Langue française

  • Le présent ouvrage, consacré à l'apparition du tableau, a pour objectif de rendre visible le processus par lequel le travail métapictural a fondé la condition moderne de l'art. Il interroge également le statut du tableau en tant qu'objet figuratif "moderne". Cette étude traite du statut de l'image peinte en Europe occidentale entre 1522, année de la révolte iconoclaste de Wittemberg, et 1675 lorsque Cornelius Norbertus Gijsbrechts - peintre originaire d'Anvers - créa une toile représentant le revers d'un tableau. Stoichita concentre ces analyses sur des exemples venant de l'Europe du Nord, région où se cristallise le discours métapictural, la crise du statut de l'image religieuse et enfin la crise du "tableau" lui-même.

  • L'Âge de l'éloquence démontre l'utilité, pour l'historien de la culture, du paradigme rhétorique. La première partie apprécie la longue durée : Antiquité classique et tardive, Renaissance italienne et Réforme catholique. On y voit s'établir et se rétablir dans la culture européenne la fonction essentielle de médiation, de transmission et d'adaptation exercée par la rhétorique. Les débats relatifs au " meilleur style ", à la légitimité et à la nature de l'ornatus, à la définition de l'aptum, ne sont pas le privilège de professionnels de la chose littéraire : ils mettent en jeu, à chaque époque, l'ensemble du contenu de la culture et impliquent la stratégie de son expansion et de sa survie. Les parties suivantes examinent respectivement deux grandes institutions savantes de la France humaniste, le Collège jésuite de Clermont et le Parlement de Paris. A l'horizon apparaissent le public féminin et le public de cour, que la res literaria savante et chrétienne ne saurait ignorer sans se condamner à la stagnation ou à l'étouffement. Les débats rhétoriques entre jésuites ou entre magistrats gallicans oscillent donc entre la nécessité de ne rien sacrifier de l'essentiel, et l'autre nécessité, celle de doter cet " essentiel " d'une éloquence propre à le faire aimer, admirer, embrasser par les "ignorans ". Autant de débats qui se nourrissent de l'abondante jurisprudence accumulée par la tradition humaniste et chrétienne. Le classicisme surgit ainsi, dès le règne de Louis XIII, comme une solution vivante et efficace à un problème qui n'a rien perdu de son actualité : comment transmettre la culture en évitant le double péril de la sclérose élitiste et de la démagogie avilissante ?

  • L'Effet Pygmalion procède d'une incursion dans l'immense fortune littéraire, visuelle, audiovisuelle enfin, du mythe fondateur de la première histoire de simulacres consignée par la culture occidentale. La légende raconte qu'un sculpteur chypriote tombe amoureux de l'oeuvre qu'il façonne; dans un élan de magnanimité, les dieux décident de l'animer. Devenue, par la volonté divine, femme et épouse de son créateur, cette dernière reste néanmoins un artefact qui, s'il est doué d'âme et de corps, n'en demeure pas moins un fantasme. Un simulacre, précisément. Artifice privé de modèle, le simulacre ne copie pas un objet réel, il s'y projette plutôt et l'escamote, il existe en soi. Ne procédant pas de la copie d'un modèle, n'étant nullement fondé sur la ressemblance, le simulacre transgresse la mimésis qui domine la pensée artistique.
    Ambitieux, l'ouvrage ne se satisfait pas d'une approche interdisciplinaire. Ainsi définit-il son objet critique non par une succession de témoignages artistiques ou littéraires, mais par la conception même de la représentation, le statut du modèle et de la copie. En ce sens, si un texte d'Ovide ou de Vasari, une miniature médiévale, une statue vivante de la Renaissance, une peinture romantique, une photographie, un film et jusqu'à la poupée Barbie sont convoqués par Victor Stoichita, c'est pour être examinés avec les mêmes principes critiques et contribuer à un discours herméneutique sur la conception occidentale de l'image.
    Le mythe de Pygmalion, parabole de l'infraction même de la représentation, de l'éviction de la mimésis et de la déviation du désir, fonde une anthropologie de l'objet esthétique et donne à voir la feinte originelle dans toute société captivée par les simulacres et ses leurres, telle que la nôtre.

