Seuil

  • Figures IV

    Gérard Genette

    Comme le suggère sans doute un titre dont la constance ne doit (presque) rien à la paresse, on trouve ici des pages aussi diverses par leur âge que par leurs thèmes, et dont la mosaïque ne se recommande que par cette diversité.
    Leur propos est d'esthétique en général, de poétique en particulier, de musique parfois, de peinture souvent, mais le plus spécifique en apparence y a souvent trait au plus universel, et, comme il va de soi, réciproquement. Leur disposition, quoique nullement aléatoire, n'exige aucun respect de la part du lecteur, qui s'en affranchira même assez pour négliger, s'il veut, telle ou telle étape : sauter des pages est un droit qu'on acquiert avec chaque livre, et qu'on ne saurait exercer avec trop d'ardeur, puisque - l'étymologie nous l'assure - lire, c'est choisir, et donc, bien évidemment, ne pas lire. Quelques-uns de ces objets pourtant - Stendhal, Proust, Venise - insistent, et signent.

  • Les études qui composent ce volume s'articulent en une suite rigoureuse : Critique et poétique, Poétique et histoire, La rhétorique restreinte (ou métaphore et métonymie), Métonymie chez Proust (ou la naissance du Récit), enfin Discours du récit (pour une technologie du discours narratif) qui est un essai de méthode "appliqué" à la Recherche du Temps perdu. Discours dont la dualité de démarche se veut exemplaire : "La spécificité proustienne est irréductible, elle n'est pas indécomposable. Comme toute œuvre, comme tout organisme, la Recherche est faite d'élémcnts universels qu'elle assemble en une totalité singulière. L'analyser, c'est donc aller non du général au particulier, mais bien du particulier au général. Ce paradoxe est celui de toute poétique, sans doute aussi de toute activité de connaissance, toujours écartelée entre ces deux lieux communs incontournables, qu'il n'est d'objets que singuliers, et qu'il n'est de science que du général ; toujours cependant réconfortée, et comme aimantée, par cette autre vérité un peu moins répandue, que le général est au cœur du singulier, et donc - contrairement au préjugé commun - le connaissable au cœur du mystère."

  • Un palimpseste est, littéralement, un parchemin dont on a gratté la première inscription pour lui en substituer une autre, mais où cette opération n'a pas irrémédiablement effacé le texte primitif, en sorte qu'on peut y lire l'ancien sous le nouveau, comme par transparence. Cet état de choses montre, au figuré, qu'un texte peut toujours en cacher un autre, mais qu'il le dissimule rarement tout à fait, et qu'il se prête le plus souvent à une double lecture où se superposent, au moins, un hypertexte et son hypotexte - ainsi, dit-on ,l'Ulysse de Joyce et l'Odyssée d'Homère. J'entends ici par hypertextes toutes les œuvres dérivées d'une œuvre antérieure, par transformation, comme dans la parodie, ou par imitation, comme dans le pastiche. Mais pastiche et parodie ne sont que les manifestations à la fois les plus visibles et les plus mineures de cette hypertextualité, ou littérature au second degré, qui s'écrit en lisant, et dont la place et l'action dans le champ littéraire - et un peu au-delà - sont généralement, et fâcheusement, méconnues. J'entreprends ici d'explorer ce territoire.
    Un texte peut toujours en lire un autre, et ainsi de suite jusqu'à la fin des textes. Celui-ci n'échappe pas à la règle : il l'expose et s'y expose. Lira bien qui lira le dernier.
    G. G.

  • Potocki, Nerval, Gautire, Villiers de l'Isle-Adam : Tzvetan Todorov nous introduit d'abord au plaisir de les relire en nous enseignant à construire les limites d'un genre : dans l'hésitation non résolue du lecteur entre le naturalisme de l'étrange et le surnaturel du merveilleux. Puis il nous conduit au repérage de deux grands groupes de récits fantastiques que commandent respectivement le rapport du personage au monde et son rapport à autrui : ce n'est pas dans un attirail thématique, mais dans un réseau sous-jacent que s'organise le fantastique. Ainsi comprend-on que le fantastique soit du XIXe siècle très précisément.

