FeniXX réédition numérique (Denoël)

  • « Je », en vacances dans un chalet de montagne, s'amuse à séduire Berthe. Celle-ci  -  un professeur de lycée - est tellement insipide, tellement exaspérante qu'elle éveille le désir de la torturer un peu, et « Je » adore s'amuser. Mais qui est « Je » ? Homme ou femme ? Avec une astuce diabolique, l'auteur nous laisse jusqu'au bout dans une ambiguïté rêveuse : Don juan serait-il double ? La conquête se poursuit, avec attaques, arrêts, reprises, prémédités. Tant de désinvolture, tant de lucide détachement pourraient paraître inhumains, à la longue, si l'aventure ne faisait surgir chez le conquérant des doutes sur lui-même, des amertumes, une profonde nostalgie de tendresse, qui sont le suc de cette histoire. Cette brève rencontre s'achève par une rupture feutrée, par le refus de l'amour qui eût pu naître. Le récit laisse une impression de douceur acide, de pudique déchirement. La forme, libre, nette, élégante, sert parfaitement cette analyse sans complaisance.

  • Le contexte et le contenu de l'activité d'Aragon, longue, complexe, pleine de rebondissements spectaculaires, confèrent à l'oeuvre comme à l'écrivain une valeur représentative. Le « cas Aragon » pose avant tout le problème de l'interaction entre l'engagement politique et l'écriture. Cette étude part de La mise à mort, roman où Aragon tente de révéler sa « schizophrénie », de se poser comme un être brisé entre l'aspect social (l'homme communiste) et l'aspect personnel (le poète). Puis Sophie Bibrowska suit l'itinéraire de ce dédoublement à travers l'oeuvre romanesque d'Aragon ; elle écarte, comme trop facile, l'idée si répandue que l'idéologie est néfaste à l'art, et se demande si la question cruciale n'est pas l'attitude de l'artiste envers l'idéologie, envers ce que celle-ci contient de vivant, de transcendant, d'essentiel. Aragon a-t-il eu des rapports authentiques avec l'idéologie qu'il était censé vivre ? Et l'absence de tels liens, n'est-ce pas ce qui l'a poussé à chanter l'institution plus que l'idéal, le moyen en dépit du but ? L'auteur a cherché des réponses à ces questions dans les romans mêmes d'Aragon.

  • Dans cet essai, Sylvie Korcaz s'est efforcée d'élucider) la nature des liens qui existent entre les juifs de France et Israël. Le sionisme, entendu comme idéologie politique, peut-il justifier ces liens ? Non, semble-t-il, puisqu'une majorité de juifs français se disent non-sionistes, tout en, exprimant leur attachement à Israël. Dans une première partie, l'auteur montre comment l'appartenance juive et l'appartenance de classe constituent les deux composantes contradictoires de l'image d'Israël pour les juifs français. Dans une deuxième partie, elle étudie concrètement les rapports que les juifs français entretiennent avec Israël. C'est un sujet qui a prêté bien souvent à des relations fantaisistes, voire mensongères. Les conduites collectives suscitées par l'existence de l'État juif font l'objet de la troisième partie. Sylvie Korcaz a procédé en sociologue et par une méthode expérimentale : elle a proposé un questionnaire à cinq cents personnes et complété son enquête par des entretiens dirigés.

  • La Guapa tient le Café de la Plage. La cabane-épicerie de Delgado est située sur la falaise... C'est le printemps. Rosalie, Yvette, Franco et trois autres garçons sont arrivés. La Guapa les nourrit et les écoute. Les journées se passent à boire, à échanger des souvenirs, tandis qu'à l'arrière-plan chemine un être mythique, dont l'enfance hante leur mémoire : le gardien de la plage... Espace-temps, solitude de chacun, langage du peu de réalité de la vie...

  • L'eau-de-mort guildive tire son nom de cette eau-de-vie, dite guildive, qui était, aux Antilles, spécialement fabriquée pour les esclaves. Dans un langage bien à lui, à la fois réaliste et poétique, l'auteur de La vie et la mort de Marcel Gonstran tente d'enserrer dans un récit aux mailles lâches, où l'image surgit vivace à chaque page, la réalité de la Martinique, de ses habitants tels qu'ils vivent aujourd'hui. Des personnages passent et disparaissent : un paysan embourbé avec sa charrette dans une ornière tandis que foncent sur la route des voitures aux chromes étincelants... Reine, la coquette, dans ses jupons créoles, si bien faite pour l'amour... Rires, révoltes, tendresses, sourdes menaces, et partout la pauvreté, celle qui engendre les escrocs, les mendiants, les infirmes de toute espèce - et qui suscite aussi les policiers à la matraque facile. Fort-de-France, ses grandeurs et ses turpitudes, se dresse à la fin du livre, éclatant en un incendie et une révolte sans lendemain. Tout le récit est émaillé de ces mots de terroir du parler créole qui instaurent naturellement la différence entre deux pays, deux climats, deux civilisations, même si le colonisé parle la langue du colonisateur.

