide que ma voie désormais sera d'expérimenter l'univers pour trouver le divin qui nous crève les yeux et pourtant que nous ne voyons pas !

  • À La Haye, en 1939, Edith, jeune fille juive âgée d'à peine quatorze ans, est confrontée à la menace nazie. Quand la Hollande est envahie, au printemps 1940, elle croit encore qu'il lui sera possible de vivre, de rire, d'aimer... Jusqu'à ce que l'occupant tombe enfin le masque et procède aux premières déportations. Elle vivra près de trois ans cachée sous un faux nom dans une famille protestante, assistant dans l'ombre à la mort des siens et s'interdisant de montrer ses sentiments. Pour faire face, elle consigne en secret l'horreur dont elle est témoin et qu'elle ne peut exprimer au grand jour.
    « Les Carnets d'Edith nous apportent la même souffrance et le même bonheur qui nous avaient étreints à la lecture d'Anne Frank. » Esther Freud
    « Parmi les témoignages autobiographiques qu'il m'ait été donné de lire, l'un des plus beaux et des plus bouleversants. » Ruth Rendell
    Edith Velmans est née en 1925 à La Haye dans une famille juive aisée. Après la Seconde Guerre mondiale, elle mène une vie « normale », se marie, émigre sur la côte Est des États-Unis où elle devient psychologue sociale et où elle réside toujours. C'est en 1997 qu'elle se décide à retranscrire, en anglais, les notes qu'elle avait, à quatorze ans à peine, soigneusement prises dans ses carnets. D'abord édité à Amsterdam en traduction néerlandaise, son livre connaîtra en Grande-Bretagne et aux États-Unis une carrière fulgurante : il reçoit en 1999 le Jewish Quarterly Literary Prize.

  • Les images qu'induit la route, quand on arpente les plaines de l'Est ou que l'on roule en taxi vers Damas dont on ne sait encore que le nom. Les sensations, surtout : la poussière à la traîne des bus, le son des caoutchoucs sur l'asphalte, l'odeur du diesel brûlé.
    Il y a les bribes de réel saisies à la volée pendant les virées au Maghreb, en Europe de l'Est, au Proche-Orient. Et il y a les cris de violence proférée quand on a dû rentrer bosser et que cette vie nous meure.
    L'immense force de ce texte, c'est d'arriver à faire lever toute cette matière éparse, à ras le sol, normalement ignorée, et à lui donner forme et éclat. Du gasoil, faire soleil. Soleil gasoil.
    Le premier livre de Sébastien Ménard, qui écrit en continu sur diafragm.net. Un livre-repère pour une génération et le renouvellement du road book.
    Mahigan Lepage

    Disponible en papier > http://www.publie.net/livre/soleil-gasoil-sebastien-menard/

  • "Rien n'est plus émouvant, aux abords des villes recrues d'Histoire, que ces échappées vers l'arrière-pays de l'intemporel et du hors sujet. Sur les pavés de Novy Svet, le pas tressaute au rythme d'un ländler ébouriffé, où viennent se loger des éclats de végétation. On décolle, on se dissout, on tend à disparaître."
    Du nord au sud, d'est en ouest, Gil Jouanard a parcouru ces pays qui vont de la mer Baltique à la mer de Marmara et à la mer Égée.
    Est-ce l'écriture qui est à l'origine du voyage ou le voyage à l'origine de l'écriture ? La réponse s'en va au fil du courant des fleuves traversés...
    Ce journal concerne les séjours de l'auteur dans cette Europe médiane, qui va de la Lituanie à la Turquie, en passant par la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, les différents pays de l'ancienne Yougoslavie.

    Un guide de voyage littéraire à lire sur place ou pour confronter son voyage réel ou imaginaire à celui de l'écrivain.

    Gil Jouanard est un écrivain français qui en tant que journaliste, écrivain ou responsable de lieux littéraires a voyagé sa vie durant.


  • Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional.
    Ils m'ont mis à la Correction mais mon vrai métier, c'est ouvrier typographe. Dans quelques mois je pars en retraite, c'est pas trop tôt ; ça fait quinze ans que je corrige les faire-part que saisissent les clavistes d'à côté, de vraies gourdes qui font plein de fautes exprès pour m'énerver.
    À travers les tribulations de Victor, vieux garçon un peu décalé, ce roman plein d'humour rend hommage aux ouvriers du livre.


