Sciences humaines & sociales

  • Le présent ouvrage, consacré à l'apparition du tableau, a pour objectif de rendre visible le processus par lequel le travail métapictural a fondé la condition moderne de l'art. Il interroge également le statut du tableau en tant qu'objet figuratif "moderne". Cette étude traite du statut de l'image peinte en Europe occidentale entre 1522, année de la révolte iconoclaste de Wittemberg, et 1675 lorsque Cornelius Norbertus Gijsbrechts - peintre originaire d'Anvers - créa une toile représentant le revers d'un tableau. Stoichita concentre ces analyses sur des exemples venant de l'Europe du Nord, région où se cristallise le discours métapictural, la crise du statut de l'image religieuse et enfin la crise du "tableau" lui-même.

  • L'Âge de l'éloquence démontre l'utilité, pour l'historien de la culture, du paradigme rhétorique. La première partie apprécie la longue durée : Antiquité classique et tardive, Renaissance italienne et Réforme catholique. On y voit s'établir et se rétablir dans la culture européenne la fonction essentielle de médiation, de transmission et d'adaptation exercée par la rhétorique. Les débats relatifs au " meilleur style ", à la légitimité et à la nature de l'ornatus, à la définition de l'aptum, ne sont pas le privilège de professionnels de la chose littéraire : ils mettent en jeu, à chaque époque, l'ensemble du contenu de la culture et impliquent la stratégie de son expansion et de sa survie. Les parties suivantes examinent respectivement deux grandes institutions savantes de la France humaniste, le Collège jésuite de Clermont et le Parlement de Paris. A l'horizon apparaissent le public féminin et le public de cour, que la res literaria savante et chrétienne ne saurait ignorer sans se condamner à la stagnation ou à l'étouffement. Les débats rhétoriques entre jésuites ou entre magistrats gallicans oscillent donc entre la nécessité de ne rien sacrifier de l'essentiel, et l'autre nécessité, celle de doter cet " essentiel " d'une éloquence propre à le faire aimer, admirer, embrasser par les "ignorans ". Autant de débats qui se nourrissent de l'abondante jurisprudence accumulée par la tradition humaniste et chrétienne. Le classicisme surgit ainsi, dès le règne de Louis XIII, comme une solution vivante et efficace à un problème qui n'a rien perdu de son actualité : comment transmettre la culture en évitant le double péril de la sclérose élitiste et de la démagogie avilissante ?

  • L'Effet Pygmalion procède d'une incursion dans l'immense fortune littéraire, visuelle, audiovisuelle enfin, du mythe fondateur de la première histoire de simulacres consignée par la culture occidentale. La légende raconte qu'un sculpteur chypriote tombe amoureux de l'oeuvre qu'il façonne; dans un élan de magnanimité, les dieux décident de l'animer. Devenue, par la volonté divine, femme et épouse de son créateur, cette dernière reste néanmoins un artefact qui, s'il est doué d'âme et de corps, n'en demeure pas moins un fantasme. Un simulacre, précisément. Artifice privé de modèle, le simulacre ne copie pas un objet réel, il s'y projette plutôt et l'escamote, il existe en soi. Ne procédant pas de la copie d'un modèle, n'étant nullement fondé sur la ressemblance, le simulacre transgresse la mimésis qui domine la pensée artistique.
    Ambitieux, l'ouvrage ne se satisfait pas d'une approche interdisciplinaire. Ainsi définit-il son objet critique non par une succession de témoignages artistiques ou littéraires, mais par la conception même de la représentation, le statut du modèle et de la copie. En ce sens, si un texte d'Ovide ou de Vasari, une miniature médiévale, une statue vivante de la Renaissance, une peinture romantique, une photographie, un film et jusqu'à la poupée Barbie sont convoqués par Victor Stoichita, c'est pour être examinés avec les mêmes principes critiques et contribuer à un discours herméneutique sur la conception occidentale de l'image.
    Le mythe de Pygmalion, parabole de l'infraction même de la représentation, de l'éviction de la mimésis et de la déviation du désir, fonde une anthropologie de l'objet esthétique et donne à voir la feinte originelle dans toute société captivée par les simulacres et ses leurres, telle que la nôtre.

