Les Belles Lettres éditions

  • « Toute chair est comme l'herbe, et toute sa gloire comme la fleur de l'herbe », dit le Nouveau Testament. La Fleur de l'herbe, chef-d'oeuvre de la littérature japonaise de l'après-guerre, constitue le « tombeau », au sens poétique, d'une jeunesse détruite par la guerre et la maladie. Shiomi, le narrateur, y raconte ses amours difficiles pour un camarade de lycée, puis pour la soeur de celui-ci. Il tente en vain d'écrire « un roman musical », alors qu'il éprouve un profond dégoût pour le régime militaire des années 1940. La guerre finie, interné dans un sanatorium, isolé de la reconstruction hâtive de la société japonaise, il relate ses échecs dans deux cahiers confiés à un ami, comme testament, juste avant une opération risquée. Salué par Mishima Yukio à sa publication en 1954, jamais épuisé depuis, La Fleur de l'herbe est devenu un classique de la littérature japonaise moderne.

  • « Mes souvenirs s'envolent : New York dans le crépuscule pluvieux, Detroit sous la neige, le fin fond du Kentucky aux mille fleurs d'automne, les trottoirs de Montréal, Canada, auxquels va si bien la lune, les averses de Memphis dans le Tennessee, le soleil estival à son zénith dardant ses rayons sur Lima et l'embrasement vespéral des forêts de Toledo, ou encore le brouillard de Pontiac, mais surtout la vie dans une pension de Chicago aux étés si courts - » Humoristiques et avant-gardistes, ironiques et mélancoliques, les récits qui composent les Chroniques d'un trimardeur japonais en Amérique, rédigés à partir de 1925, un an après le retour de leur auteur des États-Unis, offrent aux lecteurs une autre image de l'Amérique de la prohibition, à travers les yeux d'un jeune Japonais facétieux confronté aux difficultés rencontrées au fil des jours et partagées avec ses compagnons de route.
    Tani Jôji (1900-1935) occupe une place paradoxale dans la littérature japonaise : largement oublié aujourd'hui, il était incontournable dans les années 1920 et 1930. Son oeuvre polymorphe (nouvelles modernistes, romans historiques, mélodrames familiaux, récits humoristiques, traductions) fait de cet écrivain un des symboles de la vitalité de la littérature populaire japonaise de l'entre-deux-guerres. Le traducteur, Gérald Peloux, est agrégé de langue et civilisation japonaises. Il est maître de conférences en études japonaises à l'université de Cergy-Pontoise.

  • Loyauté, honneur, courage, telles auraient été les vertus des samurais de la voie des guerriers (bushido) du Japon pré-moderne. Mais le présent essai explique pourquoi leur vie était plus souvent faite de mensonges, de trahisons et d'impostures. Peu de cultures ont porté aussi haut que celle du Japon l'exaltation de la « voie des guerriers » (bushido). Celle-ci prenait la forme de discours - des textes, des codes de représentations et des comportements ritualisés - qui changèrent profondément avec le temps et les circonstances politiques, économiques et sociales. Ce livre est consacré à celui qui se développa pendant l'époque Tokugawa (1603-1868). Ce discours entretint alors avec les réalités de la vie des guerriers (les bushi ou samurai) des rapports très différents de ceux caractéristiques des périodes précédentes. Certes, il avait toujours été, et il sera encore, fort loin de simplement refléter la réalité des comportements des guerriers, mais c'est au cours de l'époque Tokugawa que la dimension théâtrale du discours de la voie des guerriers avec les mensonges et les impostures dont il était saturé, acquit une dimension nouvelle. Ces guerriers qui n'en étaient plus, mais ne pouvaient le faire voir, devinrent des serviteurs qui sous le masque de la loyauté complotaient contre leurs maîtres, des truqueurs sans vergogne de généalogies imaginaires, des tricheurs et menteurs en série, des amateurs de confort douillet qui brandissaient des armes qui n'étaient plus que des symboles vides.