  • Jean-Fabien est écrivain, enfin disons qu'il voudrait bien. En bon archétype du loser, il pense que ça l'aiderait peut-être à draguer, du moins à se faire des amis. Cadre dans une caricature de world company le jour, serial blogueur la nuit, il a décidé de se consacrer à l'étude du comportement féminin en milieu hostile, avec toute la rigueur scientifique que le sujet mérite - et toute la philosophie qu'il inspire. D'interludes en extraits de blog, de flirt par SMS en confessions intimes, de recettes du punch en description plus vraie que nature du monde merveilleux de l'entreprise, Le Journal raconte son histoire.

  • Cuisine

    Antoine Emaz

    Antoine Emaz est sans conteste un des plus denses poètes d'aujourd'hui en France. Travail dans la matière langue jusqu'à l'os, via la plaie, via les jours (pour reprendre quelques-uns de ses titres), dans la ligne de Reverdy et André du Bouchet qu'il commente le plus souvent.
    Mais pour arriver à ces éclats que sont ses livres, depuis "Lichen, lichen" et "Cambouis" (aussi sur publie.net), Antoine Emaz a accepté de confier l'autre face de ses écrits: dans les jours et le vivre, dans le travail d'enseigner, dans ses parcours de lecture. Ici, on parle du jardin, du ciel, de la glycine, comme on parle de la maison, du repas qu'on prépare, de la classe qu'on va faire.
    Mais il parle aussi de rock, ou de Rimbaud, ou des suicides à France-Télécom.
    L'oeuvre unique que constitue Antoine Emaz est désormais établie sur ces deux registres: la poésie, et ce qui mène à la poésie, ce qu'elle est de travail sur soi: "Où soulever quoi pour que ça déplace de la langue ?"
    FB

  • « Le 22 juillet, un groupe de 20 inconnus a ouvert le feu avec des armes de gros calibre contre les installations de Radio Universidad. La radio universitaire, gérée par le mouvement, est devenue un formidable instrument d'information et de mobilisation sociale. Le même jour, plusieurs inconnus ont jeté des cocktails Molotov contre la maison de Enrique Rueda Pacheco, secrétaire général [du syndicat des instituteurs en grève]. Quelques jours plus tard, des cocktails Molotov ont été lancés contre le domicile de Alejandro Cruz, dirigeant des Organisations indiennes pour les droits humains (Organizaciones Indias por los Derechos Humanos). »
    Tout a commencé par une grève des instituteurs pour des augmentations de salaire.
    Avec ce premier tome d'un journal tenu au jour le jour depuis le 5 janvier 2006, Laurent Grisel explore ces années noires de crise planétaire. Se confrontant aux sources les plus diverses, presse internationale, agences financières, fils d'information des associations de solidarité, blogues, publications de chercheurs indépendants, il trie et décrypte le flot continu des nouvelles désorientantes.
    Politiques d'extrême droite non dissimulées, crimes de guerre, licenciements massifs et manipulations financières, brouillages sémantiques, c'est par un subtil entrelacement des causes et conséquences qu'il explore et éclaire peu à peu le changement de civilisation en cours, dans toutes ses dimensions. Ses analyses combattent mot à mot la propagande qui assourdit, qui martèle ces discours pourtant usés. À ses côtés, on envisage les ressorts des affrontements en cours, des attaques contre notre existence même, et l'affirmation de nos vies en est d'autant plus forte.
    Un ouvrage d'une clarté remarquable. Un livre d'écrivain, assurément.

