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  • Cinéma

    Elie Faure

     Élie Faure a eu un rôle décisif, constituer l'art en histoire.  Et c'est le paradoxe : au moment où on apprend à penser le cheminement et la constitution des formes esthétiques, dans leur rapport au politique, au social, aux civilisations, naît une nouvelle forme technique qui s'affirme d'emblée à la fois comme populaire et esthétique.
    On appelle ça le 7ème art, mais n'est-ce pas qu'un succédané mécanique, lié à des appareils optiques complexes ? Et le caractère populaire, que symbolise au plus haut, dès avant la première guerre mondiale, l'image de Charlot, vient-elle en opposition à nos anciennes traditions d'art, comme le "ceci tuera cela" de Victor Hugo ?
    Le cinéma, dans son bouleversement esthétique actuel, et l'immense rôle qu'il a dans notre formation comme dans le mouvement culturel de nos sociétés, doit apprendre à se penser. Plus tard, avec des monuments comme "L'image mouvement" de Deleuze, ce sera acquis. Mais on sait l'importance par exemple des textes d'Artaud, au moment où le cinéma en relief paraissait une utopie plus accessible que la couleur, et qu'ils étaient quelques-uns à considérer la fin du "muet" comme une renonciation...  Alors gratitude à Élie Faure, dans une langue magnifique, d'être le premier à considérer Charlie Chaplin, dès 1922, dans cette complexité et cette perspective. Dans les cinq textes qu'Élie Faure consacre au cinéma, deux en 1922, un en 1934, deux en 1937, tout se joue. Charlie Chaplin (mais aussi Zorro ou Shakespeare) traverseront sans cesse ce questionnement qui s'établit sur les plus hautes traditions de l'analyse de l'art, et le savoir musculeux des peintres.  FB

  • Combien de fois, après avoir lu en public le texte suivant, m´a-t-on demandé d´où je le tenais ?

    Symptômes de ruine. Bâtiments immenses.
    Plusieurs, l´un sur l´autre. des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. - fissures, Lézardes.
    Humidité promenant d´un réservoir situé près du ciel. - Comment avertir les gens, les nations - ? avertissons à l´oreille les plus intelligents.

    Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n´a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l´issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n´ai jamais pu sortir. J´habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. - Je calcule, en moi-même, pour m´amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, des martres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d´ossements concassés. - Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j´étais sûr de n´avoir trop de fatigue.

    C´est que Baudelaire lui-même n´a peut-être pas réussi totalement le défi qu´il exprime dans sa préface, et là on a tous ce passage en mémoire :

    Quel est celui de nous qui n´a pas, dans ses jours d´ambition, rêvé le miracle d´une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s´adapter aux mouvements lyriques de l´âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?

    C´est surtout de la fréquentation des villes énormes, c´est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

    En fait, dans l´entrelacement des tentatives, les Petits Poëmes en prose ne sont pas un après des Fleurs du Mal, mais comme une étape, où Baudelaire prend des éléments venus de ses traductions de Poe, ou bien Poe poussé à une limite qu´il ne contient pas, s´en sert de greffon pour une narration, et souvent le poème des Fleurs du Mal accomplira ce territoire très précis en l´enchâssant dans ces rythmiques infinies. Et peut-être que c´est Rimbaud, dans ses Illuminations ou Lautréamont, dans ses Chants de Maldoror, qui accompliront la prose de la ville dont rêvait Baudelaire ?
    N´empêche qu´ici naît l´écriture de la ville, naît la posture du poète, celui qui va s´embarquer plus de vingt ans dans la construction des minces Fleurs du Mal. Et il lui faut la cruauté, le regard, le rêve, la ville, alors en voilà le chantier.


    FB

  • Dans le milieu du XIXe siècle, un peintre, désigné ici par son initiale, part sur les champs de bataille de Crimée, et dessine directement ce qu'il voit. Les progrès techniques font qu'en quelques jours ses dessins parviennent à Londres et sont reproduits par la presse. C´est une révolution : des événements qui se produisent à distance, donc invisibles, sont représentés presque en temps réel (pour ceux de l´époque, presque de façon simultanée), et nous parviennent sous forme d´image, sans récit associé. Notre compréhension du monde bascule.
    Baudelaire, qui n´a pas eu l´intuition de la photographie et loupe son texte sur ce qu'elle bouleverse, se révèle ici un précurseur d´un point essentiel de notre modernité, et c´est stupéfiant.
    Mais Constantin Guy, c´est aussi la représentation de la ville, de la foule, du mouvement. La ville est perçue dans son anonymat, ses cinétiques. Ce qui se joue dans le texte de Baudelaire, c´est l´émergence d´un vocabulaire et d´un mode de pensée qui n´ont pas de précédent, et où lui-même saura bien reconnaître sa dette à Balzac...
    La foule, la ville, la vitesse, l´anonymat, l´accident, l´art et la pensée, la simultanéité, le réalisme, Le peintre de la vie moderne est un texte visionnaire de Baudelaire. Quel plaisir quand une université ou une école d´art nous fait confiance pour une conférence : on remonte toutes les catégories qu'a, avant nous, exploré Walter Benjamin...