  • « Les adultes d'aujourd'hui, ces charognes, les charognes de cette génération : tous, les uns comme les autres, sont des pourris. Ces enfoirés, on peut leur marcher dessus, les bourrer de coups de pied, on peut leur en faire voir de toutes les couleurs, on pourra jamais rien leur faire qui soit trop atroce. Ces charognes, je vais tous les mettre publiquement au défi et les foutre par terre. C'est mon droit, c'est celui de notre génération. » La guerre est désormais finie et dans le Japon détruit, occupé par les Américains, règne une activité fébrile consacrée à la survie. Dans ce monde dominé par les trafiquants du marché noir, des femmes s'imposent, souvent devenues prostituées par nécessité. Sous l'oeil de leurs partenaires masculins, elles deviennent sources de mystérieuses visions aux couleurs chrétiennes...
    Ishikawa Jun (1899-1987) livre une peinture crue de l'après-guerre dans des récits énigmatiques et envoûtants où s'exprime un refus de toute autorité et de tout ordre moral. Récits traduits et présentés par Vincent Portier, professeur agrégé de japonais à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne.

  • « Le Ciel, dit-on, ne crée aucun homme supérieur aux autres hommes ni aucun homme inférieur aux autres hommes. Cela signifie que, étant tous engendrés par le Ciel, les hommes sont égaux entre eux et qu'il n'existe pas, à la naissance, de distinctions de rang ou de classe. [...] Les différences qui existent entre les hommes proviennent uniquement des connaissances que les uns ont acquises par l'étude et que les autres n'ont pas. [...] La liberté et l'indépendance concernent par ailleurs tout autant les pays que les individus. [...] Que le pays soit humilié, et tous les Japonais sans exception devront en effet donner alors leur vie pour défendre son honneur et sa dignité. C'est en cela que consistent la liberté et l'indépendance d'un pays. » L'Appel à l'étude, publié entre 1872 et 1876, est l'ouvrage le plus important de l'ère Meiji (1868-1912). Son auteur, Fukuzawa Yukichi (1835-1901), s'y livre à un double exercice : penser la manière dont le Japon peut et doit « accéder à la civilisation » et convaincre ses compatriotes de le suivre dans cette voie, la seule à même selon lui d'éviter à son pays la colonisation par les puissances étrangères. Best-seller absolu de l'époque, ce livre, qui a joué un rôle capital dans la construction du Japon contemporain, offre de nombreuses clefs pour comprendre ce que fut vraiment la restauration de Meiji pour les Japonais.
    Le traducteur, Christian Galan, est professeur de langue et civilisation japonaises à l'université Toulouse-Jean Jaurès et chercheur au Centre d'études japonaises de l'Inalco.

  • « Un lit de malade, six pieds de long : voilà le monde qui est le mien. [...] Douleurs, tourments, hurlements, analgésiques : chercher timidement un sentier de vie sur le chemin de la mort, et désirer avec avidité une faible paix, quelle dérision ! et pourtant, dès lors que l'on demeure en vie, il y a des choses que l'on tient absolument à dire. »
    Pendant l'été 1902, tourmenté par une tuberculose osseuse, Shiki publie chaque jour quelques lignes dans un grand quotidien. Loin de tout lamento, imprévues, souvent joyeuses, parfois déchirantes, ces notes au fil du pinceau sourdent directement du corps et de ses humeurs. Fenêtre ouverte sur le monde, la nature, la vie quotidienne, le passé, les arts, les gens, elles présentent un Japon vivant, à mille lieues de tout cliché.
    Masaoka Shiki (1867-1902) est célèbre pour avoir donné une vie nouvelle à un genre moribond, le haiku, mais il s'est également attaqué à la réforme de l'autre genre poétique majeur, le waka, ainsi qu'à la mutation de la prose moderne. Il était le meilleur ami de Sôseki.

  • Comment expliquer les origines de l'impressionnant développement économique japonais au cours du XXe siècle ? Alors que les thèses habituellement avancées soulignent le rôle du pouvoir central (gouvernement et zaibatsu), Nakamura Naofumi nous fait parcourir le Japon de l'ère Meiji (1868-1912) dans toute son étendue, du nord au sud, à la découverte des fondations régionales de la « Révolution industrielle ». Analysant la mentalité des acteurs, leur capacité à l'échange d'informations, à l'activation de réseaux de proximité, à la mobilisation de capitaux, l'auteur décrit une pléthore d'entrepreneurs et d'agents publics locaux dynamiques. Engagés dans le lancement d'entreprises innovantes de dimension régionale, ils réalisèrent des aménagements industriels (filatures, charbonnages, chemin de fer ou secteur électrique) dans tout l'archipel entre les années 1880 et 1900. À l'heure où la désindustrialisation des régions s'accompagne d'une croissance économique en berne, la démonstration de Nakamura Naofumi n'apparaît que plus riche de sens.