  • Au moment de présenter Liliane Giraudon, il me vient une expression, comme si le texte pouvait s'arrêter là : Liliane Giraudon est une ligne droite.
    Parce que, pour moi, Liliane Giraudon c'est une direction. Quelqu'un qui cherche et qui expérimente. Et que ce que nous nommons littérature, c'est ce qui catalyse et sédimente en aval, où soi-même on s'installe pour travailler, tandis qu'eux sont déjà partis un peu plus loin devant, dans cette brume où viendront les nouveaux travailleurs, vous savez le reste de la lettre à Paul Demesny.
    Ainsi, et c'était déjà dans le paysage quand j'en ai soulevé un coin de trappe, fin des années 70, la revue Banana Split avec Jean-Jacques Viton. Ainsi, la permanence de l'atelier POL, la façon dont l'éditeur lui a donné ces galeries et chambres, voir Liliane Giraudon sur site POL (en 1978, déjà ce titre : Têtes ravagées : une fresque, ou ce Pour Claude Royer-Journoud). Et retenir cette Divagation des chiens ou son Parking des filles...
    Atelier aussi qui se confond avec territoire : l'implantation à Aix Marseille, de si longue date, la poésie par porosité et accueil.
    Alors évidemment, très fier que Liliane Giraudon ait accepté de venir symboliquement nous rejoindre sur publie.net.
    Seulement, après cela, voilà : ce texte, Les talibans n'aiment pas la fiction, se passe complètement de Liliane Giraudon, voire de nous-mêmes. Ce qui compte, c'est l'expérience du réel, et comment elle percute l'écriture. Et que cette friction, cette fissure qui s'inscrit, devient question, n'est pas uniquement texte, ou aboutissement de poésie, mais notre propre rapport au réel, à l'écarquillement des yeux, à la marche et à l'errance. Ce qui rejoint la catalyse de l'objet texte, ce sont des dessins, des images, des notes, des mots recopiés, des observations.
    C'est l'expérience du voyage qu'on questionne et qu'on pousse au bout.
    Et si cela se passe de nous-mêmes, c'est que le territoire afghan nous est désormais en partie inaccessible, mais que la guerre qui s'y continue se fait en notre nom. L'Afghanistan est pour nous tous un rêve et une tradition, des voyages du père Huk jusqu'aux Cavaliers de Kessel ou le Livre des merveilles de Marco Polo : la planète ne se divise pas, lorsqu'il est question de l'homme. Mais à condition que cette interrogation s'effectue concrètement, par le voyage et le regard, par le travail sur soi dans le choc de l'autre, et combien plus quand il est soumis lui-même à l'éclatement, la pression, le heurt de la guerre. Notre littérature, dans tant de ses âges, s'est écrite à cette frontière (d'Aubigné même). Il ne s'agit pas d'une expérience de l'étranger, il s'agit d'aller chercher l'étranger dans le corps de notre expérience propre.
    Il s'agit d'un texte concret : la poésie est à ce prix, démarrer par l'expérience du monde. Bienvenue au Carnet afghan de Liliane Giraudon dans publie.net.

    FB


    Merci spécial à Sarah Cillaire pour la relecture et réflexions et à Fred Griot pour la conception graphique, la mise en page et la coordination éditoriale.
    Les talibans n'aiment pas la fiction a été initialement publié aux éditions Inventaire/Invention fondées par Patrick Cahuzac, maintenant disparues. Nous avons souhaité assurer la continuité de la diffusion matérielle de ce texte important (comme nous l'avons fait pour Leslie Kaplan, Jean-Philippe Cazier et d'autres), mais il s'agit d'une édition entièrement neuve dans la conception et la révision.
    voir aussi Liliane Giraudon sur le site des Editions Argol.