  • Au XVIIe siècle, Paris est le plus grand centre d'édition de l'Europe. Interprétation globale d'un phénomène touchant à la fois à l'économie, à la politique et à la vie intellectuelle et religieuse, ce livre se veut une explication du mouvement du siècle et de l'esprit classique. Il fait revivre dans ce but le petit monde du livre, mais aussi celui des auteurs et de leurs lecteurs. L'auteur montre comment la Contre-Réforme triomphante ouvre d'abord au livre un immense marché. Une crise de surproduction y succède. L'Etat réagit en contrôlant de plus en plus étroitement la presse. Tel est le climat dans lequel se développe la littérature classique qui, à l'image du système monarchique, prétend à la recherche idéale d'une forme de stabilité et de perfection. Mais il est impossible d'entraver la liberté de la presse, l'opposition au système monarchique se réfugie alors hors de France, en Hollande notamment. Et c'est là que se prépare l'avenir.

  • A l'époque moderne, l'éclatement de la chrétienté en confessions rivales, en un "catholicisme" et des "protestantismes", a suscité le développement de la controverse et l'élaboration d'une immense littérature religieuse. L'écrit, et particulièrement l'imprimé, devenait l'instrument du débat théologique et philosophique. Ce faisant, l'interprétation des écrits - la Bible, les Pères, les auteurs spirituels -, l'établissement du sens des textes et l'émergence de l' " auteur " au sens moderne du terme entraînaient à leur tour un problème philosophique autant que théologique et donnaient naissance à des disciplines autonomes, l'exégèse et l'herméneutique. Les travaux rassemblés dans ce livre constituent un essai d'interprétation de plusieurs corpus textuels, d'oeuvres de philosophes, de théologiens et d'auteurs spirituels. Ils fournissent une réflexion sur la constitution ou la modification des références fondatrices (le rapport à une origine, les structures psychiques ou anthropologiques). Que les questions de la spiritualité, de la dévotion et de l'institution soient centrales dans ces recherches n'étonnera pas : l'homme moderne y est engagé, s'affirmant comme sujet de son expérience.

  • Le génie de Léonard de Vinci, celui de Michel-Ange ressortent mieux sur le fond révélateur de l'Académie de Careggi, où Marsile Ficin règne en maître, évoquant sinon invoquant Platon. La culture platonicienne entretenue par Ficin - mais Cristoforo Landino ou Ange Politien sont tour à tour convoqués - délimite le contour d'un nouvel ordre artistique dont André Chastel, dans un travail de jeunesse qui engage déjà ses subtiles analyses d'histoire de l'art et des idées, rend raison avec passion. En quelques pages lumineuses, Jean Wirth donne à ce maître livre sa juste place dans une tradition historiographique qu'il a contribué à renouveler.

  • Les vignettistes du XVIIIe siècle ont pour héritiers les illustrateurs qui se multiplient à partir de 1830, alors que se renouvellent le monde de l'édition et les arts de la gravure. Au XIXe siècle, presque tous les artistes ont travaillé pour la librairie. L'illustration, véritable journalisme du crayon selon Théophile Gautier, devient pour beaucoup un lieu de passage, un tremplin pour la notoriété et le plus souvent un lieu de relégation. Car l'illustration, jugée populaire, industrielle et mercantile, a mauvaise presse. L'illustrateur, quant à lui, se voit souvent accusé de trahir la pensée de l'écrivain, tandis qu'il souffre à son tour d'être trahi par les graveurs de reproduction.
    Rodolphe Topffer (1799-1846), peintre frustré, professeur, romancier et critique d'art, doit sa renommée à la fortune inattendue de ses histoires en estampes, rebaptisées "bandes dessinées". C'est l'exemple typique de l'écrivain tenant la plume et le crayon, le modèle de cette double vocation si fréquente à l'âge de la fraternité des arts. L'illustration de ses oeuvres par lui-même pose en des termes exemplaires la question centrale de l'autographie par rapport à la gravure de reproduction. J.-J. Grandville (1803-1847), tout au long de sa carrière, a réfléchi à la condition de son métier, défendu sa position de "professionnel" de l'illustration et lutté pour revaloriser le statut de l'illustrateur. Ses relations complices ou conflictuelles avec éditeurs, écrivains et graveurs révèlent les tensions qui caractérisent la librairie illustrée sous la Monarchie de Juillet. Gustave Doré (1832-1883) est certainement le plus célèbre des illustrateurs. Il est devenu l'incarnation de son métier jusque dans les moindres détails de son style de vie, de son comportement, de son corps même. Sa soumission tragique et paradoxale à l'étiquette de l'illustrateur, alors même qu'il se destinait au grand art, jette un éclairage sur le fonctionnement de la critique, sur la domination symbolique exercée par la hiérarchie des genres et des techniques. P
    hilippe Kaenel écrit l'histoire sociale des illustrateurs au XIXe siècle. Sur la base de documents souvent inédits, il montre que le métier d'illustrateur agit comme révélateur des catégories esthétiques et professionnelles sur lesquelles reposent alors les beaux-arts.

