Essai littéraire

  • Lord Jim, le premier chef-d'oeuvre de Joseph Conrad, paraît en 1900, au début de notre siècle. D'un fait divers de désertion, l'auteur bâtit un roman d'aventures. Mais, au-delà, c'est une plongée éminemment moderne dans les tréfonds d'une conscience tourmentée. Jim, songeur glorieux, s'inscrit dans la lignée d'un Don Quichotte transposé à l'ère coloniale. Incarnation d'une jeunesse mythifiée, à la fois enviable et tristement vulnérable par son idéalisme, il se lance, rongé par la culpabilité, dans des combats douteux contre des réalités sombres : assauts imprévisibles de l'océan, agressions d'une humanité souvent veule ou féroce. Chemin faisant, éclatent les vérités profondes d'un moi reconnaissable : dans sa conscience torturée après la chute, ses espoirs de rachat, sa poursuite noble d'un rêve de pureté. Chacun peut dire que Jim est l'un des nôtres.

  • Fascinante et terrorisante, Carmen, enfermée à tort dans la figure de la femme fatale, se révèle plus complexe et plus troublante. Au-delà de l'image attendue de la séductrice aux prises avec les hommes dans une histoire d'amour et de mort, Carmen revendique sa liberté, bouleverse l'ordre établi, incarne l'attrait de l'interdit et la promesse de transgression. Figure de l'ambivalence, elle franchit les limites du féminin, et même de l'humain. Entre l'homme et l'animal, Carmen se métamorphose, changeant de sexe et d'espèce, dévoilant sa masculinité et son animalité. Elle féminise les hommes par inversion des rôles, fait valoir sa force virile jusqu'à détruire l'identité masculine. Son combat final, métaphore de la corrida, l'identifie au taureau mis à mort. Figurant la belle et la bête, Carmen, dans sa lutte et son entêtement mâles, se laissera entraîner vers son destin fatal.

  • Meilleur chevalier de la cour arthurienne, amoureux de la femme du roi, Lancelot se trouve à la jonction des deux grands mythes du Moyen Age que sont la quête du Graal et l'amour absolu dit courtois.

  • Des Évangiles à l'aube de la psychanalyse, en passant par les légendes médiévales et les peintures de la Renaissance, du rêve collectif aux paroles personnelles, des chefs-d'oeuvre aux productions commerciales, dont le nombre même est signifiant, des célébrations hallucinées à l'exorcisme cruel des parodies : chaque siècle apporte à la mince histoire originelle sa contribution, ses motivations psychologiques, sa collection d'objets symboliques, jusqu'à ce point de cristallisation des années 1890 où semble se figer l'image de Salomé. Ainsi se forme le mythe, enrichi des alluvions de l'imaginaire des hommes. Le banquet d'Hérode devient la scène où se jouent la tentation du sacrilège, la peur du désir, l'idée de la féminité et les enjeux mêmes de l'art.

  • De l'"OEdipe-roi" de Sophocle au complexe d'OEdipe freudien, de multiples chemins d'enquête donnent à voir la complexité du personnage mythique et les traits majeurs de son évolution au cours des siècles. Le mythe d'OEdipe meurt et renaît sans cesse pour continuer à raconter l'histoire de cette recherche de soi.

  • Notre modernité vieillit. Ce que l'Occident avait promis à l'humanité, la maîtrise de son destin par la connaissance et l'émancipation, n'est plus crédible. La révolution, nos idéologies de salut, n'apportent plus de réponse. Mélancoliques, nous prenons congé du passé de nos rêves. Notre modernité se transforme. Simultanément, en cette fin de siècle, une multitude d'applications - manipulations génétiques, images numériques, communications et détections à la vitesse lumière... - nées du développement de la technoscience, changent le contenu de notre savoir, bousculent les cadres de notre expérience, défient toutes les cultures. Ainsi baignons-nous dans l'immatériel des informations, des énergies, des situations inédites, sans référence possible à un ordre naturel. Nous ne sommes plus seuls maîtres à bord : nous pensons, nous sentons avec la technologie. Cet ouvrage pose la question essentielle de la nouvelle condition humaine. Des artistes, des hommes de science, des philosophes évoquent et analysent cette aventure de la postmodernité : ils rendent justice au monde qui naît et qui nous rend déjà autres.

  • Le roman a fait du prénom Lolita un nom commun qui se décline à l'infini, sur les affiches et couvertures de nos magazines. Une analyse des différentes figures qui se cache derrière la Lolita de Nabokov.

  • Tout le monde connaît Antigone, jeune fille intrépide attachée aux valeurs familiales, l'ensevelisseuse qui incarne les lois non écrites et le droit du sang, l'obstinée, la résistante, celle qui dit non au pouvoir établi. Ou plutôt, tout le monde croit la connaître. Car il y a des Antigones - pour reprendre la formule de George Steiner - multiples et paradoxales. Reflet de cette figure complexe, la littérature occidentale offre, depuis Sophocle, une multitude de versions, traductions et interprétations, penchant, tour à tour, pour une vision chrétienne, politique, féministe, psychanalytique... Prêtresse de l'amour pur, mais d'un amour extrême, presque absurde, Antigone est aussi la figure de la démesure et de la transgression, à la fois (trop) innocente et (pas assez) coupable. À cette folie de la démesure, la danse contemporaine de Mathilde Monnier donne corps et mouvement. Le désir absolu et mortifère - proche à s'y méprendre du désir de l'hystérique - et la faute tragique d'Antigone ne se résolvent que dans la mort. Une lumière d'Antigone, adaptée au monde mouvant d'aujourd'hui, nous souffle Henry Bauchau. Mais la lumière Antigone est parfois une lumière noire...

  • L'amant de Lady Chatterley : roman réputé scandaleux, oeuvre considérée comme pornographique... l'ouvrage est mis à l'index pendant trente-deux ans. Image d'un couple briseur de tabous sexuels, hardiesses de langage et descriptions érotiques assurent la popularité et la (mauvaise) réputation d'une oeuvre méconnue. En 1960, un procès retentissant lève l'accusation de publication obscène et autorise l'édition. Limites et légitimité de la censure, sexe, littérature, différences de classe... autant de questions sensibles qui ne bouleverseront pourtant pas les mentalités. Repenser la sexualité, la relation entre les hommes et les femmes, tel est le combat de D.H. Lawrence : un amour sans inhibitions et véritablement tendre. Une passion entre une châtelaine, Constance Chatterley, et son garde-chasse, Mellors. Mais, surtout, la rencontre d'un être à la féminité inaccomplie, et d'un homme à la virilité écorchée... un éveil à la sexualité, une célébration de la vie. D.H. Lawrence, à travers Constance et Mellors, nouvelle Ève et nouvel Adam, prône un retour aux temps des origines, à l'innocence perdue, au couple d'avant la chute.

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