  • Analyse critique des théories d'Aristote et de saint Augustin, de Tacite et de Quintilien, et de Du Marsais et de Condillac, de Diderot et de Lessing, de Goethe et des frères Schlegel, de Freud et de Lévy-Bruhl, de Saussure et de Jakobson, Théories du symbole n'est pourtant pas une histoire de la sémiotique.
    Il y est certes question de sémiotique. Ou plutôt d'un ensemble de disciplines qui, dans le passé, se sont partagé le domaine du signe et du symbole : sémantique, logique, rhétorique, herméneutique, esthétique, philosophie, ethnologie, psychanalyse, poétique.
    N'est-ce pas de l'histoire, d'autre part, que de reconstituer ces systèmes conceptuels et de chercher les lois qui ont gouverné le discours sur le discours ? Peut-être, mais à cela près qu'"histoire" et "sémiotique", loin d'être des données immuables permettant de circonscrire un projet, sont à leur tour parmi les notions que l'enquête va mettre en question.
    Restent : de l'histoire, la crise, par où s'opposent "classiques" et "romantiques"; et de la sémiotique, l'unité, peut-être trompeuse, du signe et du symbole. A travers leur étude s'affirme, comme une tierce voie, une pensée de la différence non valorisée; du pluriel et de la typologie.

  • Le pacte autobiographique
    Point de croisement d'interrogations multiples, l'autobiographie se présente d'abord comme un texte littéraire. Philippe Lejeune met au premier plan le mécanisme textuel qui produit l'œuvre et examine le statut de la notion de genre en général. Une écoute analytique vient transformer et enrichir l'appareil de la poétique.
    Réflexion théorique, ce livre est aussi un travail de lecture, où Rousseau côtoie Leiris, et Gide, Sartre : " Le choix des textes s'explique par "le désir critique' de l'interprète. [...] L'interprétation délibérée, comme la lecture naïve, est un processus de transformation de texte. J'ai voulu que cette transformation se fasse en toute clarté, sans dissimuler le jeu ni le plaisir de l'interprète : c'est manière de le contrôler, d'éviter qu'il ne tourne au "bon' plaisir, c'est-à-dire à l'arbitraire. "
    Philippe Lejeune
    Universitaire, co-fondateur de l'Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA), il est notamment l'auteur de Signes de vie. Le Pacte autobiographique 2 (Seuil, 2005).

  • Cet ouvrage s'attache à définir le nouveau paradigme de la forme dramatique qui, apparaissant dans les années 1880, se perpétue jusque dans les dramaturgies contemporaines. Un pont est ainsi jeté entre les premières pièces de la modernité du théâtre, celles d'Ibsen, Strindberg, Tchekhov, et les plus récentes, qu'il s'agisse des œuvres de Heiner Müller, de Bernard-Marie Koltès ou de Jon Fosse. Jean-Pierre Sarrazac met en évidence la dimension rhapsodique du drame moderne : une forme ouverte, profondément hétérogène, où les modes dramatique, épique et lyrique, voire argumentatif (le dialogue philosophique contaminant le dialogue dramatique) ne cessent de s'ajointer ou de se chevaucher. Loin de souscrire aux idées de " décadence " (Lukács), d'obsolescence (Lehmann) ou de mort du drame (Adorno), Poétique du drame moderne dessine les contours, toujours en mouvement, d'une forme la plus libre possible, mais qui n'est pas l'absence de forme.
    Né en 1946, Jean-Pierre Sarrazac est auteur dramatique et universitaire. Professeur émérite d'études théâtrales à Paris III-Sorbonne nouvelle et professeur invité à l'université de Louvain-la-Neuve, il a fondé à Paris-III le Groupe de recherche sur la Poétique du drame moderne et contemporain.