    FB

  • La plus grande folie du monde est de penser qu´il y a des astres pour les Roys, Papes, & gros seigneurs, plustost que pour les pauvres & souffreteux, comme si nouvelles estoilles avoient esté créez depuis le temps du deluge...

    En ces temps de G20, d´Otan et de lois Hadopi prises en pleine absurdité et fantasme de pouvoir, comment ne pas revenir à Rabelais ?
    C´est un texte contemporain du premier Pantagruel et du Gargantua : Rabelais et ses amis, qui éditent et impriment leurs travaux savants (Rabelais, ses traductions de Galien et d´Hypocrate), proposent des textes dont le Pantagruel spécifie bien les conditions matérielles de circulation : on les vendra aux foires, jusqu´à Tübingen, ce seront des livres de colportage.
    Et on mord sur ce qui se fait déjà : les almanachs prolifèrent (ils tiendront jusqu´à notre siècle), ils sont la météo de l´époque, le livre pratique, et sont signés par des devins ou astrologues de large réputation mais pas forcément recommandable : rien de neuf sous notre soleil.
    Alors c´est eux qu´on va battre en brèche. C´est un contre-almanach. À commencer par son rapport au temps :
    Infaillible pour l´an perpétuel. Et de fait, un succès de commerce, réédité, copié... Rabelais lui-même complètera, reprendra.
    Mais voilà la transcription depuis l´édition princeps. Des segments entiers sont passés en proverbe :

    Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guières : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.

    Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.

    Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.

    Et puis cette énumération de tous les métiers (voir fin de l´extrait en feuilletoir)... Une performance inusable de langue, qui fait partie du patrimoine irréductible de la nôtre.
    À vous d´en profiter, ça guérit de plein de choses, mais toutefois non pas de celle-ci, courante de nos jours encore :

    Et regnera quasi universellement, une maladie bien horrible, & redoubtable : maligne, perverse, espoventable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, & dont plusieurs ne sçau-ront de quel boys faire fleches, & bien souvent composeront en ravasserie, syllogisans en la pierre philosophalle & es aureilles de Midas. Ie tremble de peur quand ie y pense, car ie vous diz quelle sera epidemiale & lappelle Averroys vii colliget. faulte d´argent.


    FB

  • Bien sûr, c´est dans A la Recherche du temps perdu que nous rencontrons le plus au loin et le plus continûment Marcel Proust.
    Mais La Recherche, comme elle ne peut s´appréhender que dans le processus circulaire de son inachèvement, doit s´appréhender dans sa genèse. C´est là que nous rencontrons Proust dans son travail d´écriture.
    Un homme de 37 ans, qui a produit des pastiches, publié quelques articles, s´est essayé à la traduction, a bâti un roman inachevé (Jean Santeuil, parce qu´il considère son parcours comme un échec, tente de se réfugier dans la critique littéraire. En s´attaquant à la figure de Sainte-Beuve, il va remonter à Flaubert, Balzac, Nerval, Baudelaire...
    Et puis l´essai aussi sera un échec. Mais c´est dans cette écriture que le glissement va se produire : « Je sais que tu ne l´aimes pas... », écrit l´essayiste au début d´un des textes sur Balzac. « Je », c´est lui-même, « tu » c´est sa mère, qui vient de mourir. Alors Proust a basculé d´un bloc dans sa Recherche, et l´essai restera inachevé.
    C´est donc du Proust dans sa quintessence qu´on trouve ici, parlant de la couleur dans Nerval, du rythme dans Flaubert, de l´illusion du réel dans Balzac. Les thèmes de la Recherche affluent en masse, voici les Guermantès, voici Combray...
    Et les deux textes sur Baudelaire : celui du Contre Sainte-Beuve, et puis celui dont il dit, petite note pour s´excuser d´éventuelles inexactitudes de citations, qu´il l´a écrit sur son lit d´hôpital, « sans livre ».
    Voici ces textes qui sont, pour nous, l´atelier de Marcel Proust. La grande séquence qui sert de préface à un des Ruskin, Journées de lecture, les essais et ébauches du Contre Sainte-Beuve, puis l´ultime article sur Baudelaire.
    Évidemment un indispensable, pour quiconque écrit. Et plus de 500 pages de Proust dans votre Sony Reader, si vous disposer d´un eBook...

