Langue française

  • Un thriller psychologique efficace, mené avec brio par Joyce Carol Oates, très en verve dans un registre à la Stephen King. Quel auteur n'envierait-il pas le sort de Andrew J. Rush ? Écrivain à succès d'une trentaine de romans policiers vendus à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde, père de famille heureux, Andrew vit dans une petite ville du New Jersey où il trouve le calme nécessaire pour édifier son oeuvre. Mais Andrew a un secret que même ses plus proches ignorent : sous le pseudonyme de Valet de pique, il écrit des romans noirs, violents, pervers, romans publiés avec un énorme succès et qui scandalisent autant qu'intriguent le monde littéraire. Pourtant, cet équilibre tout en dissimulation que Andrew a patiemment élaboré va être menacé. Au départ, la plainte d'une voisine, Mrs Haider, probablement un peu dérangée, qui l'accuse d'avoir plagié ses romans auto-publiés, accusation qu'elle avait déjà formulée dans le passé à l'encontre de Stephen King. Innocenté par le tribunal, Andrew sera néanmoins affolé par cette affaire, et ira jusqu'à perquisitionner le domicile de Mrs Haider, où il découvrira dans ses papiers qu'elle n'a pas si tort que ça... Entre-temps, deux événements domestiques vont le perturber : sa fille tombe par hasard sur un roman du Valet de pique et commence à poser des questions gênantes après y avoir trouvé des traces autobiographiques ; le comportement étrange de sa femme Irina mène Andrew à la soupçonner fortement d'entretenir une liaison avec un professeur de maths. Ces éléments menaçants vont réveiller chez Andrew des fantômes du passé qu'il pensait avoir définitivement oubliés. Réveiller aussi la voix désormais plus insistante et terrifiante du Valet de pique... Un thriller magistral de Joyce Carol Oates, efficace, inquiétant, drôle aussi - jouant brillamment sur les références à Stevenson, Poe ou Stephen King. Un roman qui éclaire les forces noires manipulant la conscience d'un auteur à succès, et entraîne son lecteur hypnotisé sur une mince ligne de crête séparant génie et folie.

  • Biographe des plus grands auteurs britanniques, Peter Ackroyd rêvait depuis toujours de se pencher sur Shakespeare, quintessence du génie d'outre-Manche, l'écrivain qui dut conquérir son droit à la gloire littéraire par le biais du théâtre, l'auteur dramatique qui exhaussa, s'il ne les a pas carrément créés, le statut et la réputation de l'auteur commercial. Plusieurs lignes de force dessinent le personnage et sa vie. L'attachement à la terre natale, Stratford. L'amour du théâtre, qui donne lieu ici à des analyses fascinantes des divertissements londoniens de l'époque, et des pièces elles-mêmes, évoquées avec verve. Le rapport, simultanément, à une troupe d'amis comédiens, dont Ackroyd montre bien qu'elle fut une condition sine qua non de l'émergence du théâtre shakespearien. Le rapport aussi à la ville, Londres, cadre d'incessantes épidémies de peste, lieu de violences dont la scène se fait le reflet. L'ambiguïté face à la hiérarchie sociale ? la volonté que montre Shakespeare d'être considéré comme un gentilhomme en même temps qu'il fraie avec les milieux interlopes ou populaires. L'ambiguïté, enfin, face à la religion : l'auteur dramatique le plus célèbre de ce pays protestant depuis peu fut peut-être un catholique caché...

    À chaque page de ce livre, désormais de référence, émerge ainsi le portrait d'un pays et d'une époque tout autant que d'un homme, fabuleux témoin de son temps.