  • Au XVIIe siècle, Paris est le plus grand centre d'édition de l'Europe. Interprétation globale d'un phénomène touchant à la fois à l'économie, à la politique et à la vie intellectuelle et religieuse, ce livre se veut une explication du mouvement du siècle et de l'esprit classique. Il fait revivre dans ce but le petit monde du livre, mais aussi celui des auteurs et de leurs lecteurs. L'auteur montre comment la Contre-Réforme triomphante ouvre d'abord au livre un immense marché. Une crise de surproduction y succède. L'Etat réagit en contrôlant de plus en plus étroitement la presse. Tel est le climat dans lequel se développe la littérature classique qui, à l'image du système monarchique, prétend à la recherche idéale d'une forme de stabilité et de perfection. Mais il est impossible d'entraver la liberté de la presse, l'opposition au système monarchique se réfugie alors hors de France, en Hollande notamment. Et c'est là que se prépare l'avenir.

  • A l'époque moderne, l'éclatement de la chrétienté en confessions rivales, en un "catholicisme" et des "protestantismes", a suscité le développement de la controverse et l'élaboration d'une immense littérature religieuse. L'écrit, et particulièrement l'imprimé, devenait l'instrument du débat théologique et philosophique. Ce faisant, l'interprétation des écrits - la Bible, les Pères, les auteurs spirituels -, l'établissement du sens des textes et l'émergence de l' " auteur " au sens moderne du terme entraînaient à leur tour un problème philosophique autant que théologique et donnaient naissance à des disciplines autonomes, l'exégèse et l'herméneutique. Les travaux rassemblés dans ce livre constituent un essai d'interprétation de plusieurs corpus textuels, d'oeuvres de philosophes, de théologiens et d'auteurs spirituels. Ils fournissent une réflexion sur la constitution ou la modification des références fondatrices (le rapport à une origine, les structures psychiques ou anthropologiques). Que les questions de la spiritualité, de la dévotion et de l'institution soient centrales dans ces recherches n'étonnera pas : l'homme moderne y est engagé, s'affirmant comme sujet de son expérience.

  • Les vignettistes du XVIIIe siècle ont pour héritiers les illustrateurs qui se multiplient à partir de 1830, alors que se renouvellent le monde de l'édition et les arts de la gravure. Au XIXe siècle, presque tous les artistes ont travaillé pour la librairie. L'illustration, véritable journalisme du crayon selon Théophile Gautier, devient pour beaucoup un lieu de passage, un tremplin pour la notoriété et le plus souvent un lieu de relégation. Car l'illustration, jugée populaire, industrielle et mercantile, a mauvaise presse. L'illustrateur, quant à lui, se voit souvent accusé de trahir la pensée de l'écrivain, tandis qu'il souffre à son tour d'être trahi par les graveurs de reproduction.
    Rodolphe Topffer (1799-1846), peintre frustré, professeur, romancier et critique d'art, doit sa renommée à la fortune inattendue de ses histoires en estampes, rebaptisées "bandes dessinées". C'est l'exemple typique de l'écrivain tenant la plume et le crayon, le modèle de cette double vocation si fréquente à l'âge de la fraternité des arts. L'illustration de ses oeuvres par lui-même pose en des termes exemplaires la question centrale de l'autographie par rapport à la gravure de reproduction. J.-J. Grandville (1803-1847), tout au long de sa carrière, a réfléchi à la condition de son métier, défendu sa position de "professionnel" de l'illustration et lutté pour revaloriser le statut de l'illustrateur. Ses relations complices ou conflictuelles avec éditeurs, écrivains et graveurs révèlent les tensions qui caractérisent la librairie illustrée sous la Monarchie de Juillet. Gustave Doré (1832-1883) est certainement le plus célèbre des illustrateurs. Il est devenu l'incarnation de son métier jusque dans les moindres détails de son style de vie, de son comportement, de son corps même. Sa soumission tragique et paradoxale à l'étiquette de l'illustrateur, alors même qu'il se destinait au grand art, jette un éclairage sur le fonctionnement de la critique, sur la domination symbolique exercée par la hiérarchie des genres et des techniques. P
    hilippe Kaenel écrit l'histoire sociale des illustrateurs au XIXe siècle. Sur la base de documents souvent inédits, il montre que le métier d'illustrateur agit comme révélateur des catégories esthétiques et professionnelles sur lesquelles reposent alors les beaux-arts.