    FB

  • Encore un pilier de nos bibliothèques, et depuis longtemps. Un des plus grands livres de notre patrimoine littéraire.
    Des récits et des livres avec mer, il y en a des collections, bien avant Michelet : même le récit de la tempête de Rabelais, dans le Quart-Livre, s´amuse à jouer les anthologies...
    Et offrir à l´écriture de s´emparer du voyage et des paysages, ce n´est pas nouveau non plus. Ou bien, savoir ce que l´écriture peut gagner à se saisir des formes naturelles, en particulier vivantes (voir Buffon...), pas neuf non plus.
    Mais Michelet est historien : même quand il regarde ce qui n´a pas d´histoire, il fait l´histoire de notre regard. Et il nous force à considérer comme histoire ce qui, en apparence seulement, est éternel. Si ce livre ne tenait pas son bouleversement de ce qu´il décrit, il se serait évanoui avec mille autres.
    Et Michelet est écrivain : c´est son poste d´observation, qu´il décrit. Où il est, et pourquoi. Ce qu´il fait. Avec qui il parle.
    Et on est confronté à l´abstrait, à l´immatériel de la mer. C´est la période où Gustave Le Gray va photographier les vagues, c´est une révision globale des notions de territoire, de voyage, mais aussi de la logique du vivant.
    Pour tout cela, nous lisons et relisons La mer comme un poème. Et les chapitres sur la tempête (ci-dessous) ou l´oursin, ou sa réflexion sur les bains de mer sont devenus des classiques...
    La version électronique que ce texte a une histoire. Dans les tout débuts du Net littéraire, la tâche nous revenait d´insérer dans le patrimoine collectif les textes qui nous tenaient le plus à coeur : on l´a fait. Depuis bientôt dix ans, La mer est sous forme numérique dans mon ordinateur, résultat du travail d´un précurseur : L´Antre littéraire d´Almasty. C´est à partir de celle-ci qu',au cours des années, j'ai corrigé et révisé ma propre mise en page - pour la première fois en epub.

    FB

  • Nous mourons tous, disait cette femme dont l´Ecriture a loué la prudence au second livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour. En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots ; ils ne cessent de s´écouler ; tant qu´enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l´on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l´Océan avec les rivières les plus inconnues.

  • Sylvie

    Gérard de Nerval

    Qui n'a pas rêvé à ces habits trouvés dans un grenier, à ces danses et bals, et de pouvoir se glisser à nouveau dans ses grands rêves d'enfance ?

    C'est un livre du secret et de la nostalgie. Un livre de fête, mais l'ombre de la folie, que retient ou contient le narrateur, donne son double-fond au réel, le dresse comme énigme impalpable.

    Non seulement c'est un plaisir immense de lecture, mais nous-mêmes, aujourd'hui, le lisons autrement, ayant lu Marcel Proust et Julien Gracq. La prose ici est poème, et l'instance de notre plaisir dans le texte, nous savons le prendre au rythme et au chant, à la façon la couleur de la phrase.

    Nous proposons ici, non seulement de relire confortablement Sylvie, mais de lire le texte du virage : la façon dont Marcel Proust lit Sylvie, et ce qu'il nous donne à y voir.

    Ne laissez pas de tels puits de bonheur, de rencontre avec soi-même, trop s'éloigner - ils méritent l'accompagnement, la visite.

    FB

  • Un bulldozer langue, avec des bagarres, des listes et inventaires, des personnages qu'on dirait droit sorti de chez Jérôme Bosch (d'où la couverture), comme ces six pèlerins mangés en salade et que Gargantua extrait de sa barbe.
    Mais Gargantua, on en a parfois une idée fausse ou trop sérieuse, c´est l´éternel effet de hit-parade, les poncifs sur le réalisme de Rabelais, les sujets d´examen, L'abbaye de Thélème du "Fays ce que voudras" que jamais on ne croirait aussi triste si on n´a pas lu les derniers chapitres etc...
    Et ces chapitres monstres du plaisir de la langue, les jeux érotiques de Gargantua enfant ou ses torche-culs que certes on enlevait des éditions scolaires, la satire de l'enseignement moyen-âge, les cloches de Paris au cou de la jument et les parisiens compissés du haut de Notre-Dame. Mais quand débute cette guerre mondiale tout entière contenue entre trois villages, c'est toute une critique du système même de la guerre et de la folie des hommes...

    Et le mystère de ce livre composé et imprimé à peine dix-mois après le Pantagruel, entre l´hôpital de Lyon, le voyage à Rome, les aléas politiques d´un pays en crise... Quant au Chinon des guerres picrocholines, seule certitude : quand il écrit le Gargantua, Rabelais n´y a pas remis les pieds depuis bien des années.
    Alors, en route pour les grandes voix du Gargantua, le rendez-nous nos cloches, à se lire plein volume dans la tête (on peut en écouter ici). Et quelle beauté que ce français naissant, où le culot de Rabelais, en 1534, est d'utiliser des archaïsmes pour faire passer son livre bien plus vieux qu'il n'est - mais du coscosson dans un bourraquin, c'est quand même plus beau que du couscous dans une marmite, non ? Laissons-nous gagner par le charroi de la vieille et âpre et généreuse langue, une musique, une hypnose.