  • « Alors ce drôle n'eut d'autre ressource que d'invoquer humblement les bouddhas et les divinités en leur demandant de faire revenir à lui la dame de son coeur. Mais, comme son désir ne faisait que s'accroître tandis que l'effet se reculait avec une froideur qui passait toute mesure, il enveloppa en cadeau des cartes de récréation ainsi que des cure-dents, et se rendit chez elle pour lui en faire présent avec la promesse qu'il ne ferait plus appel à ses services. Las ! Plus l'entretien se prolongeait, plus son amour grandissait... » Au XVIIe siècle, un auteur japonais s'est amusé à récrire sur un mode cocasse un grand classique du Xe siècle, composé de 125 petits récits entrecoupés de poèmes. Ces Contes de Risée constituent un véritable documentaire sur le début de l'époque d'Edo (1603-1867). Mais la traduction est aussi un tour de force, puisqu'elle est elle-même parodie d'une nouvelle version française des Contes d'Ise.

  • « Quelle farce ! Ben quoi ? Un meurtre, c'est bien une farce, non ? Cette maison, d'abord, c'est cette maison qui est une vaste farce ! Est-ce qu'on peut vraiment avoir l'air sérieux ici ? Je croyais que c'était un lupanar, mais tu parles ! C'est pire que ça ! »
    Un écrivain à la mode est assassiné dans la vaste demeure d'un homme politique puissant et fortuné. Ainsi commence Meurtres sans série, roman policier farcesque et décalé, écrit en 1947, dans l'effervescence de l'après-guerre. L'oeuvre se développe sur fond de sexe, d'argent... et de littérature.

  • « J'ai comme l'impression que je ne mourrai pas de sitôt. »
    En 1922, Uchida Hyakken publie sa première oeuvre, Au-delà, un recueil de nouvelles qui révolutionne l'approche du fantastique. L'année suivante, le grand tremblement de terre de Tôkyô détruit la quasi-totalité des exemplaires existants. Hyakken se lance alors dans l'écriture d'une autre série sur le même principe. Onze ans plus tard, il achève Entrée triomphale dans Port-Arthur.
    Histoires de femmes et histoires d'argent, sentiment de culpabilité et peur de la folie, le tout abordé avec un sens de l'humour et du pathétique qui fait de l'auteur l'égal de Kafka : chaque nouvelle, introduite in medias res, s'achève de même par un léger sursaut qui est rarement une véritable chute. On imagine plutôt le réveil en sueur du narrateur. Prises toutes ensemble, ces nouvelles composent une peinture des enfers.
    À la fois bonhomme et intransigeant, Uchida Hyakken (1889-1971) fut le disciple de Natsume Sôseki et l'ami d'Akutagawa Ryûnosuke. Mishima le plaçait au tout premier rang : « S'il faut nommer un seul véritable stylisticien de la langue japonaise, le nom d'Uchida Hyakken s'impose. »

    Traduit du japonais et présenté par Patrick Honnoré.

    Le préfacier, Philippe Forest, romancier, a consacré de nombreux essais à la littérature japonaise (La Beauté du contresens, 2005).

  • L'histoire japonaise, son histoire intellectuelle en particulier, sont trop souvent coupées de l'histoire mondiale. Parfois un nom fait recette, le temps d'une mode : Mishima, Nishida, le haiku, le « MA », le Zen, mais on ne discerne aucune continuité, aucune évolution. Maruyama Masao montre ici magistralement que la pensée japonaise ne constitue pas un domaine à part. Loin des habituels discours sur une quelconque spécificité japonaise, il cherche au contraire à faire entrer l'histoire intellectuelle de son pays en résonance avec celle de l'Europe. Avec lui, « l'esprit oriental » renoue avec la modernité. Il montre en effet comment le Japon a connu depuis le XVIIe siècle un itinéraire intellectuel qui l'a mené à une conscience historique du monde, même si cette modernité japonaise déboucha un temps sur les drames que l'on connaît. La fresque de Maruyama, où sociologues allemands et philosophes néokantiens côtoient les grands noms du néoconfucianisme, où Hegel voisine avec Ogyû Sorai et Motoori Norinaga, aide à comprendre pourquoi, en plein XXe siècle, « coexistaient activement une technologie capable de construire des navires de guerre parmi les meilleurs du monde, et le mythe national voulant que les souverains suprêmes du Japon fussent choisis pour l'éternité des temps par un oracle de la déesse Amaterasu ».

