Table Ronde

  • Los Angeles

    Emma Cline

    Alice rêve d'être actrice, comme la moitié des filles de Los Angeles. Elle occupe une chambre sordide qu'elle paie en vendant des vêtements de mauvaise qualité pour une marque de prêt-à-porter. Lorsque sa mère cesse de financer ses cours de théâtre, Alice panique. Elle se souvient que sa jeune collègue, Oona, lui a parlé en riant des types qu'elle rencontre sur internet et à qui elle vend ses petites culottes. Ce qui avait profondément choqué Alice devient une possibilité, supportable, inoffensive. Après tout, que pourrait-il lui arriver ?
    La nouvelle d'Emma Cline envoûte et saisit par sa précision tranchante et sa singulière perspicacité. Los Angeles est le portrait indélébile d'une ville mythifiée qui dévore les rêves des filles, les abandonnant abîmées, désenchantées et éperdument seules.

  • Les lèvres couleur sang, le soleil d'un orange inédit, les roues d'un train qui semblent dire "ta faute, ta faute, ta faute" : voilà quelques exemples des choses que Mary Ventura commence à remarquer, lors de son voyage en train vers le neuvième royaume.
    "Mais qu'est-ce que le neuvième royaume ?" demande-t-elle à sa voisine, qui semble plus au courant. "C'est le royaume de la volonté pétrifiée. Il n'y a pas de voyage de retour."
    L'étrange et sombre récit de Sylvia Plath, celui de l'indépendance, de l'infanticide, écrit à vingt ans - quelques mois avant sa première tentative de suicide -, est aux prises avec la mortalité en mouvement.
    Écrit en 1952, alors que Sylvia Plath étudiait au Smith College, Mary Ventura et le neuvième royaume n'avait encore jamais été publié.

  • Le lendemain de l'élection, encore abasourdis et ressentant le besoin d'être entourés, Ellie et moi invitâmes nos vieux amis les Schuulman et les Miller à boire un verre et à dîner le soir même. Nous étions voisins et amis depuis l'époque où nous avions commencé à travailler à l'université. Tous du même âge ou presque, nous avions été engagés, titularisés et promus en même temps, et nous avions acheté nos maisons, ici dans le district de Sam Hughes, à peu près au même moment. Si bien que l'heure de la retraite avait sonné simultanément pour tous. Je suppose qu'Ellie et moi étions convaincus que les choses continueraient ainsi - un groupe de parents n'ayant plus d'enfants à charge s'invitant les uns chez les autres, à l'improviste, dans leurs patios respectifs, vieillissant tranquillement, espérions-nous, après avoir surmonté les grands défis de la vie, et même si les derniers se profilaient à l'horizon, ils étaient encore relativement éloignés.

  • "Commençons, donc, par les coupelles de glace, qu'elle rapporta de la salle à manger à l'étroite cuisine un dimanche soir, alors que la famille, rassasiée, était encore assise autour de la table recouverte d'une nappe en dentelle et que la fumée de la cigarette de son père commençait tout juste à se diffuser dans l'air encore riche de l'odeur du rôti, des pommes de terre sautées, des navets, des carottes et des haricots verts, des biscuits et du parfum que sa mère et ses soeurs ne mettaient que le dimanche."

  • Il fit bouillir notre certificat de mariage dans la bouilloire en disant qu'il ne travaillerait pas dans un cimetière le restant de sa vie uniquement pour nourrir les enfants de Mars et, finalement, il partit pendant que j'étais descendue faire des courses, lui acheter de la salade et du café.
    Dans un modeste appartement poussiéreux rempli de livres et de babioles vit un couple de latinistes légèrement hors du temps. Quand la femme tombe enceinte de jumeaux, le mari l'abandonne et elle doit élever seule ses deux enfants, dans le plus grand dénuement. Rien que de très banal.Mais ajoutez à cela un mélange de vos cauchemars les plus sombres. Un croque-mort, le cadavre d'une femme naine aux airs de leprechaun, un orgue hanté, des enfants-monstres, une narratrice-louve assoiffée de sang, dévoreuse de pigeons, de rats et de bébés.
    Les épouvantails disposés à chaque tournant de cette nouvelle ont de quoi donner le frisson. Ce qui frappe encore davantage, c'est le naturel déconcertant avec lequel Camilla Grudova les brandit, à la manière dont on raconterait les épisodes d'un rêve dès le réveil. Un récit, en fin de compte, d'une implacable simplicité : celui d'une femme aliénée par le couple, le travail et la maternité, de celle qui enfant se rêvait Reine des souris et qui, mariée à un « homme idéal » sentant les fleurs pourries et la pierre froide, est devenue mère, autant dire bête féroce aux désirs infanticides, loup-garou qui trouvera son salut, comme de juste, dans l'écriture.
    On ressort avec un rire nerveux de ce court
    texte qui transforme le réel en fantastique, l'horrible en drôle, et vice-versa.

  • Faut-il traduire les coquilles, les erreurs, les incohérences d'un texte ? Doit-on être fidèle aux mots de l'auteur ou à ses idées ? Sait-on être père ou apprend-on à le devenir ? Les allergies et les névroses sont-elles héréditaires ? La fin de la littérature est-elle l'utilité ou bien la beauté ?
    Ces questions taraudent Eduardo Halfon alors qu'il traduit l'oeuvre du poète et romancier William Carlos Williams et que la naissance de son fils approche.
    À l'image de Williams qui s'adressait à son père lorsqu'il rencontrait un problème littéraire, Halfon se confie à son fils. "Je me demande, Leo, s'il n'y aurait pas un point commun entre le processus par lequel on se transforme en père et celui par lequel on se fait traducteur ; entre le fait d'imaginer comment notre enfant devient peu à peu notre enfant, et celui d'imaginer comment les mots d'un autre deviennent progressivement les nôtres."
    Nouvelle inédite en France, Halfon, Boy est le récit infiniment tendre et poétique d'un questionnement que l'écrivain, en parlant à son fils, s'adresse à lui-même.

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