Sciences humaines & sociales

  • À la question de savoir ce qu'est la raison d'État, il y a toujours une réponse. Depuis longtemps en effet, nous dessinons par ces mots la figure d'un pouvoir sans entrave. Dire que l'État possède cette capacité de briser la norme et d'ignorer les lois, comme on s'affranchit d'obstacles exaspérants, c'est reconnaître la fragilité de règles et de mécanismes qui prétendent pourtant nous faire accepter l'autorité, en garantissant des limites à son action. Il y a là l'aveu d'une inquiétude. Le scandale qui recouvre la raison d'État, trahit notre position de sujets et notre scepticisme à l'égard des rouages du droit constitutionnel. Pourtant, il apparaît vers la fin du XVIe siècle une autre définition de la raison d'État, à laquelle se rattache l'ensemble des contributions de cet ouvrage. On s'aperçoit alors que la problématique de la raison d'État peut aussi bien se déplacer, pour éviter de se laisser enfermer dans des conflits de légitimité. On se persuade que rien ne présidera plus efficacement aux destinées d'un État, que la connaissance de ses qualités spécifiques (peuple, géographie, ressources, etc.) et de la manière d'en perfectionner l'usage. Prenant appui sur de nouveaux savoirs, une telle raison d'État introduit une autre conception du pouvoir politique. Au-delà de son rôle de simple dispensateur d'une autorité protectrice, le pouvoir d'État s'entend désormais comme l'administration d'un peuple et de ses ressources sur un territoire délimité. La nouvelle forme de l'action politique devient le gouvernement.

  • Qu'est-ce que la raison d'État ? Le concept est ordinairement associé au pouvoir politique dégagé de toute limite éthique ou juridique. Il désigne l'excroissance inouïe et soudaine de l'autorité, libérée des entraves qui se révèlent fragiles. Il est tentant d'y voir une part essentielle du pouvoir politique. Le moment de la raison d'État fait surgir la permanence profonde de ce qui se donne pourtant comme un pouvoir d'exception. L'idée associant la raison d'État à la force brutale dont l'institution accable ses propres sujets, traduit peut-être fondamentalement la réalité du conflit indépassable qui oppose les gouvernants et les gouvernés. Cependant, la conservation d'un État et l'accroissement de sa puissance ne sont pas étrangers au domaine des fins légitimes. C'est ainsi qu'une longue tradition philosophique et juridique a voulu reconnaître de telles nécessités, en essayant toutefois de codifier les dérogations aux principes et aux règles en vigueur. Dans la perspective d'une telle tension, les auteurs du Pouvoir de la raison d'État se demandent quelles sont la réalité historique et la signification philosophique d'un concept aussi décisif pour la théorie et la pratique politiques. Par quels actes spécifiques s'affirme cette raison d'État, qu'est-ce qu'un secret d'État, quel est le sens du coup d'État ? Telles sont, parmi d'autres, les questions auxquelles cet ouvrage tente d'apporter quelques réponses. Dans le prolongement de ces travaux, un autre volume, intitulé La raison d'État : politique et rationalité, s'interroge sur les théories et les enjeux qui sont à l'oeuvre dans les pratiques relevant de la raison d'État. Il est publié simultanément dans la même collection.

  • La cohabitation entre un président de la République et un premier ministre politiquement antagonistes, de mars 1986 à mai 1988, fut l'expérience constitutionnelle la plus enrichissante de ces dernières années. Bien loin de remettre en cause la Ve République comme on l'a souvent prétendu, la cohabitation permet en réalité de dévoiler le sens d'une Constitution si longtemps bafouée qu'elle semblait avoir perdu toute cohérence. Pourtant, même dans ce contexte, la Constitution n'est pas toujours respectée. Or, dans un État de droit démocratique, la Constitution doit être un instrument permettant au Peuple de garantir le respect des règles de la démocratie pluraliste. Il est donc important de renforcer l'efficacité de cet outil. Pourquoi la Constitution est-elle parfois violée ? Comment garantir son respect ? Le choix de cette démarche, aussi simple que fondamentale, permet de remettre en cause bien des idées reçues. À l'heure d'une nouvelle cohabitation et au-delà, quand l'existence même du régime politique peut être remise en cause par une révision de la Constitution aujourd'hui ou demain, on trouvera dans les leçons de cette expérience bien des réponses aux questions qui ne peuvent manquer de se poser.

