Fayard

  • Comment, au cours du demi-siècle qui précède l'indépendance d'Israël (1948), le mouvement travailliste (mené notamment par Ben Gourion) a-t-il conjugué idéologie et action pour élaborer les principes fondamentaux de ce qui allait devenir la société israélienne? Comment accorder les exigences d'un mouvement national, fondamentalement particulariste, avec les valeurs universalistes du socialisme? La synthèse était-elle possible?

    Il apparaît dès le début des années 20 que, devant l'aspiration à l'idée nationale, les principes socialistes doivent céder le pas. L'aspiration à l'égalité n'a subsisté que comme mythe mobilisateur, voire comme simple alibi.
    C'est la raison pour laquelle, par exemple, l'expérience du kibboutz n'a jamais débordé le secteur agricole. Le travaillisme, qui a exercé le pouvoir politique jusqu'en 1977 puis de nouveau, en partie, depuis 1992, a oeuvré pour s'assurer l'appui de la bourgeoisie, et donc défendu la propriété privée, pour la mettre au service de la renaissance nationale et de la construction du pays. C'est pourquoi les écarts sociaux ont toujours été très importants dès l'époque pré- étatique, et aujourd'hui ils sont encore plus larges. La "" révolution sioniste "", commencée voici un siècle, a été avant tout une révolution nationale _ culturelle et politique _ et non un effort vers une société autre. L'alignement d'Israël sur la bourgeoisie et le capitalisme d'Etat fait partie intégrante de l'héritage des pères fondateurs.

    La priorité donnée à la nation a permis à Israël, à quatre reprises au moins, de triompher de ses voisins qui niaient jusqu'à son droit à l'existence, mais le prix social en a été très élevé. La paix qui se profile va-t-elle avoir une incidence sur l'organisation interne de la société israélienne, ou bien les pesanteurs du passé seront-elles les plus fortes? Le travail d'historien auquel s'est livré Zeev Sternhell et que personne n'avait mené avant lui constitue une précieuse contribution aux débats en cours.

    Professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, Zeev Sternhell s'est fait connaître en France par quatre ouvrages qui ont remis en cause les idées reçues sur les origines du fascisme: Maurice Barrès et le nationalisme français (1972 et 1985), La Droite révolutionnaire, les origines françaises du fascisme (1978 et 1984), et Ni droite, ni gauche. L'idéologie fasciste en France (1983 et 1987), enfin Naissance de l'idéologie fasciste (1989).

  • L´Occident impose-t-il au reste du monde sa propre définition des droits de l´homme et de la démocratie ? La globalisation menace-t-elle l´identité française ? Le confucianisme est-il vraiment le moteur de la réussite économique de l´Asie ? La culture africaine est-elle compatible avec le multipartisme ? L´islam est-il un obstacle insurmontable à l´intégration des Maghrébins et des Turcs en Europe de l´Ouest ?
    Autant d´incertitudes, ou plutôt de trop grandes certitudes sur lesquelles nous butons constamment et qui tiennent pour acquise la permanence des cultures. Or, c´est paradoxalement l´idée même de culture qui nous empêche de saisir la dimension culturelle de l´action politique ou du développement économique. Car la formation de l´Etat met en jeu des conceptions esthétiques et morales; elle est aussi affaire de pratiques sexuelles, alimentaires, vestimentaires ou pileuses.
    Au terme d´une pérégrination ironique - et souvent drôle - dans les imaginaires et les passions politiques du monde contemporain, cet ouvrage décapant invite le lecteur à réinventer l´universel démocratique pour mieux s´opposer aux tenants du " combat identitaire ". Les conflits qui font l´actualité - les guerres de Yougoslavie, du Caucase, d´Algérie, d´Afrique noire, ou les affrontements communalistes en Inde - tirent leur force meurtrière de la supposition qu´à une prétendue " identité culturelle " correspond une " identité politique ", en réalité tout aussi illusoire. Dans les faits, chacune de ces identités est une construction, souvent récente. Il n´y a pas d´identité " naturelle " qui s´imposerait à nous par la force des choses. Il n´y a que des stratégies identitaires, rationnellement conduites par des acteurs identifiables, et des rêves ou des cauchemars identitaires auxquels nous adhérons parce qu´ils nous enchantent ou nous terrorisent. Mais nous ne sommes pas condamnés à demeurer prisonniers de tels sortilèges. Le " choc des civilisations " n´est pas une fatalité.

    Directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre d´études et de recherches internationales de la Fondation nationale des sciences politiques,Jean-François Bayart est un spécialiste de politique comparée dont les travaux ont contribué au renouvellement de l´analyse de l´Etat. Il a publié plusieurs essais sur les sociétés politiques d´Afrique et du Moyen-Orient, en particulierL´Etat en afrique. La politique du ventre.

  • Tranquillité des années cinquante, turbulence des années soixante, retour à la passivité dans les années soixante-dix : ce mouvement cyclique a frappé tous les observateurs, mais n´a guère reçu jusqu´ici d´explication. Albert O.
    Hirschman en propose une, des plus séduisantes, qui, au-delà de cet exemple récent, s´applique à toutes les manifestations d´une structure essentielle à nos sociétés développées, au moins depuis la révolution industrielle.
    C´est en effet une alternance récurrente que l´on constate, entre l´engagement des individus comme des groupes dans l´action publique et le repli sur les paisibles valeurs du bonheur privé. Chaque moment du cycle entraîne une satisfaction relative, mais aussi une déception spécifique qui pousse les acteurs vers le moment suivant.
    Cette brillante utilisation de la catégorie centrale de déception trouve encore bien d´autres illustrations ; on découvrira ainsi dans cet ouvrage une critique de la théorie classique de la consommation, une brillante analyse du suffrage universel, entre bien d´autres aperçus féconds et originaux.

    Albert O. Hirschman est professeur émérite en sciences sociales à l´Institute for advanced study de Princeton. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment publié en FranceLes Passions et les intérêts ; Deux siècles de rhétorique réactionnaire ; Un certain penchant à l´autosubversionetDéfection et prise de parole.
    Traduit de l´anglais (Etats-Unis) par Martine Leyris et Jean-Baptiste Grasset.

  • Depuis les Lumières, la domination politique exercée par l'Occident sur les " pays du Sud " s'accompagne - quand elle ne la précède ou ne la prépare pas - d'une domination culturelle plus forte encore. La décolonisation, loin d'avoir fourni aux sociétés du tiers monde le moyen de trouver une organisation qui corresponde à leurs traditions, a même fortement accentué ce phénomène.

    Derrière une rhétorique de rupture, les leaders du Sud se font les importateurs de notre droit, de notre modèle de développement, de notre forme de démocratie représentative (même s'ils l'accommodent à leur façon). Ces Princes, leurs entourages et leurs intellectuels pensent, agissent, construisent largement en fonction de nos catégories.

    Mais, hormis peut-être au Japon, cette occidentalisation imposée échoue parce que la greffe est impossible. Cet échec rend largement compte de l'évolution du monde contemporain depuis 1945. Il éclaire l'histoire de l'Inde comme celle du monde arabe et de l'Afrique noire, ou encore de l'Amérique latine et de la Chine, voire les incertitudes propres au Japon d'aujourd'hui. En dépit des espoirs que les élites ont mis en elle, l'occidentalisation, manquée, est cause de multiples traumatismes sociaux et facteur de désordre dans les relations internationales.

    La cacophonie d'un monde qui ne parvient ni à unifier ses règles du jeu ni à faire leur place aux différences constitue sans nul doute la plus lourde des menaces qui pèsent sur l'humanité.

    Professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Bertrand Badie est l'auteur de nombreux ouvrages, en particulier de Les deux Etats. Pouvoir et société en Occident et en terre d'islam (Fayard, 1987).

  • Après la terrible sortie de l'Egypte pharaonique, le peuple des Bnei Israël s'engage dans le pays de la soif, dans le désert, pour y recevoir la Loi qui légitimait leur libération et les incitait à bâtir une société d'où seraient absents la domination et l'exploitation de l'homme. Ce trajet devait durer trois jours. Il dura plus de quarante années. Telle fut l'éprouvante durée de la Traversée du Désert qui conduisit les anciens esclaves à sortir de l'Egypte mentale après leur libération de l'Egypte des maîtres de corvée et du clergé idolâtre. C'est leur trajet qui est reconstitué ici. Une traversée du désert qui ne fut pas seulement celle d'une fournaise propice au désespoir, mais aussi celle du langage humain dans son apprentissage des demandes confiantes et de la responsabilité sans laquelle la liberté apparaît comme une dangereuse incitation à l'errance.
    Il en ressort une vision plus véridique de la formation du peuple juif, " peuple élu " qui suscite toujours croyances messianiques et fantasmes destructeurs. Ce récit éclaire en fait l'enjeu de la naissance politique de toute collectivité humaine qui, une fois acquise son indépendance, se voit confrontée au risque de mimétisme avec les anciens dominants et doit justifier sa libération par son exemplarité, sous peine de discréditer l'idée d'indépendance elle-même. Ainsi cet ouvrage tend-il à inscrire encore plus profondément l'exigence éthique dans l'espace du politique, tout en ouvrant ses indispensables perspectives à une science politique de la patience et de l'endurance, sans laquelle le devenir historique resterait un vain mot.