  • L'Album de Villard de Honnecourt est le seul document personnel que nous ait laissé un architecte du XIIIe siècle. Connu et exploité par les historiens de l'art et de l'architecture dès le XIXe siècle, il a été considéré comme l'oeuvre d'un amateur depuis les années 1970. Jean Wirth reprend le problème à partir de l'étude philologique des écritures contenues dans le manuscrit et montre qu'il faut attribuer à Villard les pages dont les dessins techniques relatifs à la construction passaient pour l'oeuvre d'un continuateur. Dans une série de chapitres alertes, il analyse ensuite l'art du dessin et son adaptation à la multiplicité des tâches, du dessin d'après nature au relevé architectural. Les dessins relatifs à l'ingénierie, à la géométrie et à la stéréotomie sont traités un à un, afin de clarifier autant que possible les procédés techniques qu'ils transmettent. L'examen des déplacements de l'architecte, des monuments qu'il a vus et de son évolution stylistique mène ensuite à une rectification de la chronologie de son oeuvre qu'on croyait retardataire. Cette étude s'affirme avec intelligence et précision comme une réhabilitation de Villard de Honnecourt ; elle fera date.

  • Augustin, déjà, distingue parmi les combats et conçoit l'idée de guerre juste. Ceux qui la mènent, et qui sont milites, peuvent donc être rassurés sur leur sort éternel : Dieu n'est pas hostile aux soldats, lorsqu'ils se mettent au service du bien. Les doutes persistent cependant, et il faut souvent vaincre ces inquiétudes, montrer que l'on peut être en même temps un bon chrétien et un bon miles. Les guerres menées par ou pour les papes y contribuèrent. La valorisation de la guerre, lorsqu'elle est « juste », voire « sainte », n'entraîna pas aussitôt une grande promotion de la condition guerrière. Les milites demeurent encore, par leur métier, entachés d'une certaine faute, tachés du sang répandu, même pour une juste cause. Les entreprises des papes contre leurs voisins, pour libérer le jeune état pontifical des menaces lombardes, sarrasines, normandes, les expéditions de la Reconquista espagnole, plus tard les croisades conduisirent à une plus grande valorisation de la militia. Les milites sortent de l'ombre. La militia naît. L'essorde la chevalerie va commencer. Le manteau idéologique, lentement tissé pour d'autres, va pouvoir l'habiller.

  • Invention jaillie au coeur de ce qu'on appelle aujourd'hui l' " âge baroque ", le procédé du Théâtre dans le théâtre a contribué à donner leur relief aux chefs-d'oeuvre de Shakespeare (Hamlet, La Tempête), de Caldérón (Le Grand théâtre du monde), de Corneille (L'Illusion comique) et de Molière (L'Impromptu de Versailles, Le Malade imaginaire). Si la définition en est simple - enchâsser une pièce ou des fragments de pièce dans une autre -, la technique mise en oeuvre est autrement plus complexe que celle de l'ancien jeu romanesque du récit dans le récit. Le Théâtre dans le théâtre est tout à la fois un exercice de virtuosité littéraire jouant sur les effets de miroir, une entreprise subtile de démontage des rouages de l'art dramatique, et une mise à distance réflexive de la condition humaine. La matière de l'examen est fournie par une quarantaine de pièces de Rotrou, Corneille, Molière, Scudéry et quelques contemporains.

  • Au XVIIe siècle, Paris est le plus grand centre d'édition de l'Europe. Interprétation globale d'un phénomène touchant à la fois à l'économie, à la politique et à la vie intellectuelle et religieuse, ce livre se veut une explication du mouvement du siècle et de l'esprit classique. Il fait revivre dans ce but le petit monde du livre, mais aussi celui des auteurs et de leurs lecteurs. L'auteur montre comment la Contre-Réforme triomphante ouvre d'abord au livre un immense marché. Une crise de surproduction y succède. L'Etat réagit en contrôlant de plus en plus étroitement la presse. Tel est le climat dans lequel se développe la littérature classique qui, à l'image du système monarchique, prétend à la recherche idéale d'une forme de stabilité et de perfection. Mais il est impossible d'entraver la liberté de la presse, l'opposition au système monarchique se réfugie alors hors de France, en Hollande notamment. Et c'est là que se prépare l'avenir.