    FB

  • Qui de nous n´a pas rêvé à l´aventure du Grand Meaulnes ?
    Sans doute, pour ceux de ma génération, c´était plus facile : les écoles primaires étaient les mêmes, et il y avait un forgeron maréchal-ferrant dans la rue principale du village (à Saint-Michel en l´Herm, il s´appelait Jubien).
    La vie n´avait pas tant changé, lieux, circulations, objets, du temps du Grand Meaulnes à nos années cinquante. La bascule est venue après, radicale. Michel Chaillou citait souvent cette phrase extraordinaire, où le seul adjectif ordinal suffit à conditionner et le mystère et le rêce : Et, toute la nuit, nous sentions autour de nous, pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers - pourquoi trois ? Tout tient à ce trois. Mais le mot grenier qui était pour ceux de mon âge associé à un univers bien concret, une odeur de pommes séchant tout l´hiver du côté maternel, et celle des pneus Michelin neufs du côté paternel, que représente-t-il lorsque nous intervenons en collège, ou cherchons à reconstruire la même bascule fantastique avec l´univers urbain des collégiens d´aujourd´hui.
    Et lorsque, en atelier d´écriture, on m´écrit une phrase comme le jour où j´ai vendu ma Nintendo, quand je l´ai rachetée c´était la même et en plus je l´ai payée plus cher, il y a ce référent temps qui se déplace à mesure des éléments de la phrase, technique ici spontanée mais qu´on trouve aussi chez Beckett, et surtout, à fouiller ensuite avec l´élève, il y a ce changement de pratique : faute de grenier, on stocke dans la cave, et la cave étant lieu d´échange et non pas d´accumulation, on troque. Comment alors percevoir l´imaginaire fantastique propre au Grand Meaulnes, lié à la permanence des choses, les déguisements dans le domaine ?
    Mais tel est le mystère de la lecture et du conte que nos propres enfants, quand ils se glissent dans le Grand Meaulnes à leur tour, y installent tous leurs rêves. Probablement différents des nôtres (j´ai au programme, l´an prochain, en plein pays du Grand Meaulnes, de recevoir pour 5 ou 6 séances d´écriture une classe de collège à l´abbaye de Noirlac, et la traiter comme un labyrinthe, un univers qu´il nous serait entièrement libre d´explorer, j´ai grande hâte...).
    Je crois que j´ai relu le Grand Meaulnes à chaque étape de ma vie. Maintenant encore, tous les deux ans, trois ans. Et toujours des découvertes : récemment, Bergounioux m´amusait, retrouvant lui aussi de mémoire la construction séquentielle des premières pages, la mère du narrateur mise littéralement à l´ombre, remplacée par la mère d´Augustin, et cette terrible phrase qui est la première que le narrateur entend - si on met Augustin Meaulnes en pension ici, c´est que son frère s´est noyé, le narrateur prenant ainsi la place du mort. Sans Bergounioux, je n´aurais jamais lu ainsi, et c´est pourtant criant.
    Bonne lecture. C´est un cadeau empoisonné, un livre magique. Ce que je veux prouver : vous ne dévorerez pas le Meaulnes, vous découvrirez sous un autre oeil, page à page, comment il fonctionne. Et, pareil que les trois greniers, comment il devient cette machine à rêve...
    C'est un texte incroyable à rouvrir, reprendre - lecçon de rêve, sur fond menaçant de catastrophe mondiale.
    Visitez aussi le site Alain-Fournier / Grand Meaulnes...

    FB

  • Nous proposons simultanément deux textes majeurs de Marivaux, mais beaucoup, beaucoup trop méconnus. Pourquoi, parce que révolutionnaires avant l'heure, instables, malsains ?
    Parce que, dans ces deux pièces brûlots, écrites et jouées à 20 ans d'intervalle, en 1725 et 1744, Marivaux, le roi du travestissement, des fausses apparences, le funambule des jeux de dialogue, prend pour thème l'ordre social lui-même, et la domination d'un homme sur un autre homme.
    Pour chaque texte, une idée de départ renversante : dès leur naissance, deux garçons et deux filles ont été élevés dans des murs, sans aucun contact avec l'humanité. Le Prince vient assister au lâcher des fauves : on les met en présence, on les confronte à un miroir - ce qui fonde notre humanité part-il d'un principe naturel ? Et s'ils réinventent nos perversions, cela les justifie-t-elle ? Voilà pour La Dispute, dont Koltès a fait l'exergue à son Solitude dans les Champs de Coton. Ou bien, voici des naufragés dans une île où les maîtres deviennent esclaves, et les esclaves, maîtres. C'est une république, mais on ne peut s'enfuir. Comment chacun va-t-il se glisser dans la peau du rôle contraire à ce que le destin lui avait assigné ? Voilà pour L'Île aux esclaves.
    Marchandises dangereuses, manipulation de l'être humain : mais on est sur la scène de théâtre, c'est Arlequin, à la fois naïf et rusé, avec le grain de méchanceté qu'il faut. Trop osé pour Louis XV : par un ultime artifice rhétorique, qu'il affectionne, Marivaux fera bien rentrer tout son dispositif dans l'ordre, avant de ranger.
    Il me semblait important de proposer ensemble ces deux singularités majeures, ces prouesses de la langue, mais ces deux laboratoires à cru de la nature humaine. Un prodige - on est quelques-uns à le savoir, on le met en partage.