    Raphaël Draï est professeur agrégé de sciences politiques à l'Université d'Amiens. Ces ouvrages et études portent sur la communication politique et administrative, sur l'éthique et la guerre. Il est apparu aussi, avec La Sortie d'Egypte, comme l'un des analystes les plus écoutés du récit biblique.

  • L'opinion occidentale reste gorgée de stéréotypes sur le pouvoir et l'Etat en Afrique, en particulier quant au rôle privilégié que la corruption et le tribalisme sont censés jouer au sud du Sahara. Certes, les Africains parlent eux-mêmes à ce propos de "politique du ventre". Mais l'expression renvoie, aussi bien qu'aux nécessités de la survie et de l'accumulation, à des représentations culturelles complexes, notamment celles du monde de l'"invisible", de la sorcellerie. En d'autres termes, la "politique du ventre" témoigne d'une trajectoire africaine du pouvoir qu'il faut comprendre à la lumière de la longue durée.

    L'analyse des groupes sociaux qui se disputent l'Etat post-colonial et des différents scénarios qui ont prévalu depuis la proclamation des indépendances permet d'avancer des hypothèses neuves sur la formation d'une classe dominante, sur la dépendance des sociétés africaines vis-à-vis de leur environnement international, sur la place déterminante en leur sein des stratégies individuelles et des modes populaires d'action politique, sur l'importance des réseaux d'influence et des terroirs historiques dans le déroulement des conflits, sur la récurrence des conduites - souvent religieuses - de dissidence sociale, sur l'émergence de cultures politiques originales.

    En définitive, cet essai, devenu un classique en sociologie de l'Etat, propose une lecture à la fois provocante et nuancée de ce qu'il est convenu de nommer le "développement". Il ouvre aussi la voie à une réflexion plus générale sur l'invention du politique dans les sociétés d'Afrique et d'Asie.

  • Les élites de la troisième République sont demeurées longtemps des inconnues de l'histoire.

    Pourtant quelques-unes de leurs principales figures ornent, statues muettes, les places publiques, leurs noms baptisent les grandes artères des villes, leurs bustes ou leurs portraits trônent tristement dans les salles solennelles ou les couloirs des institutions. Elles ne sont plus que les prétextes de rituels académiques commémoratifs, victimes du tri de la mémoire qui isole les grands hommes de leurs catégories d'origine et instaure cette perspective tronquée qui rend incompréhensibles les uns comme les autres.

    Pour rompre le cercle magique de la piété que les élites se vouent à ellesmêmes, il fallait donc transformer ces listes d'inconnus ou ces héros éponymes en groupes vivants et agissants, puisque, après tout, ces quelques milliers de personnes détenaient l'essentiel des leviers de commande de la société française ou élaboraient les tendances dominantes de la culture de l'époque.

    1880 : alors que Gambetta a annoncé dès 1872 l'arrivée des « nouvelles couches », la conquête définitive du pouvoir par les républicains fait penser aux contemporains qu'on a rompu avec le monde des notables et des classes dirigeantes.

    1900 : les nouvelles élites occupent les sommets de l'État, pénètrent dans les grandes affaires, ont épuré l'administration et réformé les universités et l'enseignement primaire. Pourtant, les crises se succèdent, l'affaire Dreyfus en dernier lieu, qui montrent la fragilité et les divisions de ces nouvelles élites contestées par les « intellectuels », mais aussi par de nouvelles forces politiques : anarchisme, socialisme, nationalisme qui contestent la « République bourgeoise ».

    La biographie collective qui reconstitue les itinéraires publics et privés, les alliances, les styles de vie, les stratégies familiales et les rivalités de corps permet de comprendre les ruptures et les continuités des élites de la République, pourquoi elles ont su redonner à la France son élan après la plus grande crise du XIXe siècle, celle de 1870 -1871, mais pourquoi aussi, trop timides dans certaines réformes, elles restent traversées par de nouvelles tensions et fractures, grosses de l'effondrement de 1940.