  • On considère habituellement qu'il y a d'un côté la littérature, de l'autre la critique : d'un côté l'écrivain, de l'autre le commentateur. Pour cette raison, s'il existe de nombreuses études sur l'art du romancier, du dramaturge ou du poète, il n'en existe guère sur celui du critique. On envisagera ici, au rebours d'une telle tradition, la critique comme de la littérature.
    Si la critique littéraire est un genre parmi d'autres, il n'y a plus aucune raison de se priver du plaisir (car c'en est un) de porter sur elle un regard de poéticien : on cherchera ainsi à forger une poétique de la critique – " poétique " devant s'entendre comme théorie générale des formes, et " critique " comme commentaire d'un texte particulier. On explorera ainsi les procédés d'écriture et de réécriture propres au discours critique, en laissant à d'autres, s'ils le souhaitent, le soin de se prononcer sur leur validité.
    D'Homère commenté par Zoïle ou Aristarque, jusqu'à Proust commenté par Barthes, Richard ou Starobinski, des scolies antiques et médiévales jusqu'aux recommandations du Monde des livres, des manuscrits grecs, byzantins ou chinois jusqu'aux réseaux sociaux, on arpentera tout un domaine jusqu'ici fâcheusement délaissé par la poétique.
    Il en résultera peut-être quelques conséquences imprévues – car, dès lors que la critique est envisagée comme une écriture, au même titre que son objet, il est bien possible que les textes critiques nous parlent autant d'eux-mêmes, si ce n'est plus, que des textes derrière lesquels ils prétendent généralement s'effacer.

  • Avant de faire époque dans la littérature et dans l’art, avant de représenter une sensibilité ou un style (dont on annonce régulièrement le « retour »), le romantisme est d’abord une théorie. Et l’invention de la littérature. Il constitue même, très exactement, le moment inaugural de la littérature comme production de sa propre théorie – et de la théorie se pensant comme littérature. Par là, il ouvre l’âge critique auquel nous appartenons encore.

    Poétique où le sujet se confond avec sa propre production, et Littérature close sur la loi de son propre engendrement, le romantisme (nous, en somme), c’est le moment de l’absolu littéraire.

    Cela s’est joué vers 1800, à Iéna, autour d’une revue (l’Athenaeum) et d’un groupe (celui des frères Schlegel). Or, depuis bientôt deux cents ans que ce moment a eu lieu, pratiquement aucun des textes majeurs où s’est effectuée une telle opération n’a été traduit en français. La première ambition de ce livre est, par conséquent, de donner à lire certains d’entre eux.

    Mais comme la contrainte que le romantisme exerce sur nous est à proportion de la méconnaissance où il a été tenu, on a voulu, chaque fois, accompagner ces textes et en prendre, à notre usage, la mesure théorique. Question, tout simplement, de vigilance : car au fond « l’absolu littéraire », n’est-ce-pas ce qui hante, encore aujourd’hui, notre demi-sommeil théorique et nos rêveries d’écritures ?


    Ph. L.-L. et J.-L. N.


    La traduction et l’annotation des textes ont été assurées avec la collaboration de Anne-Marie Lang.



  • La perception que nous avons de l'espace ne constitue pas tout à fait une donnée naturelle. Elle est fortement influencée par notre environnement culturel.
    À l'espace homogène que nous percevons aujourd'hui, où seules varient les distances, s'oppose l'espace hétérogène du Moyen Âge, senti comme de nature différente selon qu'il est proche ou lointain. De cette distinction, illustrée par les arts figuratifs, la cartographie, la littérature, le langage même, découlent des conséquences qui embrassent notre civilisation entière : celle-ci, en dix siècles, glisse d'un modèle à l'autre, au prix d'un bouleversement de ses valeurs sensorielles et symboliques.
    Paul Zumthor retrace cette histoire de quatre points de vue convergents : par rapport à l'idée de " lieu " et de stabilité, à celle de " dimension " et de mouvement, à celle d'inconnu désirable et de " découverte ", enfin dans les représentations imagées. Le moment critique, où l'on bascule du monde ancien à la modernité, n'est pas identique dans ces diverses perspectives. Du moins une période tournante se dessine-t-elle entre 1450 et 1550 : emblématiquement, l'équipée de Christophe Colomb en marque le centre.