  • L'Album de Villard de Honnecourt est le seul document personnel que nous ait laissé un architecte du XIIIe siècle. Connu et exploité par les historiens de l'art et de l'architecture dès le XIXe siècle, il a été considéré comme l'oeuvre d'un amateur depuis les années 1970. Jean Wirth reprend le problème à partir de l'étude philologique des écritures contenues dans le manuscrit et montre qu'il faut attribuer à Villard les pages dont les dessins techniques relatifs à la construction passaient pour l'oeuvre d'un continuateur. Dans une série de chapitres alertes, il analyse ensuite l'art du dessin et son adaptation à la multiplicité des tâches, du dessin d'après nature au relevé architectural. Les dessins relatifs à l'ingénierie, à la géométrie et à la stéréotomie sont traités un à un, afin de clarifier autant que possible les procédés techniques qu'ils transmettent. L'examen des déplacements de l'architecte, des monuments qu'il a vus et de son évolution stylistique mène ensuite à une rectification de la chronologie de son oeuvre qu'on croyait retardataire. Cette étude s'affirme avec intelligence et précision comme une réhabilitation de Villard de Honnecourt ; elle fera date.

  • Augustin, déjà, distingue parmi les combats et conçoit l'idée de guerre juste. Ceux qui la mènent, et qui sont milites, peuvent donc être rassurés sur leur sort éternel : Dieu n'est pas hostile aux soldats, lorsqu'ils se mettent au service du bien. Les doutes persistent cependant, et il faut souvent vaincre ces inquiétudes, montrer que l'on peut être en même temps un bon chrétien et un bon miles. Les guerres menées par ou pour les papes y contribuèrent. La valorisation de la guerre, lorsqu'elle est « juste », voire « sainte », n'entraîna pas aussitôt une grande promotion de la condition guerrière. Les milites demeurent encore, par leur métier, entachés d'une certaine faute, tachés du sang répandu, même pour une juste cause. Les entreprises des papes contre leurs voisins, pour libérer le jeune état pontifical des menaces lombardes, sarrasines, normandes, les expéditions de la Reconquista espagnole, plus tard les croisades conduisirent à une plus grande valorisation de la militia. Les milites sortent de l'ombre. La militia naît. L'essorde la chevalerie va commencer. Le manteau idéologique, lentement tissé pour d'autres, va pouvoir l'habiller.

  • Invention jaillie au coeur de ce qu'on appelle aujourd'hui l' " âge baroque ", le procédé du Théâtre dans le théâtre a contribué à donner leur relief aux chefs-d'oeuvre de Shakespeare (Hamlet, La Tempête), de Caldérón (Le Grand théâtre du monde), de Corneille (L'Illusion comique) et de Molière (L'Impromptu de Versailles, Le Malade imaginaire). Si la définition en est simple - enchâsser une pièce ou des fragments de pièce dans une autre -, la technique mise en oeuvre est autrement plus complexe que celle de l'ancien jeu romanesque du récit dans le récit. Le Théâtre dans le théâtre est tout à la fois un exercice de virtuosité littéraire jouant sur les effets de miroir, une entreprise subtile de démontage des rouages de l'art dramatique, et une mise à distance réflexive de la condition humaine. La matière de l'examen est fournie par une quarantaine de pièces de Rotrou, Corneille, Molière, Scudéry et quelques contemporains.

  • Au XVIIe siècle, Paris est le plus grand centre d'édition de l'Europe. Interprétation globale d'un phénomène touchant à la fois à l'économie, à la politique et à la vie intellectuelle et religieuse, ce livre se veut une explication du mouvement du siècle et de l'esprit classique. Il fait revivre dans ce but le petit monde du livre, mais aussi celui des auteurs et de leurs lecteurs. L'auteur montre comment la Contre-Réforme triomphante ouvre d'abord au livre un immense marché. Une crise de surproduction y succède. L'Etat réagit en contrôlant de plus en plus étroitement la presse. Tel est le climat dans lequel se développe la littérature classique qui, à l'image du système monarchique, prétend à la recherche idéale d'une forme de stabilité et de perfection. Mais il est impossible d'entraver la liberté de la presse, l'opposition au système monarchique se réfugie alors hors de France, en Hollande notamment. Et c'est là que se prépare l'avenir.