  • Une sainte violence donne à l'histoire de la pauvreté et de l'assistance en Europe, une dimension jusque-là ignorée. Aux critiques de l'aide humanitaire contemporaine, cette étude apprendra ce qu'a pu être une réelle entreprise de moralisation des pauvres. L'ampleur, l'ingéniosité et la violence des dispositifs, mis en place par la société civile et l'État dans la lutte contre l'indigence, la crasse des taudis et l'immoralité, sont à la mesure des craintes que suscitent les multitudes londoniennes. Pour les Victoriens, assister les pauvres, c'est les rendre plus moraux : le concubinage, l'inceste, les mariages précoces, la prostitution, voilà les responsables de la grande misère du peuple. À partir de sources inédites - les rapports des sociétés charitables - l'auteur s'interroge sur ce diagnostic et sur les fonctions de l'action philanthropique.

  • Le but de cet essai est de montrer l'unité et la cohérence des divers aspects de la pensée de Max Weber.

  • Raymond Aron a été l'un des analystes majeurs de la politique contemporaine. Pourtant, il n'a bénéficié que tardivement, et avec parcimonie, des honneurs de la reconnaissance. On peut sans doute discerner trois raisons à cela : d'abord son engagement dans le commentaire d'actualité, qui suscita une suspicion illégitime concernant la qualité de ses travaux ; ensuite son combat, quasi solitaire, contre les marxismes et le communisme soviétique, en faveur des démocraties libérales ; enfin et surtout, la diversité des domaines qu'il aborde et la richesse de ses études. Le présent ouvrage cherche précisément, en montrant l'unité et la cohérence de la pensée de Raymond Aron, à en dégager la logique. Ses essais sur la sociologie allemande et la philosophie critique de l'histoire, l'ont amené à s'interroger sur les limites de l'objectivité des sciences sociales. Le relativisme qui s'en dégage trouve une réponse politique dans l'étude des antinomies de l'action, qui constituent le fil directeur de sa sociologie de la modernité, inspirée par un dialogue permanent avec les oeuvres de Karl Marx et de Max Weber. Les relations internationales ont une place prépondérante dans sa réflexion. Présentes à l'orée et à la fin de son itinéraire intellectuel, elles ont donné lieu à l'une des contributions théoriques les plus importantes en ce domaine. L'histoire tragique de notre ère planétaire a en effet amené Raymond Aron à élaborer une phénoménologie de la guerre, qui culmine dans son dialogue avec Clausewitz. Cette phénoménologie a pour cadre une théorie que l'on a pu, trop rapidement, assimiler au réalisme, en oubliant qu'elle donne sa place à un au-delà indéterminé de la géopolitique exprimé par l'idée de la raison.

  • Les différences politiques seraient-elles en voie d'extinction dans les pays occidentaux ? Les partis, dit-on, deviennent de plus en plus semblables les uns aux autres et les modes de gouvernement des démocraties libérales convergent vers un modèle unique. L'histoire de la social-démocratie semble se conformer à cette loi générale : on a depuis longtemps l'impression qu'elle perd progressivement les caractères qui avaient fait son originalité. Les auteurs montrent ici en quoi cette impression est fausse : malgré ses transformations, la social-démocratie est demeurée une réalité politique originale jusque dans la période la plus contemporaine, en particulier pendant la crise économique des années 1970. De la rencontre entre le mouvement ouvrier et la démocratie, ont émergé un mode d'organisation et une culture politique qui rendent possible, aujourd'hui encore, une forme de gouvernement particulière. La social-démocratie appartient à notre environnement familier, mais nous commençons peut-être tout juste à mesurer la profondeur de l'invention historique qu'elle constitue.

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