  • Il partit, le pousse-pousse vide derrière lui. Après avoir parcouru quelques mètres, il se retourna vers elle. Il allait vers l'est. Elle allait vers le sud. Sous le clair de lune, elle marchait abattue, seule dans la rue principale avec le frémissement des saules et le bruit sans force de ses socques de bois.

    Les cinq nouvelles de ce recueil ont toutes l'éclat de la lune, symbole par excellence de la mélancolie au Japon. Il y est question de la précarité des êtres, des situations et des sentiments dans les quartiers pauvres de Tôkyô à l'aube du XXe siècle. L'oeuvre de la romancière est cependant d'une telle intensité que l'émotion remonte à contre-courant de la tristesse, dans le sens de la vie.

    Higuchi Ichiyô (1872-1896) a vingt-trois ans quand elle écrit La Treizième Nuit. Elle ne sait pas encore qu'après des années de labeur et d'indigence, elle va mourir de la tuberculose l'année suivante, au sommet d'une gloire jamais démentie depuis lors. Formée à la poésie dès l'enfance, elle possède un sens aigu de la phrase et de l'allusion. Contrainte après la mort de son père de faire vivre sa mère et sa soeur, elle effectue de menus travaux dans les quartiers pauvres de Tôkyô parallèlement à ses activités solitaires d'écriture. Elle rédige alors un journal intime qui est lui aussi tenu pour un modèle du genre. À la fin de sa courte vie, elle a la chance d'être reconnue par les plus grands. Observatrice hors pair des réalités sombres et des injustices de son temps, styliste au talent exceptionnel, elle a laissé une quinzaine de nouvelles de la fulgurance intemporelle ne cesse d'étonner et d'émouvoir. Son portrait figure aujourd'hui sur les billets de la Banque du Japon pour représenter la création littéraire nationale ; c'est dire l'aura persistante de cette jeune romancière, l'un des grands « classiques » de la littérature japonaise moderne.

  • « La pensée d'après-guerre nous lègue une attitude critique à ne pas négliger. La situation politique aujourd'hui nous invite à cet exercice. Profitant du sentiment d'angoisse qui s'est installé après la catastrophe du 11 mars 2011, le gouvernement Abe cherche à liquider l'après-guerre, dont il fait une lecture simpliste. On est en train d'assister à une rupture radicale, qui fait écho à l'évolution du capitalisme dans le monde. Il est désormais nécessaire de réévaluer notre propre position dans cet après-guerre, de retrouver les réflexes critiques des intellectuels qui nous ont précédés, pour penser cette rupture et ses conséquences, et éventuellement, y résister. » (entretien avec Narita Ryûichi)

    Après Japon colonial 1880-1930. Les voix de la dissension (Les Belles Lettres, 2014), le Groupe de Genève présente ici la traduction commentée de quatre penseurs majeurs du Japon de l'après-guerre.

  • Fugen! : Les trois récits de ce recueil, rassemblés en un seul volume en 1937, ont pour toile de fond le Tôkyô des années 1930. Dans un demi-monde peuplé de viveurs, de femmes attirantes, mais également de truands et de personnages suspects vivant d'expédients, trois intellectuels pauvres se débattent, aspirant à des absolus qui toujours leur échappent.

    Ishikawa Jun (1899-1987) se fait d'abord remarquer en 1936 avec le récit Fugen !, pour lequel il obtient le prestigieux prix Akutagawa. Ses récits à cette époque présentent des personnages qui peinent à trouver leur place dans la société du Japon contemporain. Cette approche prend des couleurs politiques lorsque, dans La Chanson de Mars (1938), qui lui vaut quelques ennuis avec les autorités, il exprime un certain scepticisme à l'égard du soutien de la population à l'entrée en guerre contre la Chine. Si Ishikawa cesse de composer des fictions pendant les hostilités, il reprend son activité créatrice aussitôt après la défaite. Plusieurs de ses récits (Jésus dans les décombres, 1946 ; La Conception immaculée, 1947) peignent alors le Japon de l'immédiat après-guerre, en ruine aussi bien matériellement que moralement, univers de désolation qui vole en éclats, alors que s'imposent brusquement des éléments aux couleurs chrétiennes. Puis ce sont des récits échevelés autour du sentiment amoureux, où les images supplantent la réalité concrète, où comparaisons et métaphores prennent vie (Le Miroir du gardien de la plaine, 1950 ; Deux ombres, 1950). Suivent des sortent de fables oniriques qui abordent la question de la révolution (Le Faucon, 1953 ; Le Tonnerre, 1954), et dans le même temps, des séries de petits récits parodiques (Histoire à chute, 1950-1951 ; Maya l'abeille, 1952 ; Heidi, 1952). Dans les dernières années de sa vie, Ishikawa Jun se consacre essentiellement à de longs récits qui entraînent le lecteur dans un monde rempli d'intrigues et de secrets, comme La Chronique du vent fou (1971-1980). Un des derniers, Errances sur les Six Voies (1981-1982), met en scène des marginaux révoltés qui célèbrent l'anarchie et l'érotisme, rejettent les idéologies bien-pensantes et les hiérarchies sociales ou religieuses, pour satisfaire leur soif de liberté absolue.