  • L'art peut-il se soustraire à la question de la tyrannie ? La servitude volontaire résulte d'effets d'hypnose, elle procède d'un assoupissement de la vigilance du spectateur, entretenu par la croyance en l'image. Il incombe dès lors au philosophe d'en démonter le piège, de départir le plaisir de la représentation du leurre qu'elle produit. En posant le regard sur l'oeuvre de Gustave Courbet, Pierre-Joseph Proudhon, l'anti-tyran, investit cette problématique, qui, d'emblée, est nécessairement celle du rapport au réel. Qu'est-ce qu'une ligne ? Peinture et écriture révèlent, dans leur entrelacement, dans la relation spéculaire de leur tracé, que l'enjeu de l'acte créateur est la liberté, question de vie et de mort. En ce sens, s'il a une destination sociale, l'art ressortit au politique et à la médecine. Ainsi semble-t-il indispensable de repérer l'imaginaire médical et de le définir en tant que moteur de la pensée esthétique de Proudhon. L'examen de la dépendance de l'art au public et à l'espace public peut-il échapper au discours oraculaire ? Comment décider de l'écart entre destin et destination ? Reprenant ce questionnement à la suite de Kant, Proudhon trouve dans le symbole qu'il appelle " plus ou moins mythique " la seule figure possible d'un avenir qui, dans sa plénitude, se dérobera inévitablement. A l'instar de Saturne, Proudhon tranche. En tranchant, il trace. En traçant, il tranche.

  • Le présent essai a un double objectif : étudier la cohérence interne d'une oeuvre particulière (les vingt volumes de la série familiale des Rougon-Macquart, publiée par Zola entre 1870 et 1893) et explorer les conditions d'une théorie générale du personnage de fiction, ce "vivant sans entrailles" dont parle Valéry. La notion de "système" et celle de "personnel" impliquent une étude minutieuse des relations qui unissent tous les acteurs de la série. En chemin, et dans un cadre d'analyse globalement narratologique (pas de théorie du personnage sans une théorie du récit), on évaluera le poids des contraintes a priori que le "cahier des charges" naturaliste (décrire exhaustivement, secteur après secteur, et après enquête, le "monde du Second Empire; être "objectif", etc.) fait peser sur le personnage, comment son statut de "fonctionnaire" d'un projet descriptif et sociologique ("rendre" le réel, le "document humain"sur lequel il est bâti) conditionne sa dimension "fictionnaire" d'être de papier support et moteur d'une intrigue inventée.

  • Mystère et paradoxes entourent le personnage de Louise Labé, à la réputation controversée de courtisane, ainsi que la publication en 1555 de son unique ouvrage, les Euvres de Louïze Labé Lionnoize, dont l'édition originale est ici reproduite dans son intégralité. Trois élégies et vingt-quatre sonnets lui ont assuré une gloire universelle de poète, alors même que l'ouvrage comporte un long « Dialogue de Folie et d'Amour » en prose et qu'il est composé pour un tiers d'écrits dithyrambiques à sa louange, pièces non signées de poètes contemporains qui ne parleront ensuite plus jamais d'elle.
    A restituer le cercle de ces poètes de Louise Labé, dans le Lyon fastueux du milieu du XVIe siècle, il apparaît que les Euvres, opération collective élaborée dans l'atelier de Jean de Tournes par des auteurs très impliqués dans la production de ce dernier, ne sont qu'une supercherie brillante. Celle-ci ne devait pas faire illusion au lecteur lyonnais de 1555, habitué aux masques et aux déguisements, aux momeries et aux figures allégoriques comme mythologiques qui hantent Fourvière (le forum de Vénus), attaché à la littérature paradoxale alors à la mode dans cette cité où l'on débat entre néoplatoniciens italiens et français des vertus de l'Amour. Le projet marotique ancien de « louer Louise », inspiré du « laudare Laure » de Pétrarque, adapté dans des circonstances très particulières, se révèle finalement comme une mystification de poètes facétieux qui ont cyniquement couché sur le papier une femme de paille dont ils se sont joués.