    Cette nouvelle édition d'un ouvrage de référence tient compte des travaux des deux dernières décennies et propose une postface qui le réinsère dans la lecture politique, sociale et comparative de la France contemporaine élaborée au fil des travaux ultérieurs de l'auteur : Naissance des intellectuels (1990), Histoire sociale de la France au XIXe siècle (1991), La République des universitaires (1994), et La Crise des sociétés impériales (2001).


    Collection «L'espace du politique » dirigée par Pierre Birnbaum

  • Dans la vie de la France contemporaine, peu de mots sont davantage chargés de passion que celui de laïcité. Peu de mots sont aussi davantage chargés d'ambiguïté, puisque le même terme peut désigner une idéologie militante, l'idée laïque, et la garantie juridique de la liberté des croyances, ou de l'incroyance, dans un Etat sécularisé. Peu de mots sont à la fois aussi chargés d'histoire et aussi présents dans les débats de notre temps.
    A propos de sujets comme les positions de l'Eglise en matière de morale, les obsèques du président François Mitterrand, la venue du pape en France, l'enseignement éventuel de l'histoire des religions à l'école, la question laïque affleure à nouveau, tel un morceau du vieux socle enfoui sous les sédiments de l'Histoire, et marque sa présence dans la France d'aujourd'hui. Est-ce à dire que les péripéties de cette histoire complexe soient connues, et que la portée de la notion de laïcité soit toujours pleinement perçue? Probablement pas, mais elle demeure un lieu du débat idéologique en même temps qu'un des fondements de la vie commune des Français. Elle commande, certes, les relations entre l'Etat et les confessions religieuses, et la situation de l'école, mais aussi maints autres aspects de la vie sociale.

    Professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne,Jean-Marie Mayeur est spécialiste de l'histoire politique et religieuse de la France contemporaine. Codirecteur de l'Histoire du christianisme (Desclée, 9 volumes parus), il a notamment publié La Vie politique sous la Troisième République (1984) et La Séparation des Eglises et de l'Etat (1991).

  • De 1600 à nos jours, la France n'a jamais cessé de connaître, avec une intensité variable selon les époques, des agitations populaires. Charles Tilly s'est attaché à restituer dans toute son ampleur l'histoire de ces groupements de personnes agissant ensemble, réunies par des griefs et des espoirs communs, défendant des intérêts partagés. Ces actions collectives ont leur propre histoire, puisque les mots d'ordre changent, les capacités d'agir évoluent, les moyens de l'action se transforment et que les possibilités de s'organiser ne se présentent pas toujours. L'histoire de la contestation est donc une histoire discontinue. A priori, il n'est rien de semblable entre le Lanturlu de février 1630 à Dijon, violente émeute antifiscale, les manifestations ouvrières répétées de la Nation à la République, les défilés étudiants de mai 68, ou les saccages des préfectures aujourd'hui par les agriculteurs. Pourtant, l'étude de la contestation a tôt fait de révéler que les actions collectives, si elles ne se répètent pas à l'identique sur des siècles, répètent néanmoins pendant de longues périodes des signes, des pratiques, des formes d'organisation définies. Elles puisent à un répertoire selon les groupes, les lieux et les époques _ 1848 marquant en ce domaine une rupture décisive. La contestation, c'est donc la conjugaison d'intérêts, d'une occasion, d'une organisation et d'une action. Pour autant, ces quatre éléments fondamentaux, s'ils sont nécessaires, ne suffisent pas à expliquer, ni par un lieu précis, ni par une population particulière, ni même par un événement spécifique, pourquoi la France a contesté. Charles Tilly livre ici le secret de cette alchimie sociale. Ecrire l'histoire des actions collectives en France depuis le XVIIe siècle, c'est simplement répondre à la question: comment la formation de l'Etat et le développement du capitalisme ont-ils influencé les modalités de l'action _ et de l'inaction _ collective des gens du commun? Charles Tilly, professeur d'histoire et de sociologie à la New School for Social Research, est notamment l'auteur d'un ouvrage désormais classique, La Vendée (Paris, trad. française Fayard, 1970).