    FB

  • Dans Pantagruel et Gargantua, les enfances, études, farces et guerres des deux géants, le fils et le père, et dans le Quart Livre cette navigation d´île en île vers le pôle, au pays où gèleront les paroles.
    Si le Tiers livre est si mal connu, c´est qu´il est seulement affaire de parole.
    On dirait un coup de bistouri : Rabelais est prêt à raconter l´embarquement des navigateurs, et dans le dernier chapitre ils s´embarquent effectivement. Mais, comme s´il n´avait rien prévu lui-même, au dernier moment tout le monde descend. Même, alors qu´on est censé être en utopie, de l´autre côté du monde, voilà qu´on se retrouve en vieille Touraine : le fou sera celui de la cour du roi, le juge viendra de Mirebeau, la sorcière on la prend dans ces landes qui seront encore de mauvaise réputation au XIXe siècle, à Panzoult près Chinon. On la lui a assez reprochée, à Rabelais, cette apparence incohérence narrative.
    Mais l´utopie, dont on vient, ne suppose-t-elle pas qu´on puisse faire confiance aux paroles qui la disent, ou la promettent ?
    On a aussi voulu rabattre le Tiers Livre a son point de départ rhétorique : Me doibs-je marier, ou non ? demande Panurge, à quoi invariablement Pantagruel répond : soyez asceuré de vostre vouloir.... La docte « querelle des femmes » qui avait agité le XVIe siècle s´était close près de 30 ans plus tôt : ce n´est pas le thème ni l´enjeu du Tiers Livre.
    Alors un premier niveau de farce, récurrente, soit. Mais c´est à un déploiement complet de toutes les strates de la parole qu´on va assister, et selon son locuteur. La parole des livres, celles des horoscopes. La langue du rêve, et celle des poètes. Le muet, la sorcière. Et chaque fois on renforce la mise : le médecin et le théologien, évidemment. Mais on ajoute le philosophe (stupéfiant Trouillogan). Et, ultime « incohérence » du Tiers Livre, on décide, à l´exact milieu du livre, de s´en remettre au fou, on ne parlera plus que de folie, mais comme ledit fou on va le chercher à la cour du roi (tiens donc), il n´arrivera comme par hasard que pour clore le livre...
    Alors choisissez : rien de facile, mais rien qui récompense autant. Livre à la fois le plus secret (suivez les occurrences du nombre 78...) et celui qui embarque le plus loin dans la naissance même de la fiction.
    On a reproduit ici l´exacte version initiale de l´imprimeur Michel Fezandat, Paris, en 1552, celle qui fait autorité, révisée par Rabelais lui-même, après la première édition de 1546.
    Autres pistes et liens : voir François Bon, Pour lire Rabelais. Et quelques extraits à haute voix.

    FB

  • Les bouleversements littéraires les plus féconds sont parfois les plus discrets.
    Les thèmes et événements dont il est question dans ce récit se retrouvent dans d´autres textes de Nerval. Mais ici, c´est la ville qui est l´affrontement principal. Vingt-six sections brèves, chacune accrochée à un lieu, des Halles en pleine nuit, d´un café de hasard, ou la traversée de Pantin, ou la rencontre avec ce gendarme qui met l´auteur en prison pour défaut de passeport.
    Mais, à l´intérieur de chaque séquence, la totalité-langue qu'est la ville : des fragments de la langue parlée, des prononciations qui changent d´une situation l´autre, mais aussi les inscriptions, les enseignes et les réclames : pas un hasard si Breton et Aragon, pour Nadja et Le Paysan de Paris s´en iront traverser leur Gérard...
    Et qu'on passe de ces notations ambulatoires, tout saisi dans la cinétique et le mouvement, prose qui n´a pas le droit d´arrêter, aux rêves qu'induit la ville, l´ombre d´Aurélia proche, et ces corridors qui le hantent.
    C´est pour cela que ce texte est inépuisable, et un des préférés des nervaliens d´âme : on sait de quel prix mental Nerval pouvait payer ces crises d´angoisse qui le laissaient nu et fuyant dans ces mêmes rues ici illuminées et bavardes. Et c´est aussi dans cette nuit de Paris, tout au bord des Halles, qu'il ira se suicider dans sa lanterne finale.