  • « Nos vies ont beau être bien courtes, sans donner le change, nous ne savons comment vivre nos jours. L'alcool peut nous y aider, l'amour aussi, ou encore les livres. Et n'aurait-on pas la consolation de faire porter à ses enfants de jolis vêtements, et de les faire gambader ici et là, qu'il faudrait rester chaque jour le visage baigné de larmes. Regardez ma mère : elle me prend pour son jouet. Et regardez-vous : n'est-ce pas d'un jouet dont vous avez besoin ? »


    Masamune Hakuchô (1879-1962) a joué un rôle majeur au sein du naturalisme japonais. Dans Où t'en vas-tu ? (1908), roman « gris souris », il dresse le portrait de la jeunesse japonaise du début du XXe siècle. Son personnage revendique crûment ne croire à aucune des valeurs de la société de son temps. Enfer (1909), plus autobiographique, campe un être aux lisières de la folie, incapable de saisir une réalité qui se dérobe.

  • Les Japonais ne cessent de donner forme et vie à des croyances et à des récits qui leur sont propres. Les poupées, les automates puis les robots se sont tour à tour inscrits dans cette longue filiation d'histoires proprement japonaises, mais ces derniers semblent aujourd'hui également destinés à participer à la construction d'un nouveau grand récit.
    La paradoxale cohabitation de la nature et des « traditions » avec une automatisation présente partout tient sans doute aussi dans la réelle filiation qui, dans l'archipel, existe entre le vivant et l'artificiel ou dans l'absence de contradiction que l'on y rencontre entre « conservation » et « progrès ».
    Dans cet ouvrage, l'auteur décrit et questionne la manière dont, au cours des premières années du XXIe siècle, un surprenant mouvement de curiosité étayé par des progrès techniques et technologiques importants a permis d'accélérer le développement et la fabrication de robots souvent surprenants, parfois inquiétants, mais, pour la plupart, surtout vecteurs d'enchantement.
    Cette décennie, véritable âge d'or de la robotique au Japon, a vu l'autonomie des robots être réellement envisagée sur le plan technique et les recherches et les expérimentations sortir des laboratoires de robotique pour gagner tous les champs disciplinaires, des diverses branches de l'ingénierie à la fabrication des objets du quotidien, en même temps que les robots devenaient partout visibles, dans les médias comme dans la réflexion philosophique ou encore dans les arts, comme par exemple au théâtre.

    Zaven Paré est un artiste roboticien. Il est à l'origine des premières marionnettes électroniques utilisées au théâtre. Il fut lauréat de la bourse de la Japan Society for Promotion of Science (JSPS/CNRS), en tant que collaborateur du Robot Actors Project, dès sa création, au sein des laboratoires du professeur Ishiguro Hiroshi à l'université d'Ôsaka et à l'Institut international de recherches avancées en télécommunications (ATR) de Kyôto. Ses robots figurent notamment dans les collections du Ballard Institute dans le Connecticut, du Museo internazionale delle marionette de Palerme et dans les collections du Musée des marionnettes du monde de Lyon.