  • L'Humanité occupe une place à part dans le panorama de la presse française. Son histoire est pourtant méconnue. S'il se réclame de l'idéal socialiste au moment de sa fondation en 1904 par Jaurès, il n'est pas pour autant le journal d'un parti. Dès lors, dans une période marquée par l'existence d'une presse populaire à grand tirage, le quotidien fondé par Jean Jaurès sera un acteur de la vie politique et sociale et plus spécifiquement du mouvement socialiste français. Deux ans après sa création, ses difficultés financières conduisent à accentuer la mobilisation des militants socialistes. L'assassinat de Jaurès à la veille de la guerre alors qu'il vient d'écrire son éditorial marque la fin de la période fondatrice.
    Soumis à la censure et aux tensions entre socialistes vis-à-vis de la politique d'Union sacrée puis vis-à-vis de la révolution russe, le journal, devient en 1920 à l'issue du congrès de Tours et d'une bataille interne intense, l'organe de la majorité qui fonde le parti communiste. L'Humanité dirigée par Marcel Cachin va vivre désormais aux rythmes des inflexions stratégiques du jeune parti communiste : front unique ouvrier, bolchévisation, classe contre classe, front populaire.
    De multiples débats traversent le quotidien parmi lesquels le contrôle des journalistes, leur recrutement et la place en leur sein de militants ouvriers. Toutefois, l'augmentation de sa pagination, la place croissante de la photographie et des romans feuilletons en feront progressivement un journal populaire contribuant, à partir de 1926, sous l'impulsion de son rédacteur en chef mythique, Paul Vaillant-Couturier, à faire vivre l'esprit de Jaurès malgré Lénine.
    Appuyé sur des sources souvent inédites, ce livre d'Alexandre Courban retrace la première partie de l'histoire d'un quotidien engagé, de sa naissance à son interdiction en 1939. Plus qu'un journal, l'Humanité se révèle être un organe où se rencontrent les pulsations contradictoires du combat révolutionnaire et de l'émancipation ouvrière.

  • « Chasseurs, mes frères, jamais il n'y a eu tant de gibier que cette année, malgré le braconnage intense auquel se sont livrés nos braves troupiers. J'avais donné l'ordre chez moi de ne pas les tourmenter. Ils en ont profité. Lièvres tués à coups de bâtons, lapins pris au collet, ou dans les terriers défoncés. Ils ont corsé leur ordinaire. Mais ils n'ont pas pu attraper les perdrix. Et elles en ont profité pour croître et multiplier. Il y a de nombreuses et belles compagnies partout. La mobilisation nous a débarrassés d'une grande quantité de braconniers. Ils sont sous les armes, et ils font sans doute, ailleurs, ce que leurs camarades font chez moi. Mais ce qu'ils ne peuvent plus pratiquer, c'est le panneautage. Et c'est le salut de la perdrix.

    Car c'est une grosse affaire que de panneauter. Il faut d'abord se réunir à quatre ou cinq connaissant bien le métier, et posséder une pantière. Une pantière est un filet à mailles larges, ayant un mètre vingt de hauteur, sur cinquante mètres de largeur, au moins. Ce braconnage se pratique la nuit, et par un temps sombre. La lune ne vaut rien. Le filet, posé sur des bâtons plantés dans la terre, forme une barrière tendue, derrière laquelle deux des panneauteurs guettent, pendant que les deux autres venant à petit bruit, du bout le plus éloigné de la plaine, poussent comme en battue le gibier mal réveillé, vers la pantière qui les attend au passage.
    »

  • Le garde-fou

    Tiphaine Touzeil

    Le Garde-fou abrite, accueille, récupère ceux qui ont tous un point commun : ne pas - ou ne plus - être capable de vivre facilement dans le monde extérieur. C'est un endroit à part, avec ses règles, ses contraintes, ses occupants.
    On n'y entre pas simplement, et une fois à l'intérieur, on n'est pas sauvé pour autant. Ceux qui sont là savent qu'ils devront repartir. Ils le désirent, le craignent, et parfois les deux à la fois. Ils vivent sans parachute.
    Une femme, la narratrice, y écrit chaque jour une sorte de journal de bord, caméra embarquée dans son crâne. Chaque jour est nommé, nom qui constate, ou qui prête à sourire. Au fil des jours, à ses côtés, on investit le lieu.
    À l'intérieur du Garde-fou, il y a de l'équilibre instable, un tigre, une gazelle, une infirmière bougon et une poupée tombée dans l'escalier. Une télévision, des cigarettes, des pigeons et des danseurs que l'on réprime. Des questions et des médicaments à prendre. Des taches de Rorschach joyeuses ou inquiétantes. Des accumulations et du manque de sommeil. Du tumulte derrière les portes des chambres fermées. Mais l'écriture les ouvre.
    Ceux qui auront lu Refuge sacré de Cathie Barreau trouveront ici l'autre côté du miroir. Les frontières bougent, entre le dedans, le dehors. Le texte nous bouscule.
    Alors, laissez-vous bousculer et entrez dans le Garde-fou.
    Tiphaine Touzeil écrit régulièrement sur le blog À présent (parce que c'est) et sur le compte Twitter @Limparfait.