    FB

  • On est en 1794. Après un siècle d'exploration du monde, de passion de la découverte, la Terreur, l'incertitude.

    Cela ne compte pas. Le monde au-dehors est balayé. Il suffit d'un rai de lumière dans le rideau, de la flamme longtemps regardée dans la cheminée.

    De l'art d'être avec soi-même, ou pluôt de cheminer vers soi-même.

    L'auteur a 27 ans, un duel paraît-il l'a contraint à rester 42 jours aux arrêts dans sa chambre, et c'est son frère, le philosophe Joseph de Maistre, qui le publiera.

    F.B

  • Pour le seul plaisir de la phrase de Chateaubriand, pour la brièveté et la densité de ce texte, pour la fondation de l´approche romantique, et pour le plaisir que j´ai moi-même ces dernières semaines à découvrir l´échelle géographique du continent américain !
    Et aussi pour découvrir les fonctionnalités de publie.net, et là où on en est de la lecture en ligne...

  • Dans le continent de ces récits que Maupassant écrit le soir, pour être publiés dès le lendemain, le retour récurrent de textes fantastiques.

    Alors il revient à quelques thèmes, qui sont ses propres obsessions : une main, une main coupée, main d'écorchée. Ou bien la présence du mort - et pas n'importe quel mort, Schopenhauer en personne.

    Quelquefois il ne change même pas le titre : voici deux récits sur La Peur, et deux récits avec main. Et les apparitions, les doubles, les fantômes.

    Maupassant se sait atteint d'une terrible maladie nerveuse - il en mourra. Son frère avant lui. Et si c'était avec cette hantise qu'il tentait de régler ses comptes?

    /> Comme on a vu Flaubert dans le Horla.... qui bien sûr ici conclut la série.

    FB - e-styx

  • La relation des poètes aux peintres est complexe: certes pas un artiste d'un côté, et un artisan du langage à son service de l'autre.

    Les peintres qui bousculent la règle du jeu (et quelle période plus riche et plus sismique que ce tout début du XXe siècle, avec Picasso, Braque, Juan Gris, Léger, Duchamp...) provoquent d'abord le refus des bien-pensants. Il s'agit pour la langue de venir justifier cette rupture, analyser ce défi neuf à la beauté.

    Mais les poètes sont des silencieux, loin de la reconnaissance publique des premiers. La novation radicale d'Alcools est contemporaine de ces textes : comme Baudelaire dans ses textes sur Constant Guys ou Delacroix, comme Ponge dans son Atelier contemporain, il s'agit aussi, pour le poète, de définir les règles neuves qui valent pour son langage.

    Et cela touche à la représentation, à l'organisation du tebleau. Cela touche à la singularité des êtres (merveilleuse et étrange figure du Dounaier Rousseau quand il surgit dans ces pages, ou la capacité à reconnaître ce qui germe chez Duchamp).

    Dans ces deux textes, Sur la peinture, et Peintres nouveaux, plus tard rassemblés parmi les Méditations esthétiques, Apollinaire nous donne une leçon concernant la rupture même, pour l'art, et pour la société.

    Et c'est un bonheur qui résonne loin au-delà des peintres que - le tout premier - il reconnaît et analyse.


    FB

  • Au départ, en 1760, l'histoire réelle d'une religieuse de Longchamp.

    Mais, pour qui a lu Sévigné ou Saint-Simon, combien d'histoires identiques pendant des décennies et décennies ? Jeunes femmes enterrées vivantes dans des couvents qui font leurs affaires de la dot déposée pour le placement. Sombres raisons d'héritages et de partage de bien. Libre disposition des êtres.

    La réalité que dévoile Diderot, c'est là, la convocation de littérature. La violence simple, coercitive. Puis la tentative de faire passer l'autre pour fou. Puis la torture même.

    Enfin, la perversion du système en lui-même. Et le fond sous-jacent de l'homosexualité dans sa répression tout aussi brutale.

    Pas besoin de vraie publication (ça attendra la mort de Diderot, en 1790), pour que la Religieuse devienne ce brûlot où c'est tout simplement de la liberté à disposer de son corps et de sa vie, qu'il est question.

    Le réquisitoire contre l'église catholique vient battre ce qu'elle est dans notre époque même, les faits divers en déchirent assez souvent l'actualité. Mais le saisissement narratif qu'impose Diderot, le basculement dans le dialogue, le tranchant des êtres, la lecture haletante qu'il provoque - c'est littérature.