  • Jeune, belle, docteur en médecine, Taslima Nasreen connaît déjà la notoriété au début de ces années 90 qui vont marquer un tournant dramatique dans sa vie. Une notoriété qu'elle doit tout autant à ses débuts flatteurs en poésie qu'à son indépendance scandaleusement affichée dans un pays, le Bangladesh, peu ouvert aux revendications féministes. Très vite, l'exercice routinier de la médecine et les incohérences du milieu médical ennuient Taslima, avide d'autres horizons. L'écriture lui offre l'occasion de s'exprimer et de sortir d'un cercle professionnel étriqué. Poète, elle devient bientôt aussi chroniqueuse de presse dont le ton nouveau, l'esprit de liberté et l'irrévérence séduisent rapidement un abondant lectorat.Mais ce succès lui vaut des ennemis farouches, notamment dans les milieux conservateurs et fondamentalistes. Les « progressistes » sont loin de la soutenir : électron libre, elle dérange tout le monde. Sa célébrité naissante génère des jalousies, ses adversaires se font violents et haineux. Certains de ses livres sont brûlés, elle est molestée, interdite de Foire du Livre à Dhaka. Après la parution de Lajja - un roman-vérité écrit à la hâte qui dénonce les persécutions contre la minorité hindoue du pays -, des dizaines de milliers de manifestants réclament sa mise à mort. Son livre est interdit. Tombe alors, comme un couperet, la fatwa lancée par un obscur mollah de Sylhet. Bientôt sous le coup d'un mandat d'arrêt, Taslima est désormais une hors-la-loi dans son propre pays, sans autre ressource que de s'enfuir vers la Suède, la liberté, mais aussi l'exil et l'errance...

  • Un roman aux multiples facettes, aux personnages attachants, puisant dans la culture amérindienne et la proximité de la nature les remèdes aux blessures causées aux hommes et à leur environnement par la férocité du capitalisme. Une catastrophe écologique provoquée par la multinationale Domidion lors de la construction d'un oléoduc élimine toute forme de vie dans l'océan près de Samaritan Bay, sur la côte de Colombie-Britannique, et fait des victimes parmi les autochtones de la réserve voisine qui jadis accueillait la migration annuelle des tortues, des oiseaux et des touristes. Les deux personnages principaux du roman sont les responsables de cette catastrophe et vont chercher leur rédemption, chacun à sa manière. Le chercheur Gabriel Quinn, scientifique génial qui a mis au point le défoliant mortel GreenSweep, puis lutté contre sa mise en vente, dévoré de culpabilité, vient s'installer secrètement dans la réserve polluée, d'où est originaire sa propre mère, dans l'intention de se suicider. Il y rencontre des survivants qui vont lui redonner goût à la vie : Mara Reid, peintre ayant grandi sur la réserve, dont la sexualité décomplexée initiera Gabriel ; Nicholas Crisp, sage et coloré doyen des lieux ; Sonny, jeune maître des tortues, collectionneur d'objets vomis par la marée. Dorian Asher, le PDG de Domidion, narcissique et attachant à la fois, ne lit rien, n'aime pas les Arts, est même indifférent à la procédure de divorce instruite par sa femme. Il tente d'oublier un nouveau scandale écologique qui s'annonce (cette fois-ci dans une rivière de l'Alberta) en fuyant dans de luxueux hôtels, savourant sa solitude et avec pour unique obsession le choix de sa nouvelle montre... Gabriel et Dorian ne se reverront pas mais, liés par le désastre, ils connaîtront des sorts inattendus. La femme tombée du ciel est un livre à l'humour satirique dévastateur. Thomas King use habilement des traditions amérindiennes pour mieux faire ressortir la monstruosité de l'homme contemporain vis-à-vis de son environnement : le lobby des armes, l'industrie chimique, l'agriculture à haut rendement, le capitalisme sont férocement critiqués tout au long de ce roman foisonnant et engagé, baigné d'une lumière poétique des origines, indispensable et guérissante. Prix du Gouverneur général en 2014, le plus prestigieux du Canada