  • Sinuant à travers des thèmes aussi variés que les fonctions de la critique, la Poétique d'Aristote, la cathédrale gothique, la comédie américaine, l'Esthétique de Hegel, le western classique, le jazz, la série télévisée, le réalisme et le romanesque, le détail et l'exception, le comique et le tragique, l'humour et l'ironie, Vermeer, l'art moderne et contemporain, les Mémoires d'outre-tombe, ce volume évoque à sa façon, volontairement rhapsodique, la relation, toujours instable ou ambiguë, entre les œuvres et les genres, littéraires et autres. Ses rubriques désignent des séquences plus ou moins continues de pages plus ou moins autonomes, et diversement enchaînées, avec ou sans transition. Davantage qu'un saut d'objet, chaque césure marque un suspens d'écriture et suggère à la lecture une pause à durée variable, entre soupir et point d'orgue.

  • La rhétorique classique définissait la métalepse comme la désignation figurée d'un effet par sa cause ou vice versa, et plus spécifiquement la métalepse "de l'auteur" comme une figure par laquelle on attribue à l'auteur le pouvoir d'entrer lui-même dans l'univers de sa fiction, comme lorsqu'on dit que Virgile "fait mourir Didon" au IVe livre de l'Énéide. De cette façon de dire, la narratologie moderne s'est autorisée pour explorer sous ce terme les diverses façons dont le récit de fiction peut enjamber ses propres seuils, internes ou externes : entre l'acte narratif et le récit qu'il produit, entre celui-ci et les récits seconds qu'il enchâsse, et ainsi de suite. Mais la fiction littéraire n'a pas le monopole de ces pratiques transgressives, et l'on tente ici d'en évoquer quelques effets, désinvoltes ou inquiétants, qu'on trouve à l'oeuvre dans d'autres arts : en peinture, au théâtre, au cinéma, à la télévision, partout en somme où la représentation du monde, d'Homère à Woody Allen, se met elle-même en scène, en jeu, et parfois en péril.

  • Quel est le point commun entre Sixième Sens et Desperate Housewives, entre Le Superbe Squelette d'Alice Sebold et L'Attentat de Yasmina Khadra, entre La Douane de mer de Jean d'Ormesson et les Damnés de Chuck Palahniuk, entre La Voyageuse de Dominique Rolin et Barzakh de Juan Goytisolo ? Si différentes soient-elles, ces fictions sont toutes racontées par un mort. Elles participent d'un courant important de l'écriture du moi à l'époque de l'autofiction, et d'un changement capital dans la représentation du sujet et dans l'art narratif. En effet, si les voyages en enfer, les mémoires d'outre-tombe et les apparitions s'inscrivent dans une tradition fort ancienne, un tabou aussi vieux que la littérature interdisait de confier à un défunt la totalité du récit. Depuis le milieu des années 1980, la fiction que l'on pourrait nommer, à la suite de Derrida, " autothanatographique " s'est imposée comme une forme résolument nouvelle de la poétique de la mort. Comment et pourquoi fascine-t-elle des écrivains aussi divers ? Que nous apprend-elle sur notre rapport à la mort et sur notre façon d'en parler ? Et ne confirme-t-elle pas, en dernière analyse, la mort du roman ?