    Christine Jeanney

  • «La médaille militaire est la plus belle des récompenses que puisse recevoir un soldat. C'est la décoration suprême qu'obtiennent les commandants d'armée. Et il semble qu'en rapprochant les grands chefs militaires des simples soldats héroïques, on les honore. Comment se fait-il que cette médaille si enviée, il faille que celui qui en est décoré la paye? Oui, tout soldat qui obtient la médaille militaire doit verser huit francs cinquante, pour obtenir la délivrance du modeste bijou en argent qui s'attache au ruban jaune liseré de vert. On m'assure que, faute de ce versement, le ruban seul est remis au titulaire qui n'est pas convoqué sur le front pour recevoir, devant tous ses camarades, l'accolade du chef. J'ai peine à croire que cela puisse être. Quoi! Pour huit francs cinquante? Une telle lésinerie de l'État à l'égard de braves qui se sont fait mutiler à son service? Pour huit francs cinquante, priver un héros de sa juste récompense? À lui, qui a donné sa jambe, son bras ou ses yeux, ne pas donner la modeste petite effigie en argent, mais la lui vendre?

    Je savais que les civils, à qui la croix de la Légion d'Honneur est accordée, paient vingt-cinq francs le bijou qui leur est remis. Ce sont des droits de chancellerie, qui n'ont pas très bonne façon, mais qui sont pourtant admissibles. La redevance des huit francs cinquante pour la médaille militaire est inacceptable. Il est des braves très pauvres qui n'auraient pas eu la petite somme nécessaire pour payer leur médaille, si on n'était pas venu à leur aide. Il me paraît difficile à expliquer que dans la sarabande des milliards à laquelle nous assistons, il n'y ait pas un petit peu d'argent pour donner gracieusement à nos héros leur récompense.»


  • En ligne simultanément sur publie.net, de Philippe Berthaut : Seau rouge seau bleu.


    L'atelier d'écriture doit être le lieu par excellence du flottement dans la langue. Là où justement les noeuds se desserrent. Le lieu de libération de ce qui travaille en nous et que nous ignorons. Là aussi, pas tant pour mettre au jour quelque trauma enfoui que pour découvrir notre lexique personnel sans lequel il ne peut y avoir d'écriture réelle. Lieu de flottement sans cesse suscité pour renforcer notre intelligence intuitive. L'atelier d'écriture : pratique intensive de l'intelligence intuitive.