    FB

  • Le rire

    Henri Bergson

    Le rire est notre défense, notre arme, autant qu'il est le meilleur partage.

    Quelle chose complexe. Quand il nous surprend, quand il devient satire. Et certainement, pour la littérature et le théâtre, le fil le plus aigu. Le plus "raide", dirait Bergson.

    Il est de la race de ces penseurs qui sont d'abord écriture. Bergson et le mouvement, le mouvant, "l'imagination créatrice".

    Mais ici, sous les mots, viennent les grands rires âpres de Molière, La Bruyère, Labiche. Ce qu'il décortique fait de ce livre une immense leçon de littérature.

    Penser, oui: mais penser au front.

    FB

  • Qui de nous n'aurait pas pleuré à la mort de Joli-Coeur ?

    Rappelez-vous, Joli-Coeur, le singe de Vitalis, musicien de rue, montreur de spectacles par les villages, avec son singe et son chien Capi.

    Sans Famille a été pour des milliers et milliers d'entre nous le livre de l'enfance, le grand livre de l'initiation.

    L'enfant trouvé, vendu par le méchant pour 40 francs au musicien errant, mais c'est celui qui lui apprendra à lire, chanter et jouer de la harpe.

    Nous vivions alors chacun dans nos villages. Le monde était inconnu. Perec lui aussi se gavera de ces livres comme Le tour de France de deux enfants, qui nous permettaient de savoir ce qu'il en était, au-delà de l'horizon visible.

    Vitalis va emmener Rémi de ville en ville, par les provinces, jusqu'à Paris. Il y aura la prison, l'injustice, et l'hiver avec la mort du petit singe. Puis Paris et cet aperçu sur l'enfer. Vitalis n'y survivra pas.

    L'orphelin s'en va seul, apprend tous les métiers. Il sera jardinier, il descendra dans la mine. Et puis le rejoindra Matta, Italien comme l'était Vitalis, musicien né, et avec qui la musique des rues revient au premier plan.

    Tout ce livre est une obsession de musique. Avec la musique (ou le clown qui les sauvera à la fin), on peut se tirer de toute adversité.

    Bien sûr, dessous, le sombre roman de l'enfant volé, puis le long chemin des retrouvailles.

    Comment ne pas renouer adulte avec Vitalis et Rémi, dans un nouveau destin numérique ? La carte de France, explorée par les villages, est restée la même, et l'immense humanité de ce texte.



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  • Ne laissons pas Maria Chapdelaine à nos amis québécois.

    Louis Hémon meurt à 33 ans, il est au Québec depuis 20 mois seulement, dont cet hiver dans un chantier des bois du lac Saint-Jean. À Montréal, il essaye de faire son chemin dans le journalisme, notamment en expliquant à ceux de l'Amérique les bienfaits du sport (cyclisme, course), tel qu'on le pratique en Europe. Et puis il retente l'aventure : il marche le long d'une voie ferrée avec un Australien de son acabit, quand ils sont fauchés par un train. En froid avec sa famille, il s'est marié à Londres, a eu un enfant, mais la jeune femme a dû être hospitalisée dans un hôpital psychiatrique, l'enfant confié à sa soeur. Le contexte de Maria Chapdelaine n'a rien d'une fable paysanne.

    C'est une histoire tragique, carrée comme une tragédie grecque. Une femme, trois hommes, le temps, la mort.

    Et puis l'espace: les routes du grand nord. Et puis l'hiver même, et l'immigration, comme cet accordeur de piano parisien débarqué là soudain pour planter des pommes de terre. Ou celui d'ici qui a préféré le chemin d'un nouvel exil, vers Boston et l'autre langue. Là aussi, rien de rural dans l'épopée - l'épopée sans voix de Maria, qui n'a pas les rêves d'une Emma Bovary, c'est ce qui rend ce livre si magnifique.

    Un an plus tard, en 1914, l'histoire se chargerait de rebrasser les cartes. Reste la neige, le bois, le temps. Reste l'art des paroles, et comme au Québec on les retient.

    Louis Hémon a tout compris, observé, deviné. Un écrivain.

    FB

  • Le gigantesque Quart Livre, avec les moutons de Panurge (qui n'ont jamais été les siens, d'ailleurs!), la fameuse tempête, les paroles gelées, la grand combat entre andouilles et boudins, le dieu Gaster et ce qui est probablement le plus long mot de la langue française (morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé dites-vous ? non : morrambouzevezengouzequoquemorguatasacbacguevezinemaffressé c'est bien mieux).

    Le français ancien est une langue étrangère qu'on sait d'avance, disait Valéry. C'est sans doute vrai pour le Pantagruel et le Gargantua. Mais le Quart Livre, une fois acclimaté aux graphies (ça vient très vite), vous verrez : le français d'aujourd'hui est quasiment inventé.