  • Ninetto, 57 ans, incarcéré dans une prison milanaise, dont il va bientôt être libéré, repense à sa jeunesse. Alors qu'il n'a que 9 ans, celui qu'on surnomme " Sac d'os " et qui se rêve poète abandonne, à contrecoeur et poussé par son père, son village natal de Sicile pour Milan. C'est un nouveau monde qui s'ouvre à lui, dans lequel le jeune garçon se jette à l'aveuglette. Il arpente la ville inconnue, trouve un logis, un emploi, en change. et les années passent, jusqu'à ce que l'enfant s'efface pour devenir adolescent, découvrir l'amour - et l'usine. Il fuit pour se marier avec une jeune femme, Maddalena, dans son village natal, où il comprend que les années ont passé et qu'il n'y a plus sa place. De retour dans le Nord, commence la " vie d'adulte " : Ninetto entre chez Alfa Romeo, où il travaillera à une chaîne de montage pendant trente-deux ans et militera en tant que syndicaliste. Lui et Maddalena auront une fille, Elisabetta. Parallèlement, le lecteur découvre le présent de Ninetto : la prison, ses camarades de cellule, sa libération. Il retrouve Maddalena et une vie qui ne l'a pas attendu : la ville a changé, les usines ont fermé, Ninetto ne s'y reconnaît plus. Trop vieux, incapable de comprendre comment fonctionne un ordinateur, il lui faut chercher du travail. Or personne ne veut de lui, à l'exception des " derniers arrivés ", les nouveaux immigrés, le propriétaire égyptien d'une pizzeria et les jeunes gérants chinois d'un bar. Les deux récits finissent par se rencontrer et l'on comprend pourquoi Ninetto a été incarcéré, pourquoi sa fille ne lui parle plus et refuse qu'il rencontre sa petite-fille de 5 ans. Dans un style vif et original, Marco Balzano signe ici un roman émouvant et intense : l'histoire douloureuse d'un petit garçon devenu homme mais aussi celle de tant de " derniers arrivés ". Un récit d'autant plus fort qu'il résonne avec l'actualité et offre une réflexion singulière et riche sur les migrations. Marco Balzano est né à Milan en 1978, où il vit et travaille comme professeur de lycée. Ses deux premiers romans, couronnés par plusieurs prix, ont reçu un très bel accueil. Avec Le dernier arrivé, succès critique et de librairie, Marco Balzano a remporté le prix Campiello 2015, l'un des plus prestigieux prix littéraires italiens.

  • Deux novellas qui nous offrent une plongée captivante dans le quotidien de jeunes intellectuels provinciaux exilés à Pékin. Le faussaire Un jeune romancier - et narrateur de cette histoire - rencontre dans un concours de poésie le bouillonnant Bian HongQi, poète, pacifiste, faussaire et buveur. Bian HongQi emménage dans la colocation que partagent l'écrivain en herbe, un étudiant juriste et sa femme. Les cinq ont en commun d'être provinciaux, d'aimer les livres et d'adorer Pékin, qui brasse des gens de toute origine. Le romancier observe l'énergique débrouille illégale de Bian HongQi, ses tiraillements tragicomiques entre une entreprenante petite Pékinoise et sa femme, douce et sage, restée dans la petite ville où elle enseigne le dessin, et s'en inspire pour écrire. Mais Bian HongQi ne se décide pas à choisir entre les deux femmes, il ment, contourne, évite, ne veut rien perdre. Et sa situation affective est totalement bloquée lorsqu'il est arrêté par la police, tabassé " à l'ancienne " et dégrisé de son rêve pékinois... Le faussaire s'en sortira-t-il ? La muette Wang Yiding, modeste libraire, est convoqué au commissariat où la police lui " remet " une jeune fille muette, Xi Xia, qui l'a fait chercher au moyen d'un bout de papier où sont griffonnés son adresse et son numéro de téléphone. Le jeune homme refuse, puis finit par accepter pour la dépanner. Quelle n'est pas sa surprise de la voir s'installer et tenter de le charmer ! Wang, célibataire et solitaire, cherche à se débarrasser de l'intruse, puis s'habitue à cette présence serviable et discrète. Bien qu'il ne connaisse rien de l'histoire de la jeune fille, il la trahit plusieurs fois, pour l'éconduire, la perdre, la confier, l'abandonner dans un train, etc. Xi Xia déjoue chaque ruse, puis s'en montre si affligée que l'attachement le gagne. Dans ces textes au style direct et ironique, l'auteur décrit la vie difficile des immigrés à Pékin. Ces intellectuels provinciaux, qui quittent leur pays natal dans l'espoir de réussir dans la capitale chinoise, se retrouvent le plus souvent à tirer le diable par la queue, habiter des logements insalubres, exercer des petits boulots et parfois sombrer dans la délinquance. Xu Zechen restitue un Pékin marginal, peuplé de personnages déracinés.