  • La narratrice, une Française, est mariée à un Croate et vit à Zagreb. À la suite d'un accident banal, elle se trouve gravement handicapée par une longue et douloureuse sciatique. Livrée à l'insécurité, à la peur, consciencieusement mais inefficacement soignée, elle éprouve, jusqu'à l'angoisse, cette espèce de perpétuelle mutilation à laquelle sont condamnés les pauvres et, tout particulièrement, les pauvres en devises, les populations des pays sous-développés. À l'hôpital durant des mois, elle vit parmi des « pauvres » qui la regardent comme une « riche » car, si pauvre qu'elle soit elle aussi, elle est une ancienne « riche », elle a gardé des habitudes de là-bas, de France, et aussi des attaches concrètes qui se matérialisent en colis de temps en temps. Elle découvre que la frontière est presque infranchissable entre les uns et les autres, qu'elle passe même à l'intérieur du couple, entre elle et Yvo, son mari. Sans ces « choses » (petites ou grandes) que l'on acquiert si aisément dans les pays dits développés, serait-il impossible, à qui les a connues puis perdues, de vivre une vie humaine ? Ce premier roman est l'une des tentatives les plus originales pour capter le flux de la conscience, ses vibrations, ses rythmes déchirés, l'incessant dialogue, toujours rompu et repris, entre soi et soi.

  • Un jour, la pestilence souffle sur la ville. Tournant le dos et marchant sur les cadavres dont regorge le sol, un homme fuit. Lui-même, est-il vivant ? Il est chargé d'un étrange fardeau : un poids mort. (Pour le désigner, il ne trouve pas d'autres mots que : « la chose »). Il marche vers l'Ouest, où se dressent des monts violets, pareils au versant d'un cratère baigné d'une dernière lumière. S'il parvient jusque là, s'il peut passer « dans la lumière », il sait que, mort ou vif, il sera sauvé. Sa marche interminable devient d'emblée un long délire à travers des paysages hostiles et hantés par des survivants, mais aussi à travers lui-même. Et toujours « la chose » est là, retrouvant parfois une forme de vie par le délire. Le temps, l'espace n'existent plus. Autour d'un trou qu'il s'est creusé, dans une cabane souvenir de son enfance, des ombres se penchent parfois sur lui, un docteur, un frère qu'il croyait pourtant avoir tué (y compris l'oiseau posté sur un arbre et qui le suit partout) sont-elles un seul et même personnage ? Et la cabane et le trou sont-ils si différents de la chambre qu'il avait quittée ? Il faut fuir et tuer toutes ces apparences. Alors seulement, débarrassé de ses poids morts et de « la chose », il pourra terminer le voyage. Il repart, il se presse, il court, tombe, se relève... là-haut la lumière... atteindra-t-il le sommet ? Ex n'est ni un récit, ni un roman, ni un conte, ni un poème, ce sont d'abord des voix. Le je qui parle ici est plusieurs. L'unité se fait par les thèmes du personnage plus que par l'identité. De même que le temps et l'espace retrouvent une unité dans l'annihilation, et la vie dans les morts successives. S'il y a un message dans ce livre, il n'est pas plus caché que celui des runes gravées par l'homme dans la pierre, depuis des siècles et partout dans le monde. Et c'est qu'il faut mourir pour naître, et non, comme on dit, pour renaître. A ce prix, il n'y a plus de désespoir à vivre. On cesse de ramper ; on prend les coups debout.

  • Marcel Gonstran, un vieil ouvrier noir martiniquais, au moment de mourir évoque les souvenirs, sombres ou lumineux, qui ont emporté sa vie dans leur ronde. Jeune encore, il s'est pour un temps exilé en France où il rencontre et épouse Eléonora, bretonne aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui lui donnera un fils débile..., « une reine », pense-t-il, et peu importe que ce soit une ancienne prostituée. Puis il est revenu au pays où il mourra malheureux et solitaire. La danse des souvenirs emmène constamment Gonstran de la décevante métropole aux Antilles, à ses amis, aux femmes qu'il a aimées, au monde de l'enfance. C'est la musique de l'écriture qui crée ici l'unité : douleurs, rires, joies, amertumes, tout est vécu au niveau de la sensation et de la sensibilité, dans une langue à la fois riche et naïve, d'une rare qualité poétique et qui ne doit rien au pittoresque ni au folklore. Une voix antillaise jamais entendue.

  • Penseur violent et irrespectueux, Fourier a été victime pendant longtemps de la conspiration de tous les conformismes. Aujourd'hui cependant, les progrès des sciences humaines, le triomphe de la psychanalyse, ainsi que la remise en cause de notre civilisation, ont donné une singulière actualité à son oeuvre. Emile Lehouck a voulu retrouver la véritable pensée de Fourier, en se fiant aux textes seuls, en écartant résolument les condamnations hâtives et anecdotes suspectes de ses prédécesseurs. Il nous montre l'intuition sociologique d'un uateur qui, déjà, en 1808, était pénétré de l'importance de la sexualité dans notre comportement et réhabilite un pédagogue qui soutient plus d'une fois la comparaison avec Rousseau. Enfin, il s'interroge sur la valeur de la condamnation de Marx : son analyse du socialisme utopique est-elle encore acceptable à présent ?

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