    Et Rabelais mime tout pour nous. Toujours se souvenir que lson public (lire, pour eux, c'est à voix haute: lecteur celui qui lit pour les autres) n'a connaissance que de sa langue régionale. Vous ne comprenez pas phare, néologisme dérivé du grec pharos? Rabelais vous dira : haulte tour sur le rivaige de mer, esquelles on allume une lanterne on temps de tempeste, comme povez-voir à la Rochelle ou Aigues-Mortes... Alors laissez faire la musique, laissez faire ce grand charroi obscur.

    Rabelais paraît-il est allé résider à Saint-Malo chez le pilote de Jacques Cartier, avant de s'embarquer dans son Quart Livre. Les navigateurs cherchent à tourner le pôle par le nord-ouest. Mais chaque île qu'ils croisent est un monde qui permet la satire de celui qu'on a quitté. L'île des Chiquanous, l'île où on achète licorne et caméléon, l'île des vents.... Et cette étrange île livrée à famine et misère, où un laboureur rusé (non, son épouse) aura raison d'un diable trop affamé...

    F.B

  • Ubu roi

    Alfred Jarry

    Voilà un bon siècle que le Père Ubu a lancé son Merdre retentissant et inaugural. Merdre qui est d'abord celui de Jarry élève du lycée de Rennes à l'adresse de monsieur Hébert, son professeur de physique, « tout le grotesque qui est au monde » ; merdre énorme lancé à tous les petits monarques du Savoir et du Pouvoir (militaire, économique, politique, religieux, etc.) qui se jettent dans le siècle armés de nouvelles techniques de prolifération verbale, et dont le Père Ubu est le reflet à peine déformé.

    Merdre à leur langue surtout, à la langue comme instrument de pouvoir par lequel s'exprime le Schwergeist - l'esprit de lourdeur - de l'époque moderne condamné par Nietzsche avant de sombrer. Malgré les échecs - à trois reprises il rate le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, échouant donc à rejoindre le monde de ses maîtres -, Jarry ne sombre pas, peut-être par sa capacité à ne pas se détourner de la foule pour se réfugier en Haute-Engadine, mais au contraire à l'affronter et à lui dire la vérité que représente Ubu sous ses dehors les plus grotesques. Parole de vérité qu'expérimente Jarry à travers son extravagance littéraire, mais aussi et peut-être surtout une vie hors normes.

    Un siècle plus tard, nous sommes toujours les contemporains d'Alfred Jarry par la prolifération universelle des Pères Ubu parlant et parlant au nom des idéaux les plus divers (la Démocratie, l'Entreprise, la Raison, la Sécurité - que sais-je encore, la liste est longue) au moyen desquels ils affirment leur gros et gras pouvoir de langage. Face à cette prolifération, l'implosion de la parole autoritaire à laquelle nous invite Jarry avec Ubu roi, puis avec le docteur Faustroll ou le Surmâle parmi ses autres inventions, ne peut qu'être un vrai plaisir de lecture, par la formidable démonstration de liberté qu'elle représente face à la puissance grotesque du monde.

  • Le grand hymne au désir de notre littérature.

    Machine perverse, des êtres qui s'affrontent, manipulent, trament leurs rendez-vous dans les couloirs. Mais toujours pour la passion, toujours pour l'amour, dans ces temps où il est contraint et forcé par les normes sociales.

    Un grand ébranlement de la liberté d'écrire.

    Mais quelle formidable machine narrative : 175 lettres, et tout l'arsenal possible, lettres incluses dans une autre, lettre ouverte par erreur, lettres qui se croisent, lettres portées directement, ou bien dictées. C'est le relief même créé par ce jeu d'envois indirects, pourtant tout lestés de la parole réelle des protagonistes, qui fait qu'on dévale dans l'histoire - même les notes de l'auteur, sur les lettres qui manquent, par exemple, ajoutent à la mécanique. Normal, puisqu'on nous prévient d'emblée qu'il s'agit... d'un roman.

    Et peut-être n'a-t-on pas assez insisté sur ces dates discrètes au bas ou en haut de chaque lettre : du 3 août au 14 janvier, soit six mois de ce bouquet de lettres creusant une même intrigue - histoire en temps réel.

    Et qui prend un nouvel intérêt aujourd'hui : au moment où la correspondance privée devient un rouage essentiel de la société, naît une forme littéraire qui en reprend la matérialité et la temporalité. Lire aujourd'hui le plus exemplaire et sauvage des romans éspitolaires, c'est s'interroger sur les formes littéraires qui nous sont promises, à nous qui utilisons d'autres façons d'échanger que la lettre postale.

    Mais bien sûr, entre Merteuil et Valmont, on peut oubier tout cela : Sade sortira bientôt armé à l'horizon, et ce livre fonde une bonne partie de la littérature qui le suit.

    FB

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