Publications de l´École Pratique des Hautes Études

  • La tête couronnée d'une muraille, la Mère des dieux trône sur un attelage tiré par des lions. Cette représentation de la divinité est largement diffusée dans le monde romain. À nos yeux de Modernes cette image évoque aussi le caractère contrasté de la puissance divine originaire de Phrygie, que les Romains accueillent en 204 avant notre ère. D'emblée, ceux-ci la considèrent comme à la fois étrangère et ancestrale. Ce paradoxe est examiné à partir de quatre dossiers qu'éclairent des découvertes et des recherches récentes. Le premier est consacré aux galles, dévots de la déesse qui se châtrent à l'imitation d'Attis, frappé de folie par la déesse. Le deuxième vise à éclairer les identités et fonctions de la Grande Mère des dieux. La question complexe des mystères de la déesse est ensuite étudiée, ainsi que leur rapport avec le taurobole, cérémonie particulière durant laquelle les testicules du taureau sacrifié font l'objet de manipulations. Enfin, le culte de Mater Magna est analysé à partir de la documentation abondante qu'offre le cadre particulier d'Ostie, port de Rome. Ce parcours interroge ainsi sous de nouveaux éclairages l'extranéité même de la déesse et de son culte.

  • La promesse du christianisme antique, c'est aussi et surtout être capable de transformer tout l'homme et tous les hommes. Pélage fut notamment le maître spirituel des femmes de l'aristocratie romaine. Il met au centre de sa pensée le rôle du libre arbitre, dont Dieu a doué tous les hommes et toutes les femmes. De la sorte, le message chrétien est à même de mobiliser de manière incomparable le potentiel de l'homme et de lui faire accomplir le bien, dans une progression vers une vie sainte. Pélage met à contribution la riche tradition des « ­exercices spirituels­ », tant païenne que chrétienne. Comme l'attestent les six écrits réunis dans le CorpusCaspari, il y avait une réception authentique de la pensée de Pélage dans l'aristocratie romaine, mais la conséquence en fut une radicalisation de la spiritualité pélagienne. Augustin, docteur de la Grâce de Dieu, critique la doctrine psychagogique de Pélage­ : tout en espérant convertir Pélage et lui faire reconnaître son erreur, il aboutit à la construction du « pélagianisme­ » comme hérésie.

  • La tolérance est une vertu cardinale dans les sociétés occidentales, et son histoire est souvent écrite comme un progrès linéaire jusqu'à son éclosion complète à l'époque moderne. Dans une telle perspective, des périodes antérieures comme l'Antiquité tardive apparaissent fortement comme des temps d'intolérance et de violence religieuse. Mais fait-on droit à des sociétés du passé en les étudiant à partir d'une conception moderne de la tolérance ? Ce livre montre comment, à partir de la pensée classique, l'Antiquité tardive développa des conceptions originales de la tolérance et de ses limites, qui étaient enracinées dans les idées antiques sur l'homme, la raison et la société. Il cherche ainsi à interroger notre propre conception de la tolérance qui, au lieu d'être l'aboutissement parfait d'une longue histoire, est aussi une conception spécifique et historique - avec ses propres limites.

  • Héritière d'anciennes traditions gnostiques proches du manichéisme et profondément marquée par le néoplatonisme antique, la branche ismaélienne de l'islam chiite a élaboré une philosophie qui aborde avec une grande originalité des questions éternelles comme la nature de Dieu, l'origine de l'univers, le salut de l'âme humaine et le sens de notre existence terrestre. Souvent méconnue en Occident et encore largement inconnue du public cultivé, la philosophie ismaélienne n'a pas encore reçu toute l'attention qu'elle mérite. Ce livre en présente la première synthèse accessible au lecteur non spécialisé.

  • L'humanitaire envahit les écrans, les médias et nos vies. Il passe pour l'une des démarches et des valeurs les plus prisées de notre temps. Mais que recouvre exactement ce phénomène ? L'histoire du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la plus ancienne des organisations internationales consacrées à l'aide aux victimes, donne des réponses éclairantes à ces questions. À travers le récit de quatre moments-clés de cette institution vieille de plus de 150 ans, Irène Herrmann nous montre que l'engouement dont il jouit est récent. L'idéal de compassion sur lequel il repose n'entend pas lutter contre les injustices mais est indissociable du nationalisme comme du colonialisme. De fait, s'il comprend une part indéniable de dévouement, il n'est pas totalement désintéressé. Ainsi, en retraçant le parcours du CICR, l'auteure met-elle en lumière des réalités contre-intuitives voire carrément dérangeantes.