  • Il existe au Japon une industrie de « love doll », des poupées grandeur nature conçues pour servir de « partenaires de substitution ». Curieusement, ces produits sexuels haut de gamme se présentent sous la forme fantomatique de jeunes filles aux regards vides et aux corps incomplets... Est-il seulement possible de les « utiliser » ? Confrontant les humains à la question de la solitude, ces ersatz moulés dans les postures d'une attente sans fin fournissent un modèle représentatif de ce qui est considéré comme excitant et attirant dans la société actuelle.
    Les firmes qui s'en disputent le marché les présentent non pas comme des « produits à vendre » mais comme des « filles à marier ». Lorsque le client ne peut ou ne veut plus garder sa poupée, celle-ci bénéficie de funérailles bouddhiques. A priori, ces love doll sont si ressemblantes qu'elles pourraient bien faire illusion. Ont-elles un coeur ? Une âme ? Les Japonais investissent actuellement des millions dans la recherche en robotique et s'intéressent tout particulièrement aux moyens de simuler la conscience. Or ces poupées constituent un véritable laboratoire pour la recherche en vie artificielle. Elles servent de modèles à des prototypes d'androïdes et influencent les recherches de pointe en matière d'anthropomorphisme. Le sujet de ce livre dépasse donc l'anecdotique. Il s'agit d'une enquête au coeur d'un système en train d'accoucher de formes de vies psychiques nouvelles. Les simulacres japonais devraient envahir le monde et cela d'autant plus rapidement que ces objets proposent quelque chose de plus qu'un aspect réaliste. Quoi ?
    Anthropologue, chercheuse rattachée au Sophiapol, créatrice du blog Les 400 Culs, Agnès Giard est l'auteure de quatre livres consacrés à la culture japonaise, culture qu'elle interroge sous un angle particulier : comment se construisent les affects ? Depuis 1997, elle se rend régulièrement au Japon pour enquêter sur la façon dont les désirs s'y manifestent et suivant quelle logique.
    Son premier livre, L'Imaginaire érotique au Japon, est traduit en japonais aux éditions Kawade shobô. Moins d'un mois après sa sortie, il fait partie des best-sellers de livres étrangers. En 2008, Agnès Giard publie un Dictionnaire de l'amour et du plaisir au Japon, suivi d'un livre de design (Les Objets du désir au Japon), puis d'une anthologie : Les Histoires d'amour au Japon. Des mythes fondateurs aux fables contemporaines.

  • Le Roman du Genji, un chef-d'oeuvre incontesté de la littérature universelle, est dû à une femme, Murasaki Shikibu, qui vécut à la cour du Japon aux alentours de l'an mil. Sa contemporaine Sei Shônagon a laissé un ouvrage unique en son genre par sa liberté de ton et son traitement virtuose de l'art de la liste : les Notes de Chevet. Une autre femme de la noblesse, connue comme « La mère de Fujiwara no Michitsuna », avait quelques années auparavant rédigé les Mémoires d'une Éphémère, sans doute la première autobiographie de la littérature mondiale.
    Dans ce livre, Jacqueline Pigeot rappelle les conditions qui ont permis l'épanouissement de la prose féminine à cette époque, et analyse plusieurs des procédés d'écriture (monologue intérieur, modalités du dialogue, citations cryptées) pour la première fois mis en oeuvre dans les Mémoires d'une Éphémère et dans Le Roman du Genji.
    Jacqueline Pigeot a enseigné pendant trente ans la langue et la littérature japonaises classiques à l'université Paris 7-Denis Diderot.
    Elle a publié plusieurs ouvrages d'analyse littéraire ainsi que des traductions d'oeuvres classiques et modernes, dont les Mémoires d'une Éphémère et les Récits de l'éveil du coeur.

    Françoise Lavocat est professeur de Littérature comparée à l'université Paris 3-Sorbonne Nouvelle et membre de l'Institut universitaire de France. Elle vient de publier Fait et fiction. Pour une frontière.

  • « Voyez-vous, je ne suis qu'un pauvre gars, un type à qui l'on a donné le blessant surnom de Nossori l'abruti. Mais en vérité, Votre Excellence, je ne suis pas un mauvais ouvrier. Je sais bien que je suis bête, que l'on se moque de moi. Je manque peut-être d'audace, mais je ne mens pas, vous savez, quand je vous dis que je m'y connais en menuiserie. Laissez-moi faire, vous verrez. Laissez-moi construire la pagode. »

    Mêlant les registres du burlesque, du fantastique ou du mélodrame, les cinq récits de ce recueil, publiés entre 1889 et 1892, dévoilent un imaginaire singulier et inattendu. On y croisera un sculpteur hanté par l'image de sa fiancée, une mystérieuse tentatrice, une moniale amoureuse du Bouddha, un ascète dévoré par ses chimères et un charpentier bravant tous les interdits pour bâtir le chef-d'oeuvre de sa vie. Autant de héros marginaux aux prises avec un monde qui, douloureusement, leur échappe.