    Le livre de Philippe Berthaut sur sa pratique des ateliers d'écriture, La Chaufferie de la langue, est un des moins normatifs qui soient. Parcours, dispositifs, mais toujours pour construire cet accueil de l'écart, du non raisonné, où on entend sonner l'irréductible de la langue.
    Ce long journal de travail, ces 72 pages qui doivent représenter quelques 300 fragments sur l'écriture, pourrait être comme l'application à soi-même de ce passage de son introduction à Chaufferie. Sauf qu'on ne s'applique pas cela volontairement. Le retour de l'atelier d'écriture sur celui qui l'anime, c'est plutôt qu'à un moment donné on prend place soi-même sur le plongeoir qu'on a bâti pour les autres, et qu'on s'y lance.
    Alors il y a des réflexions sur l'espace, le voyage. Il y a une masse de réflexions concrètes prises à cette vie de tous les jours du balladin, comme on le disait un peu péjorativement dans nos campagnes, mais qui correspond si bien à Berthaut, aussi bien chanteur (à textes, quelle expression bizarre aussi), mais arpentant sans cesse son pays de lave, de Toulouse à Albi, les vieux terroirs de mines, les rocades de villes moyennes qui tombent, et la confrontation aussi, parfois, à la plus haute violence sauvage, partir dans ces endroits secrets, à plusieurs, pour y écrire. En tout cas un pays où il est plus légitime que dans nos latitudes de relire les Picaresques, d'ajouter un chapitre au Guzman (serais bien curieux d'entendre Berthaut s'expliquer sur cet héritage)...
    Mais, plus qu'un journal, il y a ici cette quête où on chamboule la langue. On reçoit le mot besopin par une faute de doigts sur le clavier et on tombe dans le dessous de la langue. On casse, on hiatus, on répète. Ou bien, dans la vente Emmaüs d'une brocante de village, on tombe sur un de ses livres de poèmes, publié il y a longtemps, et c'est toute la vie sur un abîme. Il y a des rêves, qui s'écrivent, et le piège de langue qu'ils nous dressent. Il y a cette société dure, consumériste, et à qui la tâche de tous les jours, qu'on considère soi comme essentielle, est repoussée du coude.
    Et c'est d'autant plus perceptible lorsque, au milieu du parcours, on part pour quelques jours en Moldavie, avec les Alliances françaises. Pur renversement du monde, comme si j'entrais dans un tableau flamand re-présentant un village, et la réflexion sur le mot et la phrase semble exhibée comme ces rochers noirs, sous érosion, de Champ de lave, le dernier livre de Philippe.
    Dans l'archéologie de ce qui est devenu aujourd'hui publie.net, il y a, très loin en arrière (2000 ?), une discussion chez Fayard au sujet de leur collection 1001 Nuits : profiter de cette diffusion à 2 euros pour tenter des textes d'expérimentation, les diffuser dans un intervalle de temps court, et des conditions économiques frustes. Avec publie.net, je crois que j'ai trouvé mon ancrage : un texte comme cet Enregistré sous... m'importe, parce que c'est passer d'atelier à atelier. Et je pèse ce mot, atelier. Nous sommes à égalité dans une vaste marche à tâtons, précaire, ou rien n'est assuré, dès lors qu'il y a écriture. Et c'est ici que nous avons besoin de circulation, de partage.
    Merci, Philippe, de nous confier ce texte pour inaugurer un autre mode de circulation, d'échange, de passage de la main à la main...

    FB

    visiter le site de Philippe Berthaut
    préparation éditoriale du texte, Sarah Cillaire

  • Vidéo de présentation, par Pierre Ménard (voir aussi présentation sur Liminaire):









    Ce n'est pas un plaidoyer, c'est un faire-part. Ce n'est pas un viatique, c'est une bouée de sauvetage.



    Donner deux, quand il vaut un.
    Mon travail, c'est du temps. On dirait ces petits cailloux qui disent le chemin parcouru.
    Il y a cependant, dans la contrainte d'une écriture au quotidien, un défi. Faire que ces textes soient des franchissements qui m'emportent où je n'ai pas prévu, là où on ne va pas avec sa raison ni même l'intuition.
    Il faut rendre sous forme de mouvement ce qu'on a emprunté, et c'est ainsi qu'on devient peut-être libre.
    Quelque chose dans cet assemblage reste volontairement mal recousu, dépareillé. Ce caractère épars colle évidemment à la représentation du monde.
    Tout ce que l'on fait pour distraire l'attente, ses chemins de traverses qu'on appelle dédale. C'est cela.
    Les histoires, ça raconte des histoires. Le journal, ça raconte le monde. Le journal, c'est pour notre souvenir.
    Les écrivains ont toujours perdu du temps. L'étude du monde réel par le voyage, la flânerie qui invente la ville. J'aime cependant que le hasard me porte à la frontière. Continuer dans cette voie. Ne point tant encadrer l'image que cacher ses alentours.
    Écrire sans arrêt, toujours et nuit, partout. Mais ce n'est pas une fuite en avant. J'avance à mon rythme. L'impression de foncer, en fait c'est assez troublant. Deux temps, trois mouvements. Au début on ne s'en rend pas compte, toujours dans cette activité débordante, on écrit avec au moins l'impression de laisser des traces derrière soi comme autant de jalons. La vitesse pour devenir visible, pas le contraire. On avance pour apparaître. Faire surface plutôt que Arrêter le temps dans les marges de ce qu'on écrit.
    Faire date. On y travaille chaque jour pourtant.
    Des codes, des signes, des discours, des symboles sont ainsi convoqués dans une sorte de patchwork où les effets de reprise et de couture sont visibles, avérés : l'ensemble ne fonctionne pas comme un mélange composite, a fortiori comme une dialectique, mais comme un espace de sutures et de cicatrices, de plaies ouvertes pour être immédiatement fermées.
    Je cherche des trous. L'image n'est pas la réalité. Patiemment à la manière d'un puzzle, c'est comment cette expérience précoce de la violence et de la cruauté, le temps de déposer ses mots lestés de fatigue. Rien n'est joué, rien n'est illustré.
    On cesse alors de voir le monde comme une juxtaposition de choses séparées, et on cherche à relier ce qui est disjoint.
    Faire émerger une nouvelle logique par la juxtaposition de matériaux composites. Fragments de textes piochés un peu partout. Procéder par prélèvements, détournements, abstractions successives, c'est se donner une chance d'échapper à la falsification générale.
    Pierre Ménard
    http://www.liminaire.fr

