Parascolaire

  • Et c'est toujours, à 140 ans de distance, un texte des plus extrêmes de toute la langue française. D'une novation telle qu'il s'ancre en vous par coeur quand bien même on voudrait le tenir à distance, tant il est poison et violence, et parcours extrême de l'être.
    C'est le texte qu'on porte secrètement, chacun de nous, sans jamais le partager avec les autres.
    C'est l'écriture d'un chemin vers l'écriture. C'est le rassemblement de la poésie embrassée, puis quittée.
    C'est la fin définitive du parcours de Rimbaud écrivain, quand bien même l'écrit majeur, Illuminations, ne surgira qu'après.
    C'est le texte qu'à peine on le rouvre voilà qu'il se chuchote dans la tête tant on le sait par coeur, ses naïvetés, ses étrangetés et monstruosités comprises.
    Il y a ces phrases, Je sais aujourd'hui saluer la beauté, ou l'encore plus considérable Il faut être absolument moderne.
    Nous avons sans cesse à relire Rimbaud. Et, dans Rimbaud, sans cesse à retraverser le puits majeur. Là où on tombe. Là où pas d'autre fond que l'abîme.
    Mais assez de rage, et de jeunesse définitive de la langue, pour nous propulser plus lourd, agrandi, renforcé, vers le monde et vers nous-mêmes.

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  • Le plus grand livre non terminé de toutes les aventures de mer : mais attention, c'est le manuscrit d'Arthur Gordon Pym, qui n'est pas terminé, et pour cause... La scénographie qu'en fait Edgar Poe, présent tout au début et à la toute fin, pour expliquer la disparition de Pym, est magistrale.
    Comme magistral le premier constat : oui, bien sûr, un grand récit de mer. On y retrouve, comme dans les grands films de genre des grandes périodes de l'âge classique, le naufrage, la tempête, la mutinerie, des cadavres et des fantômes, des requins (qui avalent l'ami d'enfance, celui par qui toute l'aventure a commencé), puis le cannibalisme, tout quoi.
    Et pourtant, dès les premiers chapitres, on le sait: on est chez Edgar Poe et pas un autre. Tout est vu comme dans un rêve, tout est vu comme dans un livre. Hallucinant récit du narrateur caché dans la cale de la goélette, dans une caisse pas plus grande qu'un cercueil, mais équipée de livres, d'encre, plume et papier - tout le livre alors aurait pu naître de cette cachette imaginée, dans le fond d'une goélette partie de Nantucket et dont vous ne savez rien, pas plus qu'eux ne savent votre présence ?
    Et puis la fascination de l'auteur de "Eureka" pour la science... On sait le mystrère de son "Manuscrit trouvé dans une bouteille", où les vagues et les hommes grandissent à mesure que le bateau fonce vers le Pôle Sud, et que le temps se ralentit (le temps du narrateur n'est pas le même que celui du capitaine, lequel est lui-même en train d'écrire le journal de son aventure)... L'Antarctique n'a pas été découverte par des marins : mais bien par les physiciens et astronomes, pour des déductions liées à la masse de la terre.
    Et c'est bien vers le Pôle Sud, donc voyage sans possible fin, que Pym et Poe, Poe et Pym nous emportent - avec des îles mystérieuses, des géants et cavernes, et un labyrinthe qui fera que le livre se termine par un vertige : l'écriture même, l'écriture mais inconnue.
    Alors on imagine le régal de Baudelaire, habitué aux proses courtes d'Edgar Poe, et se confrontant à un voyage en mer qui doit lui rappeler le sien. Mots anciens, figures prises à la Tempête de Rabelais, l'impression qu'il s'amuse. La recréation des "Aventures d'Arthur Gordon Pym" comme rêve de Baudelaire est probablement ce qui, à jamais, conditionne le nôtre...

