Albin Michel

  • « Soulages aime se trouver absolument seul et dans une pièce en ordre, comme s'il faisait une peinture pour la première fois. Aussi, lorsque l'on pénètre dans un atelier de Soulages, est-on toujours frappé par le grand vide d'un espace où rien ne traîne. Toutes ses peintures sont cachées, sauf (et encore cela est exceptionnel), celle à laquelle il s'attaque. Jamais il n'étale ses peintures terminées, comme la plupart des artistes, mais les range hors de la vue. Homme de toutes les curiosités, homme de l'outil, Soulages s'est attaché à créer des objets porteurs d'émotions esthétiques, que ce soient de ces objets peints que l'on appelle des tableaux, ou de ces objets gravés que l'on appelle des estampes, ou des planches de ces gravures devenues bas-reliefs de bronze, ou de ces objets tissés que l'on appelle des tapisseries, ou de ces objets qui captent et émettent la lumière que l'on appelle des vitraux. Tous ces objets (il préfère dire : ces ''choses'') sont la composante d'une oeuvre unique, dont l'ampleur paraît de plus en plus évidente. »
    Michel Ragon

  • Depuis les négociations sur le traité constitutionnel, la question de l'identité européenne n'a cessé d'être débattue. L'Europe ? Une mosaïque, si l'on s'attache à la diversité des langues, dont les traits communs sont pourtant immédiatement reconnaissables. Un héritage culturel qui se distingue d'autant mieux qu'il est également présent très loin de ses bases territoriales, de Capetown à Buenos Aires. Un ensemble dont les frontières intérieures et extérieures sont en perpétuel mouvement. Ainsi peut-on inclure dans la maison commune jusqu'au coeur de la Russie et de l'Empire ottoman, ou privilégier la dimension atlantique, qui tire l'Europe vers ses enfants américains. Ces deux tendances ont fait l'Europe telle que nous la connaissons. Si la christianisation de cette région du monde demeure un élément central dans les mémoires, l'émancipation contre cet héritage, depuis les Lumières jusqu'à l'institution politique de la laïcité, n'en définit pas moins plusieurs des traits majeurs de l'Europe contemporaine.
    Ce brillant essai invite le lecteur à une promenade réflexive à travers les siècles, pour stimuler le désir de comprendre de quoi cette Europe, qui est la nôtre, est faite.

  • La rencontre légendaire entre la reine de Saba et le roi Salomon fut un thème très prisé dans la littérature arabe et persane médiévale. On le trouve aussi abondamment traité dans les enluminures de cette époque. Dans le Coran (sourate XXVII, verset 44, La Fourmi - al-Naml), une parabole raconte la conversion de la souveraine au Dieu unique. Cette conversion se produit après une étrange épreuve : Salomon invite la reine à entrer dans une partie de son palais qu'il a fait revêtir au préalable d'un décor de verre si parfait qu'elle le prend pour une étendue d'eau et retrousse son vêtement avant de constater son erreur.
    Prenant pour point de départ ce récit, et le confrontant à l'exégèse coranique et à la philosophie contemporaine de l'art, l'auteur explore, dans cette étude stimulante et novatrice, l'art de la représentation tel qu'il s'est développé en Islam. L'illusion d'optique créée par le décor de verre permet à Valérie Gonzalez de réfléchir à la métaphore visuelle et, au-delà, à la problématique de la représentation figurative, ouvrant ainsi de nouvelles voies de compréhension de l'art musulman. Plus généralement, l'examen du texte coranique révèle les différents modes d'expression de cet art caractérisé par un goût prononcé pour les ornements géométriques et abstraits et le rejet de la représentation des êtres animés.

  • Des documents inédits ou non traduits jusque-là nous révèlent à quel point Heidegger s'est consacré à introduire les fondements du nazisme dans la philosophie et son enseignement. Dans son séminaire, à proprement parler hitlérien, de l'hiver 1933-1934, il identifie ainsi le peuple à la communauté de race et entend former une nouvelle noblesse pour le IIIe Reich, tout en exaltant l'éros du peuple pour le Führer. Or, contrairement à ce qu'on a pu écrire, loin de s'atténuer après 1935, le nazisme de Heidegger se radicalise. En juin 1940, il présente la motorisation de la Wehrmacht comme un « acte métaphysique », et, en 1941, il qualifie la sélection raciale de « métaphysiquement nécessaire ». Après la défaite du nazisme, ses prises de position sur le national-socialisme et les camps d'anéantissement viendront, par ailleurs, nourrir le discours de mouvements révisionnistes et négationnistes.
    Sans jamais dissocier la réflexion philosophique et l'investigation historique indispensable, E. Faye montre que les rapports de Heidegger au national-socialisme ne peuvent se résumer au fourvoiement temporaire d'un homme dont l'oeuvre serait restée intacte. En occultant la teneur foncièrement destructrice de l'entreprise hitlérienne, en la magnifiant, loin d'enrichir la philosophie, Heidegger a oeuvré à sa destruction et l'a mise au service d'un mouvement qui constitue la négation radicale de toute humanité comme de toute pensée.