  • La présence de la femme est capitale dans la civilisation bouddhique du sud et du sud-est de l'Asie (principalement ici en Birmanie et en Thaïlande), tant dans les textes fondateurs que dans la pratique quotidienne. L'un de ses aspects les plus fascinants est certainement le rôle des nonnes et, plus généralement, des femmes célibataires. À partir de ce constat, Steven Collins propose une série d'analyses et de réflexions qui feront découvrir au lecteur français un monde très différent de celui auquel l'a habitué la civilisation occidentale : monde dans lequel la religion ne cesse de se construire et où l'on voit émerger, y compris ces toutes dernières années, des figures qui acquièrent pratiquement une stature de déesses - vedettes de cinéma converties ou directrices d'établissements monastiques. Ces femmes sont l'objet d'une vénération étonnante et ont dans la société un rôle aussi important que, dans d'autres contextes, une Mère Teresa ou une Soeur Emmanuelle, quelle que soit la controverse autour du rétablissement de l'ordre monastique pour les femmes. Une autre ligne directrice est l'interrogation sur les privilèges dont jouissent ascétisme et chasteté dans les civilisations traditionnelles, et pas seulement dans le bouddhisme : en rupture avec des systèmes qui mettent au premier plan des valeurs visant à l'enrichissement, à une production intensive et à la jouissance immédiate, l'ascétisme fait pourtant l'objet d'une valorisation très consensuelle. Le point de vue est celui de l'anthropologue et du sociologue. Il permet de nous livrer non seulement une contribution passionnante à l'histoire religieuse du monde contemporain mais également l'une des rares études de genre, Gender Studies, dont nous puissions disposer en français, à travers l'analyse de la définition du sexe/genre dans la pensée bouddhique.

  • Marcello Massenzio propose ici une analyse fascinante de "figures" du Juif errant. Condamné à une errance perpétuelle pour avoir frappé Jésus dans la montée au Calvaire, le Juif errant devient un mythe ambigu dès le XIIIe siècle, porteur à la fois du thème du Juif témoin de la Passion et de motifs antijuifs. Une fresque de Giotto rend compte avec nuance de cette ambivalence, que mettent encore plus en évidence deux textes peu connus de Goethe. Au début du XXe siècle, le mythe est réapproprié par la culture juive, notamment dans une série de tableaux saisissants de Chagall. Après la Shoah, le Juif errant est plus que jamais porteur du destin juif-trouvant peut-être son incarnation dans le personnage troublant et obsédant du maître d'Élie Wiesel et d'Emmanuel Lévinas, l'étrange Monsieur Chouchani...

  • Guerre, certainement ; mais paix ? L'image que l'on a aujourd'hui de l'Empire assyrien est celle d'un État cruel, voué à la guerre et pratiquant cet art avec une cruauté raffinée. Comme beaucoup de clichés, celui-ci ne rend pas vraiment compte d'une réalité autrement nuancée : s'il est vrai que les Assyriens affichent constamment une politique de conquête, il est tout aussi vrai que leurs souverains préfèrent les solutions pacifiques. Que les peuples affirment leur allégeance à l'Empire, et ils restent libres d'honorer leurs dieux, de respecter leurs traditions culturelles et d'organiser leur vie politique. Ces conférences concernent la période dite « néo-assyrienne » (ixe-viie. av. J.-C), dont la documentation abondante, fournie aussi bien par les textes que par les monuments, est exploitée avec rigueur : l'idéologie qui préside au jeu entre guerre et paix est soigneusement analysée, l'ouvrage accordant une part importante à l'étude technique des armements et des stratégies militaires.

  • Le modèle français de la laïcité, impliquant une séparation entre Église et État, est-il exportable ? L'histoire des relations entre religion et pouvoir politique dans l'État moderne d'Israël est particulièrement remarquable, comme nous le fait découvrir ce livre. L'idée même d'un État juif naît, à la fin du XIXe siècle, dans un contexte européen où domine l'idée de nation et où, le « positivisme » aidant, on perçoit, dans certains milieux, une désaffection grandissante à l'égard du fait religieux. Les circonstances historiques contribuent à rendre séduisante l'idée d'un État juif. Mais pour la majorité des rabbins, elle paraît contraire à une conception théologique de l'histoire, qui voit dans la dispersion du peuple juif un châtiment qui ne pourra être racheté que par le pardon divin. Les événements du XXe siècle feront que cette idée d'une patrie juive sera acceptée par les courants religieux, au moins pour garantir la survie des juifs, au prix d'un compromis (le statu quo) entre les dirigeants de l'État et le judaïsme orthodoxe.