  • L'erreur historique consiste à ériger involontairement le fait en loi, à prendre les effets pour des causes, à ne savoir plus faire la part de l'accident qui, tenant une si grande place dans la vie de l'homme, ne peut disparaître de son histoire. On aime à parler des grands courants qui entraînent une époque. L'image est juste, mais qu'elle ne nous égare pas. Ces courants ne sont pas une sorte de phénomène fatal et mystérieux venant du dehors fondre sur l'humanité : c'est de l'humanité même qu'ils sortent. Le plus souvent on peut dire d'où ils sont nés, comment ils ont grossi, quelle main les a sinon créés, du moins élargis et dirigés, quelle autre leur a opposé des obstacles ou en a détourné le cours. Et,
    alors même qu'ils semblent devenus irrésistibles, alors que la foule des humains se laisse aller passive au fil du fleuve puissant qui l'emporte, on voit parfois un homme qui, seul, le remonte d'un élan désespéré, et il n'est pas sans exemple que cet homme finisse par être suivi de tous.

  • Alain Dufour publie la Correspondance de Théodore de Bèze depuis 1962. Ce fidèle compagnonnage avec le successeur de Jean Calvin le désignait plus que quiconque pour signer une «Vie de Bèze» qui mène du Paris de François Ier où le jeune humaniste écrivit ses Juvenilia parfois religieux et souvent licencieux, à Lausanne et à Genève, où, à la suite d'une crise religieuse très intense (1548), le poète se fit réformateur. On le voit combattre les papistes, mais aussi les luthériens, rompre des lances en faveur de la prédestination, inspirer l'organisation et la vie des églises réformées de France et d'ailleurs, en écrire l'histoire aussi, sans cesser de faire des vers dès qu'il en a le loisir. Un chapitre est consacré à la poésie et à l'image (autour des Icones et des Emblemata), pour rappeler que Bèze n'a cessé d'être un poète, jusqu'à la fin de ses jours, avec le sens très vif de l'image, de même qu'il a été historien et théologien, n'ayant de cesse de comprendre le monde et sa propre existence comme le théâtre de la Providence.

  • Proposer un essai de génétique théâtrale appliqué à Corneille, et non une «poétique de Corneille» ou une «esthétique de la tragédie cornélienne », c'est tenter de mettre au jour la démarche créatrice du dramaturge, dans son mouvement particulier (comment s'élabore une tragédie), comme dans son mouvement général (comment se construit une poétique tragique).Produire un essai de génétique théâtrale signifie aussi qu'en l'absence de brouillons, il a fallu forger une méthode d'analyse originale pour dégager les strates constitutives d'une tragédie et retrouver les questions qu'a pu se poser le poète dans son travail créateur: méthode qui ne cache pas son statut d'hypothèse de travail, même si elle s'appuie sur les écrits théoriques de Corneille et de ses contemporains. Considérer Corneille à l'oeuvre apprend enfin que sa tragédie est une constante mise à l'epreuve du genre même de la tragédie, et non point du rapport de l'homme au monde; bref qu'il s'agit d'un art de la mise en forme d'une matière poétique, qui va de la forme au sens, et non l'inverse - ce que Corneille explique lui-même, mais que la critique, fascinée par la dimension politique de son théâtre, a toujours refusé d'admettre. Par là ce livre, quoique présentant nombre de pièces, y compris les plus célèbres, sous un jour différent, ne prétend pas apporter une interprétation supplémentaire de la tragédie cornelienne. Chercher à comprendre le travail créateur d'un écrivain exige de se limiter à la description des conditions mêmes d'une interprétation - à partir de quoi pourront se construire derechef les «lectures» que reclame une oeuvre dramatique aussi exceptionnelle que celle-ci.

  • La tératologie, au sens moderne du terme, est la science des monstres ; à la Renaissance, il s'agissait plutôt de la discipline qui traite des prodiges. Jean Céard, historien de la culture de la Renaissance, étudie dans ce livre, devenu un classique, par quelles voies la tératologie a changé d'objet. A la fois merveille et présage, le monstre conduit l'auteur à définir le concept de signe et à analyser l'importance de la divination à la Renaissance ainsi que la notion fondamentale de la variété des choses : il écrit ainsi quelques chapitres de cette histoire de la représentation de la nature à la Renaissance dont les historiens ont coutume de déplorer l'absence. Il renouvelle du même coup la connaissance de grandes oeuvres littéraires comme il traite de l'abondante littérature des « canards ». Jean Céard propose enfin la première étude globale de la matière si disparate de l'histoire prodigieuse.