  • Le penseur russe Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) a mené sous le régime soviétique une existence marginale, mais ses travaux, publiés en partie après sa mort, sont aujourd'hui traduits et discutés dans le monde entier. Ils portent sur l'histoire de la littérature russe et mondiale, avec en particulier les livres sur Dostoïevski et Rabelais, mais aussi sur la théorie du langage, des genres littéraires, du psychisme humain, de la culture et de la connaissance, pour culminer dans une anthropologie philosophique.
    La question à laquelle revient inlassablement Bakhtine, à travers ces différents thèmes et approches, est celle de la nature profondément dialogique des humains : " Etre signifie être pour autrui et, à travers lui, pour soi. "
    Première introduction à l'œuvre et la pensée de Bakhtine, le présent livre se situe à mi-chemin entre l'anthologie et le commentaire, et il permet d'entendre à nouveau la voix de Bakhtine : pour que le dialogue puisse se poursuivre. Il contient également quatre textes des années vingt, issus du cercle de Bakhtine et jamais auparavant publiés en français.

  • Depuis la publication, en 1972, de Figures III, l'étude des structures et techniques narratives s'est largement développée dans le monde entier sur la base de ce que Gérard Genette avait proposé comme "discours du récit".
    Après dix ans de réflexion, l'auteur revient ici sur ses traces, proposant à la fois une relecture critique de son essai de méthode, et le bilan d'une décade de recherches en narratologie - en particulier sur le terrain crucial des rapports entre choix de mode ("point de vue") et de voix ("personne"), qui déterminent l'essentiel d'une situation narrative.
    Bien au-delà du modèle initial demandé à La Recherche du temps perdu, il ouvre l'enquête à tous les possibles du récit passé, présent et à venir, convaincu avec Borges que tout livre concevable, voire inconcevable, doit se trouver sur quelque rayon inconnu de l'infini littéraire. "Que vaudrait la théorie, demande-t-il, si elle ne servait aussi à inventer la pratique?" De sorte que ce Nouveau discours du récit est aussi un discours en attente de nouveaux récits : "Les critiques n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter la littérature, il s'agit maintenant de la transformer".

  • Jamais l’humanité n’a consommé autant de fictions que de nos jours, et jamais elle n’a disposé d’autant de techniques différentes pour étancher cette soif d’univers imaginaires. En même temps, comme en témoignent les débats autour des « réalités virtuelles », nous continuons à vivre à l’ombre du soupçon platonicien : la mimèsis n’est-elle pas au mieux une vaine apparence, au pire un leurre dangereux ?

    Pour répondre au soupçon antimimétique et mieux comprendre l’attrait universel des fictions, il faut remonter au fondement anthropologique du dispositif fonctionnel. On découvre alors que la fonction est une conquête culturelle indissociable de l’humanisation, et que la compétence fictionnelle joue un rôle indispensable dans l’économie de nos représentations mentales. Quant aux univers fictifs, loin d’être des apparences illusoires ou des constructions mensongères, ils sont une des faces majeures de notre rapport au réel. Et cela vaut pour toute fiction. Les œuvres d’art mimétiques ne s’opposent donc pas aux formes quotidiennes plus humbles de l’activité fictionnelle : elle en sont le prolongement naturel.

  • Composition

    Michel Charles

    La composition d'une œuvre désigne à la fois son élaboration, ses parties et leur agencement, autant dire son tout, mais vu sous un angle particulier : comme un assemblage. Or, elle règle aussi et surtout les allures : le lecteur est emporté, pris dans le défilé des lieux et des scènes ; il subit la scansion des affects, les changements de régime, les variations de vitesse et de lumière ; il éprouve dans le temps la forme du texte. Comment traiter de la composition sans rien perdre de ce mouvement ?
    Afin de pimenter la chose avec des mises à l'épreuve un peu fortes, on a privilégié, pour l'irrégularité du genre, des textes romanesques. Mme de Lafayette, Prévost, Stendhal, Balzac, Flaubert, Proust apportent des éclairages particuliers aux questions générales : la construction d'une forme au fil du texte, l'opposition lecture de loin/lecture de près, la coexistence de cohérences multiples, le détail. Des points sensibles de l'art du roman sont examinés : les ouvertures, les descriptions, les transitions, la gestion de l'information, l'usage d'architectures modulaires.
    Hypothèses théoriques, lectures pas à pas, expérimentations diverses, changements de point de vue et d'échelle, on propose des instruments capables de décrire les configurations mouvantes du matériau, fausses pistes et vraies surprises. On n'a pas cherché à effacer les traces de ces itinéraires aventureux, mais à composer un livre qui associât le lecteur à l'enquête.
    Michel Charles a enseigné la littérature française et la théorie littéraire à l'École normale supérieure. Il dirige la revue Poétique. Il est l'auteur, dans la même collection, de Rhétorique de la lecture (1977), L'Arbre et la Source (1985) et Introduction à l'étude des textes (1995).