  • A-t-il existé une statuaire carolingienne ? Les chefs-d'oeuvre de la sculpture romane auvergnate datent-ils bien du XIIe siècle ? La sculpture saxonne du XIIIe siècle dérive-t-elle vraiment de modèles français ? Quand a-t-on construit le porche de Moissac, le tympan de Conques, la façade de la cathédrale de Reims ? Ces questions et beaucoup d'autres reçoivent trop souvent, dans les études spécialisées et à plus forte raison dans les manuels, des réponses péremptoires qui dissimulent les difficultés, les raisonnements approximatifs et le refus des remises en cause. Examinant l'une après l'autre les méthodes dont nous disposons pour dater les oeuvres, de l'analyse de laboratoire au jugement stylistique en passant par l'interprétation des documents écrits, Jean Wirth évalue les apports et les limites de chacune d'elles. Il montre à partir d'exemples concrets quelles dérives les menacent et comment en faire le meilleur usage. Parfaitement conscient des faiblesses de l'histoire de l'art, mais amoureux de sa discipline, il en propose une critique radicale et constructive. Dater une oeuvre quelques décennies voire quelques années plus tôt ou plus tard n'est pas un petit jeu stérile, mais peut en modifier entièrement la signification artistique et le message. Si la statue-reliquaire de sainte Foy à Conques était réellement une oeuvre carolingienne, cela signifierait que le refus par Charlemagne du culte des images était irréaliste. Situés au milieu du XIIe siècle, les chapiteaux du maître auvergnat de Mozat sont des excentricités incompréhensibles. En les replaçant dans le contexte du XIe siècle, on s'aperçoit qu'ils constituent une étape majeure du développement de la sculpture romane et qu'ils ont été imités jusqu'à Compostelle. Enfin, comme le montre Jean Wirth, la datation précise des oeuvres est indispensable pour dégager l'individualité et l'influence des grands artistes médiévaux, au lieu de les dissoudre dans des écoles et des ateliers aux contours indistincts. Auteur de nombreux travaux sur l'image médiévale, Jean Wirth est archiviste-paléographe et professeur d'histoire de l'art à l'Université de Genève.

  • Les chrétiens de la fin du Moyen Age considéraient-ils sainte Anne, la mère de la Vierge, comme une sorcière? Y avait-il de véritables athées au temps de Rabelais? La destruction des images saintes par la Réforme a-t-elle vraiment traumatisé les croyants? Pour répondre à ces questions, Jean Wirth réfute les facilités d'une histoire des mentalités et de l'imaginaire qui réduit les hommes du passé aux produits d'un conditionnement religieux dont nous nous serions progressivement dégagés. Il y substitue une sémantique historique qui traque le changement de signification des concepts derrière l'identité trompeuse des mots. D'un essai à l'autre, les notions dont se sert l'historien pour comprendre le passé, à commencer par celles de croyance ou de religion, perdent leur évidence et apparaissent elles-mêmes comme historiquement datées. Le terme de «croyance» n'a pas de véritable équivalent dans les langues médiévales et celui de «religion» y désigne normalement le mode de vie des clercs réguliers. Rien ne traduit mieux le succès de la Réforme et de la Contre-Réforme que le bouleversement du vocabulaire dont l'usage actuel est issu : le sens moderne de «croyance» et de «religion» apparaît lorsqu'il devient possible et même nécessaire de choisir entre des Eglises rivales. Il enregistre un changement social. Il est donc assez paradoxal d'expliquer le comportement des hommes du Moyen Age et même de ceux qui ont fait la Réforme par des croyances. Le procédé est commode, en ce qu'il permet d'assimiler la créativité en matière religieuse à une attitude passive, comme si les religions venaient du ciel.

  • L'erreur historique consiste à ériger involontairement le fait en loi, à prendre les effets pour des causes, à ne savoir plus faire la part de l'accident qui, tenant une si grande place dans la vie de l'homme, ne peut disparaître de son histoire. On aime à parler des grands courants qui entraînent une époque. L'image est juste, mais qu'elle ne nous égare pas. Ces courants ne sont pas une sorte de phénomène fatal et mystérieux venant du dehors fondre sur l'humanité : c'est de l'humanité même qu'ils sortent. Le plus souvent on peut dire d'où ils sont nés, comment ils ont grossi, quelle main les a sinon créés, du moins élargis et dirigés, quelle autre leur a opposé des obstacles ou en a détourné le cours. Et,
    alors même qu'ils semblent devenus irrésistibles, alors que la foule des humains se laisse aller passive au fil du fleuve puissant qui l'emporte, on voit parfois un homme qui, seul, le remonte d'un élan désespéré, et il n'est pas sans exemple que cet homme finisse par être suivi de tous.