  • Dracula, le Prince des Ténèbres entré dans l'imaginaire européen grâce à la fantaisie féconde d'un romancier irlandais du XIXe siècle, Bram Stoker, a une origine bien réelle: la vie assurément sanglante - et pourtant non dépourvue de sagesse - de Vlad III, prince de Valachie, qui régna par intermittence au milieu du XVe siècle.
    Vlad Tepes (l'Empaleur), car tel est l'autre surnom du prince cruel, fut courageux dans sa lutte contre les Turcs, et prouva son intelligence meurtrière en guerroyant contre les Bulgares. Matei Cazacu étudie l'origine et la diffusion en Europe orientale des différents récits du XVe siècle qui composent la légende de Dracula, et offre une édition critique des textes allemand et russe avec leur traduction française. Si l'édition est savante, la légende se dévore facilement. Le Dracula historique fut sanguinaire, mais sa destinée ne s'achève pas comme celle du héros fantastique: il finit taillé en pièces.

  • On ne sera pas étonné que le travail des commentateurs médiévaux s'ancre à deux points fondamentaux : l'analyse du langage de l'Ecriture, la possibilité de faire éclater ce langage pour aller au-delà de ce que sont en mesure d'exprimer les mots. Faisceau de techniques consistant à décoder l'Ecriture, traitant de la compréhension et de l'interprétation humaine de textes réputés d'inspiration divine, l'exégèse enrichit le texte biblique d'une signification déclinée en différents sens. Ainsi la réflexion herméneutique porte avant tout sur l'analyse du langage de la Bible. Se pose la question de savoir si l'herméneutique est alors réduite à des fins d'allégorèse ou si elle fait l'objet, aux XIIe et, plus encore, XIIIe siècles, d'une réflexion proprement épistémologique tout en démarquant son champ d'application au seul corpus biblique.
    Force est de constater que l'intense pratique exégétique des XIIe et XIIIe siècles s'est accompagnée d'une réflexion non moins consistante. Au départ de ce constat, Gilbert Dahan examine comment une exégèse confessante, de type traditionnel, dans laquelle inspiration et expérience jouent un rôle prépondérant, en vient à être formalisée. Dossiers à l'appui, il établit quels moyens elle déploie pour fondre en un système cohérent les contradictions qui la constituent, acquérir les caractères de ce que l'on appellerait volontiers une exégèse scientifique et enclencher le processus d'une méthode herméneutique.
    En d'autres termes, le présent recueil, et l'intérêt même du choix des travaux réunis, permet de poser que l'intention herméneutique est bien applicable au Moyen Age et ne peut être tenue pour un effet, qu'il faudrait admettre anachronique, de la recherche contemporaine.

  • Ce livre a pour objet le " corpus huguenot " des textes sur l'Amérique. Au XVIe siècle, la plupart des entreprises conduites par la France au Nouveau Monde sont le fait des protestants, Roberval au Canada, Villegagnon au Brésil, Ribault et Laudonnière en Floride. Or les protestants français apparaissent en butte à une contradiction qui confère à leur action et à leur réflexion un caractère spécifique. D'un côté ils combattent l'impérialisme espagnol et divulguent la " légende noire " de la conquête de l'Amérique. Mais à partir du moment où, chassés de France par les persécutions et la guerre civile, ils s'efforcent eux-mêmes de prendre pied au Nouveau Monde, ils se trouvent à leur tour confrontés au problème de l'altérité indienne. De cette surprise naît une attitude embarrassée, qui oscille entre l'exaltation du libre sauvage et sa condamnation comme héritier de la malédiction de Cham.
    Dans l'histoire de la colonisation, l'expérience huguenote aux Amériques annonce la Virginie de Raleigh et à plus longue échéance la Nouvelle-Angleterre des Puritains et la Pennsylvanie des Quakers. Par-delà le mythe du Bon Sauvage qu'il esquisse et les utopies qu'il invente, cet ensemble incomparable de textes procédant de témoins, d'historiens, de théologiens et de polémistes ouvre des perspectives d'une étonnante modernité.
    À côté de l'histoire événementielle, diplomatique et littéraire, ce livre réserve une large place à ce que La Popelinière appelait " l'histoire des histoires ", la critique de l'histoire par les historiens. De la trame des événements et des écrits, retracée en huit chapitres, se détachent des études monographiques consacrées à Jean de Léry, Urbain Chauveton, René de Laudonnière, Jacques Le Moyne de Morgues, Richard Hakluyt, ainsi qu'à l'oeuvre américaine de Montaigne et du cosmographe André Thevet.