  • Rien de plus simple, et en même temps de plus trompeur, qu’un énoncé rapportant un texte à « son » genre. C’est ainsi que, d’Aristote à Brunetière en passant par Hegel, les poéticiens ont poursuivi le mirage d’une théorie unitaire des genres littéraires. Or, dire que La Princesse de Clèves est un récit, ou Le Parfum un sonnet, c’est certes nommer et classer ces textes, mais selon des logiques très différentes – le premier cas mettant en jeu l’exemplification d’une propriété, et le second l’application d’une règle.

    ​Cette simple remarque laisse entrevoir la conclusion radicale et dérangeante de ce livre : la pluralité des logiques « génériques » est irréductible. Par là, Jean-Marie Schaeffer tourne une page de l’histoire de la poétique. Désormais, on ne pourra plus faire comme si un texte n’était pas, d’abord et avant tout, un acte de langage, comme si la théorie littéraire n’avait rien à attendre de la philosophie.


  • Pour la théorie littéraire, un texte n'est jamais qu'un exemple et elle laisse le commentateur s'abîmer dans une glose infinie en quête d'une richesse unique. Mais lorsqu'on a un texte à étudier, le consensus sur son insaisissable particularité n'est en aucun cas une réponse satisfaisante à la question : et maintenant, que fait-on ?
    La méthode exposée, mise au point sur un vaste corpus (de Rabelais à Proust), fait intervenir des critères simples, telles l'élégance et l'efficacité des hypothèses, ou la distinction entre la cohérence du texte et la cohérence de l'analyse. Le modèle rationnel qu'elle dessine rend compte des textes comme objets instables et lieux de puissants investissements individuels et collectifs.
    Dans l'étude des textes, on se pose plus souvent la question du comment que celle du pourquoi. Or les deux sont inséparables. Aussi le discours sur la méthode est-il ici doublé d'une réflexion sur les enjeux, envisagés dans la perspective d'une critique de l'interprétation et d'un rapport résolument actif à la littérature.
    L'étude des textes manque sans doute aujourd'hui et de méthode et de légitimité. Avec cette Introduction et les instruments de travail qu'elle propose, on a essayé de faire d'une pierre deux coups.

  • La vie est une longue série d'essayages et de retouches : on " bâtit " peu à peu son identité, en suivant la mode, en cherchant son style. Un des apprentissages essentiels de la petite enfance est celui de l'identité narrative : savoir dire " je ", se construire une histoire, avoir ses mythes fondateurs et son système de valeurs. Au lieu d'observer cette construction de l'identité dans l'enfance, on peut la saisir dans l'écart entre les brouillons d'une autobiographie et son texte final. C'est l'objet de ce livre. Il explore d'abord les coulisses de l'acte autobiographique : l'influence des textes déjà lus, les doutes sur les souvenirs d'enfance, les rêveries sur les possibles inaccomplis et les tournants décisifs... Puis il examine en détail, brouillons à l'appui, la genèse des trois " classiques " du récit d'enfance ou d'adolescence : Les Mots de Sartre, Enfance de Nathalie Sarraute et le Journal d'Anne Franck.