    Kôda Rohan (1867-1947) naquit à Edo (Tôkyô) dans une famille de petits fonctionnaires au service du shôgun, que la Restauration du pouvoir impérial de Meiji en 1868 appauvrit. Il reçut une éducation confucéenne dans une académie privée, tout en fréquentant les nouvelles écoles publiques mises en place par le gouvernement. Les difficultés financières de sa famille l'incitèrent à entamer une carrière de télégraphiste, qu'il interrompit brusquement pour se lancer dans l'écriture. Pendant une quinzaine d'années, il occupa une place de premier plan dans le monde des lettres, grâce à des récits rocambolesques dont lui seul avait le secret (Le Bouddha d'Amour, 1889 ; Le Chasseur de baleines, 1891 ; La Pagode à cinq étages, 1892 ; Le Grenier des atomes errant en bas monde, 1893 ; Histoire de deux jours, 1898 ; Vagues à l'assaut du ciel, 1903) et aux critiques pénétrantes qui lui valurent l'estime de ses pairs. L'avènement du naturalisme au sortir de la guerre russo-japonaise (1904-1905) précipita toutefois son éloignement de la création romanesque. Il se consacra alors davantage à la recherche érudite sur divers aspects de la pensée et de la culture sino-japonaise, au travail d'édition et de commentaire. Il est l'auteur notamment d'une monumentale étude sur l'oeuvre du poète Bashô. Il publia également quelques récits historiques (Le Destin, 1919 ; Chroniques en chaînes, 1941), prouvant qu'il n'avait rien perdu de sa verve de conteur.

  • Depuis son séjour à Uji, il n'avait jamais vu cette personne d'aussi près, et comme le jour avait fini par se lever et que le ciel était dégagé, il eut tout loisir de l'observer. Il y avait sur le pourtour de ses lèvres des traces de barbe qu'il ne s'attendait pas à trouver... Mais qu'est-ce à dire ? Qui est ce personnage ? Et où a pu disparaître la personne que je fréquentais ? Plus il se posait ces questions, moins il comprenait la situation.

    Nous sommes au Japon, à la fin du XIIe siècle. Un auteur anonyme (homme ou femme, nul ne le sait) s'amuse à opérer de mystérieuses transformations... Non content(e) de rire de la littérature romanesque en vogue à la cour impériale, l'auteur(e) se joue de la notion de genre en travestissant son héroïne en héros, en transformant un frère en soeur, et en forçant le lecteur à s'interroger sur la place de l'homme et de la femme dans une société bien peu disposée à aborder cette question. Son arme est l'humour, manié sous toutes ses formes, et parfois jusqu'au burlesque. C'est parce que la farce a semblé à différentes générations déplacée, absurde ou obscène, que ce récit a été relégué pendant des siècles au rang des oeuvres mineures, avant d'être pleinement redécouvert au cours du XXe siècle, et apprécié à sa juste valeur.

    Le début du Xe siècle a vu apparaître au Japon des fictions écrites pour le plaisir de distraire les lecteurs, le plus souvent par des dames de cour. On les appelle monogatari, ce qui signifie littéralement « ce que l'on raconte ». De nombreux écrits de l'époque, notes ou mémoires, nous donnent à penser que cette littérature romanesque s'est développée de manière prodigieuse, bien que la plupart des oeuvres aient été perdues. Il nous reste cependant le modèle du genre, écrit aux environs de l'an 1000 par Murasaki Shikibu, Le Dit du Genji, que l'on tient pour un des premiers chefs-d'oeuvre de la littérature universelle. Remarquable par son style, sa composition et sa finesse psychologique, autant que par sa peinture de la vie de cour et la qualité des poèmes qui émaillent ses cinquante-quatre chapitres, cette oeuvre est le reflet d'un monde raffiné qui considérait la sensibilité esthétique comme la plus haute vertu sociale. Jusqu'à l'établissement au Japon d'un régime militaire (1185), des dizaines de récits ont raconté les aventures galantes de séducteurs qui ressemblaient beaucoup au « radieux » héros de Murasaki Shikibu. Sin on les échangeait, un des rares monogatari qui soient parvenus jusqu'à nous, ne fait pas exception à la règle, si ce n'est qu'à la fin du XIIe siècle les auteurs de littérature romanesque, tout en reconnaissant l'immense dette qu'ils avaient envers leur modèle, commençaient à se dire que l'inspiration avait besoin d'être renouvelée, au risque de choquer un peu...