  • Alain Dufour publie la Correspondance de Théodore de Bèze depuis 1962. Ce fidèle compagnonnage avec le successeur de Jean Calvin le désignait plus que quiconque pour signer une «Vie de Bèze» qui mène du Paris de François Ier où le jeune humaniste écrivit ses Juvenilia parfois religieux et souvent licencieux, à Lausanne et à Genève, où, à la suite d'une crise religieuse très intense (1548), le poète se fit réformateur. On le voit combattre les papistes, mais aussi les luthériens, rompre des lances en faveur de la prédestination, inspirer l'organisation et la vie des églises réformées de France et d'ailleurs, en écrire l'histoire aussi, sans cesser de faire des vers dès qu'il en a le loisir. Un chapitre est consacré à la poésie et à l'image (autour des Icones et des Emblemata), pour rappeler que Bèze n'a cessé d'être un poète, jusqu'à la fin de ses jours, avec le sens très vif de l'image, de même qu'il a été historien et théologien, n'ayant de cesse de comprendre le monde et sa propre existence comme le théâtre de la Providence.

  • Le discrédit qui pèse sur l'érudition depuis les Lumières et la sentence rendue à son encontre par la théorie et la critique littéraires au XIXe siècle n'ont pas occasionné, tant s'en faut, l'éreintement de la notion. Détournée de ses fins de connaissance, dégagée de l'établissement d'un savoir fiable, l'érudition s'en fut hanter la conscience des écrivains, Flaubert en tête. Michel Foucault aura été l'un des premiers à noter l'empire qui s'ensuivit de la fiction sur le savoir et la mémoire. Ainsi promue affaire d'imagination, l'érudition s'implante dans le roman, qui représente des démarches savantes, des enquêtes critiques : Aragon, Borges, Nabokov, Queneau, Simon, Pinget, Perec, Roubaud, Quignard, Yourcenar s'en emparent. L'érudit que donnent à voir leurs récits est moins qu'un savant qu'un fou ayant le goût de l'archive, un excentrique esseulé dans une bibliothèque ou formidable ou fabuleuse, un mélancolique égaré dans un monde qu'écrase une mémoire impuissante. De ce fond aride, l'érudition imaginaire tire, elle, une étonnante fécondité : elle invente des dispositifs insolites, elle débauche la langue et le lexique, elle modifie la conduite du récit en s'appropriant les méthodes érudites. Critiqué, déstabilisé, mais réenchanté, le savoir devient objet de fabulation. Il livre alors des personnages supposés, des histoires fictives, des sources apocryphes. Ce faisant, il signe la suprématie du roman sur les autres formes de récit, en le rendant capable de s'accaparer tous les discours, y compris le discours critique.

  • Proposer un essai de génétique théâtrale appliqué à Corneille, et non une «poétique de Corneille» ou une «esthétique de la tragédie cornélienne », c'est tenter de mettre au jour la démarche créatrice du dramaturge, dans son mouvement particulier (comment s'élabore une tragédie), comme dans son mouvement général (comment se construit une poétique tragique).Produire un essai de génétique théâtrale signifie aussi qu'en l'absence de brouillons, il a fallu forger une méthode d'analyse originale pour dégager les strates constitutives d'une tragédie et retrouver les questions qu'a pu se poser le poète dans son travail créateur: méthode qui ne cache pas son statut d'hypothèse de travail, même si elle s'appuie sur les écrits théoriques de Corneille et de ses contemporains. Considérer Corneille à l'oeuvre apprend enfin que sa tragédie est une constante mise à l'epreuve du genre même de la tragédie, et non point du rapport de l'homme au monde; bref qu'il s'agit d'un art de la mise en forme d'une matière poétique, qui va de la forme au sens, et non l'inverse - ce que Corneille explique lui-même, mais que la critique, fascinée par la dimension politique de son théâtre, a toujours refusé d'admettre. Par là ce livre, quoique présentant nombre de pièces, y compris les plus célèbres, sous un jour différent, ne prétend pas apporter une interprétation supplémentaire de la tragédie cornelienne. Chercher à comprendre le travail créateur d'un écrivain exige de se limiter à la description des conditions mêmes d'une interprétation - à partir de quoi pourront se construire derechef les «lectures» que reclame une oeuvre dramatique aussi exceptionnelle que celle-ci.