  • Tenter une description systématique de la poésie médiévale en vue de l'intégrer à une Poétique générale où elle trouverait sa place spécifique - tel est le dessein que poursuit ici Paul Zumthor.
    Une première partie, théorique, pose les problèmes spécifiques de la "poéticité" médiévale : transmission orale, anonymat, "mouvance" des textes. L'auteur aborde ensuite de manière -descriptive et analytique les "modèles d'écriture", qui ne sont pas seulement des genres au sens classique du terme, mais de véritables types de discours : le grand chant courtois, les débuts du roman épique, les "jeux" qui sont à l'origine de notre théâtre.
    Le travail de Paul Zumthor met au jour la modernité de ce domaine si ancien, en dégageant cette idée-force que l'objet essentiel du discours médiéval n'est rien d'autre que ce discours lui-même, qui se fascine et se réjouit de son propre jeu. C'est ce que l'auteur appelle la circularité du Chant.

  • Pages, paysages : les divers essais ici rassemblés obéissent, comme ceux qui les ont précédés, à un désir double. On y tente une lecture qui se fonderait à la fois sur l'essence verbale des oeuvres littéraires (ce qui les constitue en pages), et sur les formes, thématico-pulsionnelles, par où s'y manifeste un univers singulier (ce qui les organise en paysages). Ajoutons que, dans leurs dispositifs littéraux, leurs reliefs ou pentes d'écriture, les pages peuvent se contempler comme des paysages; et les paysages à leur tour, à travers leurs configurations sensorielles, leur logique, leur ordre secret, se comprendre, se lire comme autant de pages.
    témoignent ici quelques pa(ysa)ges de Baudelaire, Corbière, Laforgue, Flaubert, Huysmans, Segalen, Perse, Colette, Giono, Gracq, Ponge et Barthes. Plus un dernier texte non moins subtil : celui que tracent, à même le sol, sous les platanes, la course et le choc de quelques boules en quête d'un même bouchon.

  • De quoi donc peut-on parler encore ?

    Quelle forme élaborer pour accommoder le gâchis ?

    Comment mal dire ?

    Où ? Quand ? Quoi ?

    D’où vient la notion d’ancêtre ?

    Ces questions, beckettiennes par excellence, correspondent aussi aux cinq catégories antiques de la technè rhètorikè ; et c’est sous l’angle rhétorique qu’en cinq sections distinctes elles sont ici envisagées.

    L’œuvre de Samuel Beckett est d’abord, par cette démarche, située dans une tradition à laquelle elle entend donner une inflexion décisive. Mais l’outil rhétorique permet aussi de reconstituer le travail d’un texte dans lequel le discours critique ordinaire, qui parle d’une œuvre ratée, informe, neutre, humaine, classique, trouve à la fois son origine et son alibi.

    Le parti, résolument technique, de cette lecture n’exclut pas, loin de là, tout souci métaphysique (« c’est la même chose, disait Roland Barthes, que de parler technique ou métaphysique ») ; mais la métaphysique dont il est question ici diffère sensiblement de celle que confesse le texte beckettien et qu’il œuvre, avec succès semble-t-il, à faire recevoir.


  • Si le lecteur se pose la question "Est-il je ?", c'est que le romancier la lui souffle en combinant délibérément deux registres incompatibles : la fiction et l'autobiographie. Il donne au héros des traits d'identité qui lui appartiennent en propre. Il sème le paratexte d'indices contradictoires. Il cultive l'ambivalence des citations, des commentaires et des mises en abyme. Il raconte des souvenirs improbables, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne. Il se représente en enfant, en adolescent, en écrivain, en voyageur, en amant, en dépression, au tribunal, au confessionnal ou sur le divan... sans jamais dire qui il est.
    Cette stratégie de l'ambiguïté est constitutive d'un genre littéraire mal connu qui fut d'abord nommé roman personnel, puis roman autobiographique, avant d'être rebaptisé récemment, et hâtivement, autofiction. On tente ici non seulement d'inventorier les procédés qu'il met en oeuvre mais aussi de retracer son histoire, d'expliquer son infortune critique et de comprendre comment il fonctionne. Avec la conviction qu'il détient une part de notre avenir littéraire.

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