  • Dix ans après avoir arpenté, dans Le Silence des bêtes, les diverses traditions occidentales qui, des présocratiques à Jacques Derrida, ont abordé l'énigme de l'animalité, Élisabeth de Fontenay s'expose au risque et à l'urgence des questions politiques qui s'imposent à nous aujourd'hui. L'homme se rendil coupable d'un crime lorsqu'il tue ou fait souffrir une bête ? Faut-il reconnaître des droits aux animaux ?
    Cette approche philosophique qui s'essaie à travers sept perspectives différentes atteste, on ne s'en étonnera pas, un refus constant de dissocier le parti des bêtes et celui de l'exception humaine.

  • La philosophie morale reste-t-elle possible et nécessaire ? Les succès actuels des livres de morale, des expressions telles que « génération morale », laissent penser que, malgré la crise du sujet, la réflexion morale est en plein renouveau.
    Sans prôner aucun «retour» aux illusions précédant la psychanalyse, l'histoire, la sociologie et l'essor de la biologie contemporaine, Catherine Chalier, philosophe, maître de conférences à l'université de Paris-X-Nanterre, voudrait réfléchir à la responsabilité qu'impose cette nouvelle actualité de l'éthique. Pour ne pas être dupe de cette actualité, parfois si mondaine, et pour accorder tout leur poids aux actes de l'homme, la confrontation termes à termes des philosophies de Kant et de Levinas (bonne volonté, Bien, Mal, liberté, etc.) ne pouvait être que fructueuse. Avec eux, contre l'objectivisme scientiste d'aujourd'hui, Catherine Chalier rappelle que la morale ne se déduit d'aucun savoir théorique, car l'urgence et l'espérance dont est porteuse la question « Que dois-je faire ?» excèdent les limites imparties à la connaissance et trouvent tout leur sens, précisément, dans une pensée du sujet humain.
    L'éthique, oeuvre de toute une vie, n'est pas une attitude éphémère ; la nécessité intérieure de penser la morale à la fin d'un siècle qui semble en avoir aboli jusqu'à l'idée demeure inentamée. En méditer la signification, c'est, inlassablement, rendre témoignage à l'humanité de l'homme.

  • Les adversaires de Voltaire et de Diderot ont longtemps été considérés comme des esprits rétrogrades voire médiocres. Récusant cette vision manichéenne, Didier Masseau procède à une analyse socio-historique sans exclusive des milieux intellectuels de la France des Lumières et montre comment les stratégies de carrière révèlent des positions instables et des tensions multiples.
    Sous le terme général d'antiphilosophie se cache en fait une multitude de courants (jansénistes, jésuites, apologistes...) ayant pour seul point commun la haine des philosophes, ces derniers étant accusés de monopoliser les lieux du pouvoir intellectuel et d'imposer une pensée unique. Mais la principale motivation des antiphilosophes est sans conteste la défense du christianisme : il s'agit, en effet, de rappeler l'existence de Dieu, notion fortement remise en question par les idées nouvelles. Pour être entendus et trouver des lecteurs, les adversaires des philosophes doivent, à leur tour, recourir aux genres littéraires à la mode : dictionnaire, dialogue, roman, théâtre.
    L'histoire culturelle de la deuxième moitié du XVIIIe siècle est faite de chevauchements, d'interférences, de tensions et de contradictions entre les courants de pensée, même si, à la veille de la Révolution, les philosophes des Lumières finissent par l'emporter parce qu'ils ont su créer l'espace culturel qu'ils ont investi en même temps.
    Didier Masseau est professeur de littérature française du XVIIIe siècle de l'université de Tours. Il a notamment publié L'Invention de l'intellectuel dans l'Europe du XVIIIe siècle, Paris, 1994.

  • Si Eric-Emmanuel Schmitt est aujourd'hui l'auteur français contemporain le plus lu et le plus joué dans le monde, c'est que son oeuvre est traversée par le souci de donner un sens au côté problématique de l'existence : la maladie, la vieillesse, la mort, la tyrannie de l'argent, le retour du religieux, l'usure du sentiment amoureux. Comment espérer dans un monde devenu désespérant ? Où discerner la frontière entre le Bien et le Mal ? Qu'est-ce qu'une vie accomplie ? Michel Meyer traque ces questions essentielles dans cet essai original qui relève autant de l'enquête policière que de l'investigation philosophique, car Schmitt dévoile ses réponses petit à petit, livre après livre. Ainsi, face à la question du Mal, E.-E. Schmitt sait, avec talent et singularité, dessiner des réponses nouvelles, pensant en romancier et en dramaturge le questionnement contemporain qui s'est généralisé à toutes nos valeurs.

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