  • Prométhée, c'est le symbole de l'intelligence humaine, de la création, de l'art et de la science; c'est aussi le savant torturé par la recherche, le philosophe par la vérité, le révolté contre toute autorité, le premier champion de la liberté métaphysique. Eschyle, Boccace, Calderon, Goethe, Schelley, Bourges entre autres furent fascinés par le voleur de feu. L'ouvrage de Raymond Trousson déploie l'éventail des interprétations dont le héros de la mythologie grecque a fait l'objet en même temps qu'il décrit son évolution chronologique à travers la littérature occidentale. C'est l'odyssée séculaire d'un des symboles inhérents à notre conscience que nous voyons se dérouler au fil des pages.

  • Bête noire des critiques et des bibliographes, les supercheries occupent une place obscure, et parfois honteuse, dans l'histoire de la littérature française. Si l'usage du pseudonyme est un subterfuge banal, il est plus rare - et plus grave, aux yeux des censeurs sourcilleux - qu'un homme ou une femme de lettres attribue ses propres écrits à un être imaginaire. En occultant provisoirement sa responsabilité personnelle, en laissant croire à la réelle existence d'un personnage de pure invention et à l'authenticité de ses oeuvres, le simulateur se rend coupable de supposition d'auteur. Sont ici réunis une trentaine d'auteurs effectivement supposés par des écrivains célèbres (Sainte-Beuve, Mérimée, Louÿs, Gide, Larbaud, Apollinaire, Vian, Queneau, Gary...) ou de moindre renommée (Desforges-Maillard, Fabre d'Olivet, Vicaire, Picard, Gandon...). Le corps de l'ouvrage comprend une partie strictement anthologique où figurent, d'un côté, les textes de présentation (généralement biographiques) relatifs aux auteurs supposés, de l'autre, plusieurs " morceaux choisis " de leur production. Des notices spécifiques précisent en outre comment furent conçues, puis reçues, " la vie et l'oeuvre " de chacun.
    En fin de volume, une étude de synthèse examine l'ensemble des techniques utilisées dans ce genre de supercherie : une typologie des auteurs imaginaires et des auteurs pseudonymes permet de cerner en particulier les différences entre texte apocryphe, plagiat, pastiche et mystification proprement dite. L'analyse de ces stratégies falsificatrices s'appuie régulièrement - au besoin pour les critiquer - sur les travaux de Barbier, Quérard, Nodier, Lacroix, Lalanne, Augustin-Thierry et Wirtz, tous experts en ces délicates et brûlantes questions de littérature légale.
    Jean-François Jeandillou, Professeur à l'Université Paris X-Nanterre, est membre de l'Institut universitaire de France. Il a notamment publié un essai sur l'Esthétique de la mystification (éd. de Minuit, 1994) et l'Analyse textuelle (Armand Colin, 1997).

  • Les recueils de lieux communs, communes loci, sont des collections de citations, le plus souvent en latin, méthodiquement organisées par entrées. Pour faire l'histoire du genre, Ann Moss examine les recommandations qui nous sont parvenues sur la manière de rédiger ces recueils et analyse un choix d'entre eux. Elle explique les mécanismes qui gouvernent leur composition et décrit leur fonction. Elle retrace leur genèse antique et médiévale et s'attache à comprendre les raisons de leur succès au XVIe siècle, puis de leur déclin au suivant.
    Ce type de livre fait partie de la première initiation de tout écolier. La rédaction d'une telle collection, tout autant que son utilisation, relève en effet du programme scolaire de quiconque, au XVIe siècle, étudie le latin : elle est un outil pédagogique. Dépositaire d'une réflexion générale, elle dispense un choix d'arguments d'autorité commodes à citer dans l'élaboration d'une argumentation nouvelle : elle se fait outil rhétorique.
    Les recueils de lieux communs, dont la vogue est soulignée par le succès éditorial qu'ils connurent au XVIe siècle et par l'attention que leur réservèrent les plus grands humanistes, constituent une source inestimable pour la connaissance des pratiques de lecture et d'écriture dans la vie intellectuelle à la Renaissance.