  • Billy Lange est né en 1909 sur l'île de Wight, en Angleterre, où son père est skipper pour un riche baron juif allemand. Enfant, Billy est fasciné par la fille du baron, l'insaisissable et volontaire Karin von Weinbrenner. Après la Première Guerre mondiale qui a obligé les parents de Billy à émigrer en Allemagne, les deux jeunes gens se recroisent sur la propriété du baron, près de Francfort. Au fil des ans, alors que la société perd ses repères moraux et que l'Allemagne marche vers la Seconde Guerre mondiale, Billy et Karin se découvrent des points communs : les chevaux, le jazz, la vitesse, un tenace rêve d'évasion. Et, tandis que Billy se trouve une " situation " chez IG Farben, Karin, si représentative d'une certaine jeunesse argentée, part mener une vie de bohême à Berlin. Face à la montée du nazisme, aux traitements infligés au baron et à son entourage, Billy et Karin vont faire front, taraudés par une même question : faut-il rester ou se résoudre à fuir ? Le roman entrelace les souvenirs de Billy : son enfance anglaise, l'emprisonnement de son père soupçonné d'espionnage pendant la Première Guerre mondiale, le refuge dans une Irlande secouée par l'IRA, la fuite en Allemagne auprès du baron, l'entre-deux-guerres où se mêlent insouciance et signes annonciateurs d'un nouvel ordre des choses. Peter Behrens poursuit son ouvre semi-autobiographique et offre un éclairage subtil et une fine compréhension de la " grande Histoire " à travers les itinéraires de ses personnages. Profondément émouvant, Les insouciants est une histoire d'amour, une épopée historique, et une réflexion lucide sur la violence de l'Europe du XXe siècle. Un roman magistral. Peter Behrens est né en 1954 à Montréal, où il a grandi. Son premier recueil de nouvelles, Night Driving, a paru en 1987. Il a ensuite publié dans diverses revues et anthologies. Un temps professeur de creative writing à l'université de Stanford, il a également travaillé comme scénariste. Après La Loi des rêves (prix du Gouverneur général en 2006 ; Christian Bourgois, 2008) et Les O'Brien (Philippe Rey, 2014 ; 10/18, 2015), il signe ici son troisième roman, très bien accueilli par la critique outre-Atlantique.

  • Universellement connu grâce à ses Contes de Canterbury, Geoffrey Chaucer demeure pourtant un personnage mystérieux. De cet auteur du XIVe siècle londonien, dont l'image est brouillée par le temps, et qui le fascine, Peter Ackroyd reconstruit la silhouette et le parcours sans tenter de combler les lacunes imposées par la distance et l'oubli. Comme d'une fresque en partie estompée, il fait ressortir les traits saillants et laisse dormir les ombres. L'homme n'en reprend pas moins vie : celui qu'on savait poète, sans se demander comment il avait vécu, se révèle tout à la fois administrateur, diplomate bien rémunéré et membre des meilleurs cercles londoniens, mais pourtant impécunieux ; bibliophile amateur d'auteurs italiens ; époux sans épouse et accusé de viol, et ainsi de suite. Brillant adaptateur de Pétrarque et Boccace ? ce qui ne l'empêchait pas de dénigrer son propre talent ?, on peut néanmoins dire qu'il est, par son emploi de la langue vulgaire, l'initiateur de la langue anglaise. Une vie bien remplie, qui donne envie d'aller découvrir ou redécouvrir le « père de la littérature anglaise moderne ».

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