  • La tératologie, au sens moderne du terme, est la science des monstres ; à la Renaissance, il s'agissait plutôt de la discipline qui traite des prodiges. Jean Céard, historien de la culture de la Renaissance, étudie dans ce livre, devenu un classique, par quelles voies la tératologie a changé d'objet. A la fois merveille et présage, le monstre conduit l'auteur à définir le concept de signe et à analyser l'importance de la divination à la Renaissance ainsi que la notion fondamentale de la variété des choses : il écrit ainsi quelques chapitres de cette histoire de la représentation de la nature à la Renaissance dont les historiens ont coutume de déplorer l'absence. Il renouvelle du même coup la connaissance de grandes oeuvres littéraires comme il traite de l'abondante littérature des « canards ». Jean Céard propose enfin la première étude globale de la matière si disparate de l'histoire prodigieuse.

  • Dracula, le Prince des Ténèbres entré dans l'imaginaire européen grâce à la fantaisie féconde d'un romancier irlandais du XIXe siècle, Bram Stoker, a une origine bien réelle: la vie assurément sanglante - et pourtant non dépourvue de sagesse - de Vlad III, prince de Valachie, qui régna par intermittence au milieu du XVe siècle.
    Vlad Tepes (l'Empaleur), car tel est l'autre surnom du prince cruel, fut courageux dans sa lutte contre les Turcs, et prouva son intelligence meurtrière en guerroyant contre les Bulgares. Matei Cazacu étudie l'origine et la diffusion en Europe orientale des différents récits du XVe siècle qui composent la légende de Dracula, et offre une édition critique des textes allemand et russe avec leur traduction française. Si l'édition est savante, la légende se dévore facilement. Le Dracula historique fut sanguinaire, mais sa destinée ne s'achève pas comme celle du héros fantastique: il finit taillé en pièces.

  • Une ancienne légende fait remonter l'origine de la peinture à l'initiative d'une jeune fille qui circonscrivit sur un mur l'ombre de l'homme qu'elle aimait avant qu'il ne parte pour un long voyage. Cette naissance "en négatif" de la représentation artistique occidentale est sans doute significative. En effet, la peinture fait son apparition sous le signe de la dialectique absence/présence (absence du corps/présence de sa projection). Cet ouvrage, situé au point de rencontre de la représentation artistique et de la philosophie de la représentation, se propose de poser les jalons de cette histoire qui conduit du mythe des origines à la photographie et au cinéma, à travers les expériences les plus significatives de l'utilisation de l'ombre dans l'art occidental.

  • On ne sera pas étonné que le travail des commentateurs médiévaux s'ancre à deux points fondamentaux : l'analyse du langage de l'Ecriture, la possibilité de faire éclater ce langage pour aller au-delà de ce que sont en mesure d'exprimer les mots. Faisceau de techniques consistant à décoder l'Ecriture, traitant de la compréhension et de l'interprétation humaine de textes réputés d'inspiration divine, l'exégèse enrichit le texte biblique d'une signification déclinée en différents sens. Ainsi la réflexion herméneutique porte avant tout sur l'analyse du langage de la Bible. Se pose la question de savoir si l'herméneutique est alors réduite à des fins d'allégorèse ou si elle fait l'objet, aux XIIe et, plus encore, XIIIe siècles, d'une réflexion proprement épistémologique tout en démarquant son champ d'application au seul corpus biblique.
    Force est de constater que l'intense pratique exégétique des XIIe et XIIIe siècles s'est accompagnée d'une réflexion non moins consistante. Au départ de ce constat, Gilbert Dahan examine comment une exégèse confessante, de type traditionnel, dans laquelle inspiration et expérience jouent un rôle prépondérant, en vient à être formalisée. Dossiers à l'appui, il établit quels moyens elle déploie pour fondre en un système cohérent les contradictions qui la constituent, acquérir les caractères de ce que l'on appellerait volontiers une exégèse scientifique et enclencher le processus d'une méthode herméneutique.
    En d'autres termes, le présent recueil, et l'intérêt même du choix des travaux réunis, permet de poser que l'intention herméneutique est bien applicable au Moyen Age et ne peut être tenue pour un effet, qu'il faudrait admettre anachronique, de la recherche contemporaine.

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