  • Un an de journal quotidien. Mais pas de n'importe quel journal : Alain François est artiste plasticien et photographe. Il a 41 ans. Il se donne un an pour une mise en cause complète, retour à l'université, à la lecture.
    D'autre part, Alain François est de cette génération des inventeurs du web: il a fondé entre autres Le Portillon, important carrefour de création et de critique.
    Son journal, nous seront quelques-uns à le suivre par autorisation spéciale. Il s'agit d'un site Internet "sans lien", site auquel rien nulle part n'indique ni ne renvoie, inaccessible si on n'en a pas l'adresse. Une bulle complexe, en expansion permanente, flottant quelque part dans la grande nuit des réseaux.
    Pourtant, une seule page html, qui se développe, avec des embranchements, des emboîtements, des échanges de courriers, des vidéos et des sons, des récits et des photographies.
    Et ce n'est pas non plus une année banale : ce qu'on met en pratique, c'est les arts numériques, et leur théorie, via lecture de Derrida ou Debord, et la constitution du site, en abîme, est l'obet qu'on décrypte à mesure qu'on l'élabore. C'est l'autre dimension parfaitement originale de ce travail : l'ojet du récit, c'est le web lui-même.
    Un livre serait possible : c'est la densité du contenu, l'expérience dont il est fait part, qui compte. On pourrait en tourner les pages de façon linéaire, ouvrir les cahiers d'images, lire les notes de bas de page. Ce ne serait pas du tout la bulle initiale.
    C'est le pari qu'on fait Gwen Català et l'auteur : le livre numérique, c'est cette invention-là, d'une cavrene qu'on ouvre et qui se déploie, dans toutes les directions, toutes les écritures.
    On a voulu ce WEBOBJET dans l'état même où il s'est écrit, l'hiver 2006-2007, avec cette légère patine, et l'écart qui en permet la publication. Mais les noms qu'on y croise sont toujours des plus actifs...
    Pour le livre numérique, c'est un pas en avant : dans ce lieu d'invention, il est possible d'écrire à neuf.

    FB

  • Georges Ohnet a écrit, comme beaucoup de ceux qui ont vécu ces années-là, sur la Grande Guerre. Pourquoi exhumer son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914? L'auteur était, de son temps, décrié malgré son succès populaire, ou à cause de lui. Le témoignage du feuilletoniste, ses impressions de guerre, sa logorrhée de commentateur imprécis, tout cela représente malgré tout une pensée assez commune à bien d'autres Parisiens. Elle tient du Café du Commerce? Oui, sans doute. Mais ces «longues» de comptoir nous disent un état d'esprit. Et celui-ci mérite d'être connu.

  • «Hier, aux Invalides, pour compter et admirer les canons pris aux Allemands dans les derniers combats en Champagne et en Picardie, il y avait foule. Ce sont de laids modèles que ces produits de Krupp, et vraiment ils sont représentatifs de la lourdeur et de la brutalité teutonnes.

