Librairie Droz

  • Si la représentation d'Adam et Eve connaît au XVIe siècle une actualité particulière, c'est sans doute parce que l'histoire des premiers parents suscite l'intérêt d'un siècle fasciné par la question de l'origine et offre à la peinture d'histoire sacrée l'occasion bien rare de représenter un homme et une femme nus. Mais il n'est pas indifférent que l'intérêt porte tout particulièrement sur le récit du péché originel, en Genèse 3, qui cristallise une série d'oppositions fondamentales. La faute provoque la chute dans notre humanité, puisqu'elle marque le passage de l'éternité à un temps arrêté par la mort. Mais elle constitue aussi le moment de la naissance des corps, souffrants et jouissants, marqués par la différence sexuelle. Elle opère enfin le basculement d'un monde régi par la transparence des signes, du langage, vers un monde marqué par l'opacité, le brouillage entre la vérité et le mensonge. Dès lors, la représentation du péché originel semble offrir à toute oeuvre un miroir apte à réfléchir les moyens dont celle-ci dispose pour énoncer la vérité et pour la transmettre au lecteur/ spectateur.

  • ar le régime de connivence qu'elle instaure avec son public, la littérature libertine du XVIIe siècle s'offre à un travail interprétatif où la conscience et la rigueur méthodologiques n'excluent nullement l'implication personnelle, la prise de risque. Au coeur de ce livre, le lecteur trouvera la défense et l'illustration d'une lecture complice, appliquée d'abord aux oeuvres de fiction (la Première Journée de Théophile, le Francion de Sorel, Le Page disgracié de Tristan, Les Etats et Empires de la Lune de Cyrano), puis aux investigations orientales des voyageurs Bernier et Monconys. Il verra se mettre en place, et s'ajuster en fonction des études de cas, une relation critique de proximité et de disponibilité dont la spécificité apparaît aussi, par contraste, à travers la lecture rapprochée des fulminations du jésuite Garasse. Loin des commodités essayistes ou des réductions théoriques, Frédéric Tinguely fonde dans la résistance même des textes la légitimité du commentaire ; il peut dès lors revendiquer une lectio difficilior d'un nouveau genre, dans laquelle le geste critique libérerait toute sa puissance et trouverait, en définitive, sa raison d'être.

  • La nuit n'a pas la faveur des historiens. Les spécialistes de la Renaissance nous assurent qu'elle est le moment de tous les dangers, pour le corps et pour l'âme, alors tourmentés par le diable et les rêves impurs. L'enquête menée par Daniel Ménager dans la culture littéraire des élites parvient à des résultats fort différents. A la suite d'Orphée et bien avant les romantiques, les poètes de la Renaissance y ont trouvé le temps de l'apaisement. Les astronomes, comme Galilée, ont attendu impatiemment que la vaste nuit allumât étoiles et planètes. Quant aux mystiques, ils ont cherché des nuits entières les voies obscures du désir de Dieu. Il n'en fallait pas plus pour que les livres d'emblèmes célèbrent, avec l'artifice de la concision, les vertus du travail nocturne. Si la nuit est normalement destinée au sommeil, le héros de cet ouvrage, Don Quichotte de la Mancha, celui qui joue ses rêves les yeux ouverts, vient nous sommer de sacrifier le repos au devoir de vigilance. La Renaissance et la nuit écrit l'histoire d'une conception; ses heures d'élection incitent aussi à la rêverie en compagnie de Pétrarque, Sannazar, Michel-Ange, Le Tasse, Ronsard, Belleau, Shakespeare, Cervantès et de beaucoup d'autres, dont quelques peintres qui, autrement que les écrivains, ont donné à voir la nuit.

  • L'Ecole des Muses se propose d'examiner l'histoire d'un genre, celui de l'art poétique français et de ses principales réalisations. Ces livres, qui s'échelonnent de Sébillet (1548) à Pierre de Deimier (1610), sont souvent négligés pour ne pas avoir la tenue théorique et conceptuelle des poétiques latines ou des poétiques vernaculaires italiennes, plus vite gagnées par l'aristotélisme littéraire. C'est là leur faire un faux procès, qui ne tient compte ni de leur histoire, ni de leur ambition. Ces ouvrages contribuent d'abord à la reconnaissance d'une littérature en langue vulgaire qu'ils servent à circonscrire, à décrire et à évaluer. A ce titre, ce sont d'abord des livres de métier où se construit un savoir sur la poésie française en même temps que la terminologie et les classifications qui permettent de le transmettre. Mais ce sont aussi des livres de poésie, écrits pour la plupart par des poètes, Du Bellay, Peletier, Ronsard ou encore Vauquelin de La Fresnaye, qui cherchent à parler poétiquement de la poésie, à lier de façon indissoluble doctrine et pratique. Leur modèle de prédilection est l'Ars poetica d'Horace, épître sur laquelle les auteurs brodent leur propres variations. Loin de constituer une sorte de panorama des idées sur la poésie telle qu'on peut la percevoir chez les théoriciens français de la Renaissance, l'essai présenté ici se donne pour objet d'examiner la poétique des arts poétiques.
    Contrairement à ce que peut laisser entendre leur titre commun, les arts poétiques français sont moins normatifs qu'on ne l'imagine : ils s'interrogent sans cesse pour savoir si l'on peut enseigner la poésie, si les Muses peuvent aller à l'Ecole. Une des hypothèses de l'ouvrage de J. Charles Monferran est même que l'art poétique constitue pour une part un genre historiquement circonscrit, contemporain de l'âge de la fureur, reposant sur l'idée, vite abandonnée, de pouvoir tenir ensemble art et poésie, pédagogie et inspiration.

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