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  • Edgar Poe n'est pas un auteur rare. On en trouve des versions numérisées depuis le début de l'Internet littéraire.
    Ce qui est rare, c'est son statut dans notre bibliothèque, dans nos dettes de lecteur.
    Ainsi, Le scarabée d'or est le premier titre d'Edgar Poe que j'ai lu, je devais avoir 10 ou 11 ans, minuscule petit livre relié (je crois que c'est d'abord le format qui m'a paru mystérieux) dans l'armoire vitrée de mon grand-père maternel.
    Et puis, lu d'une traite, cette impression, récurrente avec Poe, qu'on n'a jamais rien lu de tel. À cause de la traduction de Baudelaire, ses curieuses harmoniques, ses amplifications discrètes, ou sa propre dévotion, ou sa simple magie du rythme ? Ça doit probablement compter.
    Mais tout simplement parce que c'est Poe. Ce format bref, destiné à la publication magazine, et son propre goût pour le bizarre.
    Et qu'on s'y reconnaît de suite : ce sont les codes et canevas des récits d'aventure, des récits fantastiques, des enquêtes de détective, ou des livres de voyage. Seulement, à un moment donné, discrètement, le code est mis en cause : on ne parle plus que d'un seul thème, le cerveau, et ses possibles dérèglements, et ce en quoi alors, en retour, cela affecte la perception du monde et même c'est là le fantastique singulier de Poe, la réalité même.
    Le scarabée d'or ne propose pas les mêmes chamboulements théoriques qu'on peut tirer de Usher, Le puits et le pendue, Descente dans le maelstrm, Metzengerstein ou Manuscrit trouvé dans une bouteille. Mais c'est un récit plus long que les autres, presque un premier élan vers le grand récit de navigation vers l'Antarctique rêvée, Arthur Gordon Pym. Mais c'est aussi un peu permanent avec le langage, l'art épistolaire, les énigmes codées, et le célèbre manuscrit à déchiffrer.
    Peut-être un des plus beaux exemples de pure littérature.

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  • Pour le seul plaisir de la phrase de Chateaubriand, pour la brièveté et la densité de ce texte, pour la fondation de l'approche romantique, et pour le plaisir que j'ai moi-même ces dernières semaines à découvrir l'échelle géographique du continent américain !
    Et une prose fondatrice de tout l'élan lyrique dont est capable la nôtre.
    Sa brièveté même à la mesure inverse de la Révolution qui s'accomplit, a contraint Chateaubriand a l'exil, décapite son frère. C'est aussi en creux qu'il faut lire ce magnifique poème en prose sur le destin et l'aventure humaine.

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  • Qui ne connaît pas les contes de Perrault ? C'est comme les fables de la Fontaine, un patrimoine quasi originel.
    Mais ce qu'on connaît, c'est les histoires. Comme infiniment reprises, déclinées, racontées. Quand ce n'est pas remplacées par les adaptations filmiques, parfois chargées de tout le merveilleux de l'enfance.
    Mais, comme dans la Fontaine aussi, c'est ce creuset de la langue française au 17ème: comme Racine, comme Bossuet, comme Sévigné ou un peu plus tard Saint-Simon. La langue s'aventure dans des terrains neufs, s'y ébroue, et ne peut y tenir que par ce parfait équilibre, cette respiration. Elle découvre qu'ici, dans ce terrain neuf, elle entre en possession de son bien - mais elle ne reconnaît plus sa propre peau, sa propre forme.
    Perrault a écrit en prose (on rassemblera bientôt ici les contes en prose), et en vers. Un conte de facture peut-être plus classique, où se forge l'outil: Griselidis. Et Peau d'Âne.
    Dans Peau d'Âne, on retrouve les figures sans lesquelles il n'y a pas le conte: la gueuse à la fin épouse le prince.
    Mais ceux qui lisent Saint-Simon savent bien la dimension et le déséquilibre que prend, au temps de Louis XIV, le mariage forcé. Les Mémoires du "petit duc" sont remplis de ces récits pathétiques, vies sacrfiées.
    Perrault attaque ici. Non seulement on va marier la fille du Roi de force, mais c'est son père qui veut l'épouser. Débordement de l'ordre: l'inceste s'ajoute à l'autorité imposée. Il n'y a pas de recours, que se détruire: Peau d'Âne, en gagnant ce nom, construit sa destruction.
    C'est ce qui rend si beau le vers, sa coupe, sa syncope. Depuis combien de temps n'avez-vous pas lu Peau d'Âne ?
    Et si vous préférez écouter, version audio (26') à télécharger...

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