  • Au Siècle des Lumières, le héros de roman prend la plume. Saisi d'une rage de raconter sa vie et de se donner une histoire, il devient un écrivant. René Démoris explore une forme romanesque liée, au début du XVIIe siècle, au roman picaresque espagnol et qui prend son essor dans les mémoires authentiques et fictifs de l'époque classique. Elle triomphe dans l'autobiographie pittoresque - et à nouveau picaresque - de Gil Blas de Santillane, avant de s'épanouir chez Marivaux et Prévost. Démoris définit le rapport qu'entretient ce roman à la première personne avec la mutation sociale, culturelle et politique qui va produire ce monstre singulier, l'individu, et qui mène au sacre de l'écrivain. Fiction singulière que celle où s'exerce la première personne, laquelle suggère à ses lecteurs un exercice de critique autant que d'identification. En attendant qu'avec Jean-Jacques et ses Confessions, roman-mémoires enfin vrais, l'auteur jette le masque. L'exaltation du Je narratif renvoie au fondement même de notre relation à la littérature. A-t-on une autre histoire que celle qu'on s'invente et qu'on écrit ?

  • Ce livre réunit une dizaine de romans appartenant aux littératures française, allemande, russe et "austro-hongroise", en particulier A la recherche du temps perdu, L'homme sans qualités, La montagne magique et La conscience de Zeno, qui mettent en scène, avec souvent la même lucidité, la même angoisse et le même humour, l'Europe de l'avant-guerre de 1914. C'est la notion hégélienne de conscience malheureuse qui permet de poser les problématiques communes à ces oeuvres: Historique, du rapport à une époque révolue ; sociologique, du statut ambigu de l'intellectuel, "aimant dans un champ de forces", ni maître ni esclave; politique, du refus de la "citoyenneté" hégélienne; religieuse, du mysticisme sans Dieu; psychologique, du subjectivisme et du dédoublement tragiques. Cette conscience malheureuse semble s'incarner, d'un roman à l'autre, dans plusieurs formes et techniques littéraires privilégiées: temporalité de l'éternelle attente; recours constant à l'exégèse analytique et grossissante, ainsi qu'aux équivalences paradoxales; formes originales d'intégration de l'essai à une trame narrative; cheminement plus ou moins initiatique du récit vers un dépassement de la conscience malheureuse, ce moment coïncidant, de manière paradoxale, avec les bouleversements apportés par la guerre.

  • Il y a une énigme de Montesquieu, puisque ce représentant d'un monde que vinrent démembrer les révolutions successives demeure d'un apport réel dans l'argumentation des grands débats de la modernité. Pour tenter de circonscrire cette énigme, voire de l'élucider, Jean Ehrard prend le parti de presser Montesquieu d'un faisceau de questions originales, touchant la quête du bonheur, l'idée de souveraineté, ou bien encore l'Inquisition et la superstition. Des interrogations précises ainsi multipliées permettent de mieux approcher l'homme et sa personnalité. L'impossible portrait s'affine lorsqu'il saisit Montesquieu dans ses relations avec ses contemporains, précisant par exemple son approche de Voltaire comme, en aval, la lecture que firent de son oeuvre Rousseau, Diderot et Condorcet.

  • "Historien autant que littéraire, Gilbert Gadoffre savait mieux que personne que l'historien ne s'absente pas de la modernité, qu'il se contente de se mettre en retrait... C'est à cette sorte de dialogue complexe du présent et du passé que son dernier livre fera assister ceux qui savent quelles préoccupations ont animé l'action et la pensée de l'auteur... La recherche d'un humanisme pour notre temps ne peut que gagner à une réflexion sur la révolution culturelle que connut la France de François Ier, révolution qui visa à mettre la France au diapason des autres puissances européennes. Guillaume Budé est la figure de proue de cette révolution culturelle. L'étude de Gilbert Gadoffre ne cesse de le rencontrer sur son chemin; souvent même, il est au premier plan, saisi à la fois dans son ambition de faire école, de convertir à ses vues les hommes de pouvoir, et dans sa volonté non moins affirmée de poursuivre sa route, son refus de devenir un homme d'appareil, sa réticence à laisser la vie publique, pourtant nécessaire, supplanter le non moins nécessaire retour à soi. Comment ne pas reconnaître dans ce portrait l'auteur lui-même, convaincu que les meilleures idées s'étiolent si elles repoussent l'épreuve de l'institutionnalisation mais qu'aussi bien celle-ci risque à tout instant de les user en les fixant?... Si la Renaissance a réinventé l'histoire, et l'art d'écrire l'histoire, ce livre, qui est aussi une réflexion sur l'histoire, ne pouvait mieux choisir son objet" (de la préface de Jean Céard).

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