    C'est ce qu'un officier, très simplement, expliquait à trois jeunes filles, qu'il accompagnait, hier, dans la cour des Invalides, par ce beau dimanche d'octobre, digne de l'été, et où les feuilles jaunissantes tombent cependant, annonçant l'hiver. Ce brave soldat avait le bras droit en écharpe et la tête bandée. Il portait sur la poitrine la croix de la Légion d'honneur et la croix de Guerre. Les jeunes filles l'écoutaient avec un air d'admiration. On sentait qu'elles le trouvaient beau, séduisant, charmant, avec sa tête emmaillotée et son bras blessé. L'une d'elles, du bout de son ombrelle fouettait la culasse du lourd canon, tout noir, qui servait à la démonstration, et rien ne pouvait dépasser le mépris haineux de ce geste de jeune fille frappant le canon prisonnier. C'était toute l'armée allemande qu'elle fustigeait de ce coup d'ombrelle sur la culasse vide.»

  • « À l'Exposition de San Francisco, le pavillon français, prêt au jour dit, avec toutes les belles choses que nous avons envoyées de l'autre côté de l'eau, a eu les honneurs du triomphe. C'est lui qui a attiré toute l'attention, obtenu tous les suffrages. On n'avait pas cru en Californie que notre pays engagé dans cette formidable guerre trouverait dans son activité industrielle, commerciale et artistique les moyens de réaliser sa promesse de participer à l'Exposition. Très galamment, le comité nous avait d'abord offert de nous rendre notre parole, puis de nous donner l'hospitalité, dans une de ses constructions.

    Nous avons refusé, en souriant, tous ces affectueux témoignages, et déclaré que nous serions prêts le jour de l'inauguration. Ponctuels, précis, parés, brillants, nous avons ouvert notre pavillon au jour dit. Les autres pays sont en retard, mais nous point. Et alors c'est un sujet d'admiration pour les Américains, une occasion de louanges, un prétexte à acclamations. Nous sommes toujours les Latins, généreux, artistes et élégants. Nous savons faire la guerre. Mais nous savons aussi faire autre chose de gracieux, de brillant, et de chevaleresque.
    »

  • En février 2014, à la suite d'un burn out, Cécile Portier entre pour trois semaines en clinique psychiatrique. Pendant ce temps de soins, elle éprouve le besoin de noter les sensations qui la traversent, d'écrire ce lieu et ceux qu'elle y rencontre. Elle enregistre par l'écriture le flux des conversations, des sons, de ses propres pensées (« La pensée est-elle un organe ? Avoir mal en pensant, est-ce mal penser, est-ce une maladie ? »). Elle note le déroulement des heures et des gestes, le « temps qui passe en spirale, en entrelacs, en rond, en n'importe quelle forme qui ne soit ni droite ni orientée », les journées qui se répètent inexorablement, « des horaires pour tout : l'heure des repas, l'heure des médicaments, l'heure des activités, l'heure de fermeture du salon commun. Il y a des horaires pour tout qui font qu'on sait facilement sur quoi bute notre attente ». Les activités, les ateliers dessin, presse, et l'heure du goûter. « De nos vies nous ne voyons que les mécanismes ». Le sentiment d'étrangeté du lieu, le sentiment, même, d'en être étrangère, font place au constat que cette intimité non choisie est un partage. La description de l'endroit (sa terrasse, son jardin, le salon, les chambres), nous montre l'envers de ces « lieux de fatigue ». Elle n'a, à première vue, rien en commun avec ceux-là qui sont ici en même temps qu'elle, mais le seul fait d'avoir été défaillants les rapproche. Elle comprend que cette défaillance n'est pas que personnelle, qu'elle est l'écho, le symptôme peut-être, d'un fait social. « Dans ma chambre du pavillon, le lino est troué par endroits. Tout le monde a le droit d'avoir des failles ». Elle déjoue tous les poncifs du témoignage ou du récit d'expérience, et d'un trait vif, direct, précis, dénonce les mécanismes de notre quotidien. « Écrire ici c'est repasser toujours par les mêmes points, oublier l'exigence d'avancer vers quelque part ». Cécile Portier enregistre au plus ras de ce qui se passe, du temps qui ne passe pas. Et toujours, ce refus de se laisser enfermer, jusque dans ce qu'on attend d'elle.
    À écouter en ligne, la lecture du texte https://soundcloud.com/publienet/les-longs-silences-par-cecile-portier
    Disponible en papier > http://www.publie.net/livre/les-longs-silences-cecile-portier/

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