  • Marinos Sariyannis explore dans ce petit livre les perceptions qu'avaient les différents groupes d'Ottomans du surnaturel, c'est-à-dire des phénomènes qu'une culture donnée regarde comme échappant aux lois naturelles et comme étant difficiles ou même impossibles à expliquer par la pensée humaine. Il étudie les attitudes à l'égard de ces phénomènes, en tenant compte de l'existence de diverses « cultures » ottomanes : culture populaire, culture soufie favorisant une vision magique du monde, mais aussi culture des oulémas et culture des classes urbaines artisanales et commerçantes, qui préféraient une vision du monde plus rationalisée. L'auteur examine les géographies merveilleuses, les événements et les phénomènes extraordinaires décrits par les sources ottomanes, les miracles des prophètes et des saints, le monde des rêves et des anges, les apparitions des âmes des morts, des esprits et des djinns ; il étudie la magie, la divination et les sciences occultes ottomanes, leur place dans la classification du savoir, les attitudes envers les pratiques magiques et divinatoires ; enfin, il tente de repérer les routes possibles d'un certain « désenchantement », d'un recul (même partiel) des croyances et des interprétations surnaturelles en faveur d'une vision du monde plus matérialiste.

  • Pina Totaro est une poseuse de questions. Et si admirative qu'elle soit de l'homme Spinoza et de son oeuvre, elle ne les fige jamais, évite bien sûr de les enfermer dans quelque « -isme » que ce soit, forcément simpliste et réducteur, et n'hésite pas à revenir sur les débats et les jugements contradictoires que cet homme et cette oeuvre ont suscités jusqu'à nos jours. Elle souligne certes ce qui, de cette pensée, échappe aux contingences du lieu et du temps de sa naissance et de son mûrissement, et ce qui, en elle, nous nourrit encore aujourd'hui. Elle n'en néglige pas pour autant de situer Spinoza dans une histoire complexe, parfois ambiguë, toujours riche. Le « système » spinoziste est une chose. L'atelier de cette pensée-là en est une autre. C'est dans cet atelier que Pina Totaro nous fait entrer. Par quatre portes distinctes : exégèse, vérité, Christ, politique. Je dis quatre portes distinctes, mais qui toutes quatre nous ramènent au coeur d'un spinozisme vivant, en travail, audacieux et fertile. Jean-Christophe Attias

  • Le Vieil Homme qui vendait du thé est un ancien moine bouddhiste, revenu à la vie laïque, qui trouve dans cette nouvelle activité l'occasion à la fois de « se retirer du monde » et de poursuivre des échanges agréables avec ceux qui fréquentent sa boutique, attirés par sa sagesse et sa culture. Nous sommes au Japon, à Kyoto, au XVIIIe siècle, à l'apogée de l'ère d'Edo. À travers cet « excentrique exemplaire » - Socrate extrême-oriental - et avec l'étude de la civilisation d'Edo, c'est un pan extrêmement attachant de la culture japonaise que nous décrit avec brio et enthousiasme François Lachaud, proposant ainsi une réflexion passionnante sur les rapports entre excentricité et ascèse, qui met à mal les clichés occidentaux.

  • Notre intérêt actuel pour les chefs-d'oeuvre de la Grèce antique n'est certes pas une nouveauté. Si les ouvrages majeurs de la pensée et de la littérature, qui constituent assurément l'un des fondements de la civilisation occidentale, ont été constamment lus et étudiés, qu'en est-il des chefs d'oeuvre architecturaux et artistiques ? Lorenz E. Baumer mène ici une enquête archéologique sur le destin des oeuvres monumentales de la Grèce classique, à la fin de l'Antiquité. Il s'interroge notamment sur le devenir des temples païens à l'époque où le christianisme a conquis le Bassin méditerranéen ou sur la réutilisation, dans les derniers siècles de l'Antiquité, d'oeuvres datant de la période classique - réutilisation qui traduit par rapport à l'art du passé une attitude radicalement différente de la nôtre mais qui considère ces ouvrages comme des oeuvres vivantes et toujours susceptibles de parler. À travers ces interrogations se pose, de manière lancinante, la question de la pertinence religieuse de ces oeuvres (païennes) dans un monde de plus en plus christianisé.

  • Dans l'histoire du corps en Occident, une réflexion particulière est accordée à l'invention du corps chrétien. Un corps de chair, qui deviendra dès les débuts du christianisme le lieu privilégié des institutions du pouvoir, des pratiques, des discours et des croyances. D'un côté, « le corps est l'abominable vêtement de l'âme », dit Grégoire le Grand, mais, d'un autre côté, « le corps est le tabernacle du Saint Esprit », écrit saint Paul. À la différence des traditions hellénistiques, platoniciennes surtout et stoïciennes, qui opposent l'âme et le corps et qui ne voient dans le corps qu'une prison de l'âme ou son tombeau, le corps chrétien invente la chair comme un lieu paradoxal de division, de rupture, de chute et en même temps d'unité, de réparation et de salut. L'invention du corps chrétien, c'est l'invention des liens entre le corps et l'histoire, la chair et le temps, pour l'écriture d'une histoire du corps en Occident. Trois thèmes sont au coeur de ce livre : les antinomies de la chair, les apparitions de la chair, les destinées de la chair.

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