  • L' avancée des puissances occidentales en Asie a conduit le Japon de la seconde moitié du XIXe siècle à se poser la question nationale frontalement, et avec une grande intensité.
    Dans les années 1880 se présente une occasion « comme il en vient une tous les mille ans » : le gouvernement a promis une Constitution, des élections s'annoncent. En 1888, un groupe d'intellectuels fonde une revue : Nihonjin, « Les Japonais ».
    Ils veulent intervenir dans le champ politique et social. Pour eux, il ne suffit pas de moderniser l'État, il faut former une véritable Nation. Le peuple japonais doit se reconnaître comme un tout solidaire, mais aussi comme porteur d'une singularité qui lui permettra de contribuer au progrès du monde.
    Participation du peuple à son gouvernement et affirmation d'un génie national sont les deux facettes d'une même idée que les fondateurs de la revue vont s'efforcer de clarifier et d'imposer à travers leurs articles et leurs engagements, rencontrant parfois un succès inattendu.
    Nul retour en arrière ici, ni appel au repli sur les éléments déjà connus d'une identité rassurante. La réforme intérieure doit ouvrir un avenir, et celui-ci ne saurait se réduire à une imitation, ni de soi ni des autres.

  • Aussitôt Riyo recula d'un pas et, de son sabre court dont elle serrait fermement la poignée, elle frappa instantanément Torazô. La lame s'enfonça du sommet de l'épaule droite jusqu'à la poitrine. Torazô chancela. Riyo le frappa une deuxième, puis une troisième fois. Torazô s'écroula.

    Riyo, la fille qui venge son père à la place de son frère O-Sayo-san, toute jeune, mais qui choisit elle-même son époux Run, la vieille femme qui attend patiemment plus de trente ans le retour de son mari exilé Ichi, la gamine qui va défier les autorités pour sauver son père condamné à mort, sans oublier Yu Xuanji, la poétesse des Tang qui essaie de mener librement une vie d'artiste et de femme: ces cinq récits historiques de Mori Ôgai, composés entre 1913 et 1915, constituent autant de portraits de « nouvelles femmes » du Japon d'Edo et de la Chine ancienne.

    Mori Ôgai (1862-1922), l'auteur de La Danseuse, Vita sexualis et L'Intendant Sanshô, est un des grands rénovateurs de la littérature japonaise moderne. Encore très mal connu en France, Mori Ôgai est révéré au Japon comme grand maître. Il fut un pionnier, qui ouvrit des voies nouvelles à la langue, au roman, à la poésie et au théâtre ; un passeur de la culture occidentale, traducteur génial et critique attentif ; un intellectuel partagé entre le service de l'État et les exigences d'une pensée libre ; un historien, qui essaya de renouer les fils d'une mémoire déchirée par l'ouverture du pays. Il avait étudié dès son enfance les classiques chinois, le hollandais et l'allemand. Tout jeune médecin militaire, il part pour un long séjour de quatre ans en Europe où il étudie la propreté et la prophylaxie, auprès de Robert Koch par exemple, à Berlin. Dès son retour il se lance dans une activité tous azimuts avec une énergie inépuisable. C'est à cette époque qu'il publie la célèbre nouvelle La Danseuse (Maihime, 1890). Il est aussi un des premiers à donner de belles traductions de poésie occidentale. Les deux guerres menées par le Japon contre la Chine, en 1894 et 1895, puis contre la Russie, en 1904 et 1905, le retiennent loin de son pays, sur les champs de bataille du continent. À son retour, il participe activement à l'épanouissement de la fiction en langue moderne, initié par Natsume Sôseki avec Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru) en 1905. Il publie alors une dizaines de récits, comme Vita sexualis (Wita sekusuarisu, 1909), Hanako (1910, du nom de la danseuse sculptée par Rodin), Le Jeune Homme (Seinen, 1910), L'Oie sauvage (Gan, 1911-1913). Après la mort de l'empereur Meiji en 1912 et le suicide par éventration du général Nogi et de son épouse, Ôgai se consacre à une longue série de récits historiques, dont le plus célèbre est L'Intendant Sanshô (1914), qui sera superbement porté à l'écran par Mizoguchi Kenji en 1954. Il s'engage ensuite dans des oeuvres quasi expérimentales, des biographies érudites d'intellectuels ordinaires de l'époque d'Edo, sans jamais cesser d'encourager les jeunes écrivains ni se détourner de l'actualité artistique européenne.

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