  • La puissance n'est plus ce qu'elle était. La fin de la bipolarité, les échecs du développement, la prolifération de formes nouvelles et disséminées de violence ont eu raison des certitudes de naguère. Les armées les plus modernes ou les plus sophistiquées échouent devant les actes de terreur les plus élémentaires ; à mesure qu'elles s'affirment, les dominations essuient davantage de contestation qu'elles ne recueillent d'adhésion ; quant aux menaces les plus diverses, elles échappent à tout espoir de contrôle.

    Les États-Unis sont au centre du paradoxe : jamais un État n'a, dans l'Histoire, accumulé autant de ressources de puissance ; jamais pourtant il ne s'est révélé aussi peu capable de maîtriser les enjeux auxquels il doit faire face. La puissance ne peut plus se régaler aujourd'hui des effets revigorants du gladiateur ennemi qui fait face avec le même poids et les mêmes recettes.

    Privés d'ennemi qui leur ressemblent et qui leur opposent une puissance crédible, les États-Unis doivent aujourd'hui affronter une nuisance qui change l'équation du jeu international, tout en étant redoutable et extrêmement difficile à combattre. Derrière ces boule­versements stratégiques se cachent non seulement la fin des guerres d'autrefois, des formes nouvelles de violence et de conflit, mais surtout l'ouverture de la scène internationale aux individus et aux sociétés, c'est-à-dire à l'Autre, celui qu'on connaît mal ou qu'on choisit d'ignorer, qu'on accable d'humiliations faute de pouvoir le forger à son image. En bref, l'ignorance du monde post-bipolaire alimente ainsi de nouvelles violences et crée de nombreux dangers dont seul le multilatéralisme saura nous protéger.

  • La déliquescence dans nos sociétés et nos organisations politiques des valeurs universelles que nous devons aux Lumières " franco-kantiennes " ne procède pas de la génération spontanée. Dès le XVIIIe siècle et tout au long des deux cents dernières années s'est édifiée une autre tradition - une autre modernité. Sur une argumentation similaire, elle a fait la guerre aux Lumières. Une des raisons de la cohérence interne de la pensée qui s'en prend aux Lumières tient aussi au fait que tous les ennemis des Lumières se lisent les uns les autres avec une grande attention. Pour l'historien des idées, leur oeuvre constitue un matériau premier, mais en même temps ils sont chacun à son tour interprètes de la pensée de leurs prédécesseurs, historiens des idées, critiques de la culture, philosophes politiques et aussi publicistes de renom.

    Taine écrit longuement sur Burke et Carlyle, Meinecke consacre de longs développements à Burke et une centaine de pages à Herder, pour Renan Herder est le " penseur-roi ", Maistre suit Burke et est lui-même suivi par Maurras, Sorel attaque les Lumières avec la même hargne que Maurras, Croce lit Vico avec le même enthousiasme que celui avec lequel Meinecke se penche sur Herder. Le concept de l'imperméabilité des cultures de Spengler poursuit et développe la pensée de Herder. Isaiah Berlin écrit avec un ravissement semblable sur Vico et Herder et subit l'influence de Meinecke. Il attaque d'une manière comparable les Lumières françaises et, en produisant sa propre version de leur oeuvre, ajoute dans la seconde moitié du xxe siècle un nouveau maillon à la culture politique des anti -Lumières.

    Avec la rigueur et l'esprit méthodique qu'on lui connaît, le grand historien israélien Zeev Sternhell établit avec précision une généalogie convaincante des anti-Lumières (ou des contre-Lumières, si l'on préfère). Ce faisant, il éclaire les enjeux de notre temps tant il est vrai que ce sont les maux contre lesquels ont combattu les Lumières sont de toutes les époques. Pour éviter à l'homme du XXIe siècle de sombrer dans un nouvel âge glacé du conformisme, la vision prospective créée par les Lumières d'un individu maître de son présent, sinon de son avenir, reste irremplaçable.

  • Alors que l'Amérique latine s'était déjà libérée de la plupart de ses régimes militaires, la chute du Mur de Berlin avait semblé annoncer en 1989 la victoire finale de la démocratie dans la plus grande partie du monde. Quatre ans plus tard, la fureur des déchirements ethniques, la résistance des fondamentalismes et l'enlisement même des réformes économiques comme des transitions démocratiques proprement dites ont, malheureusement, déçu cet espoir dans trop de circonstances. On découvre que les transitions peuvent faire marche arrière, et c'est à peine si l'on ose encore en parler.
    Ce livre est le premier à jeter une lumière précise sur l'ensemble des bouleversements politiques quelquefois heureux mais plus souvent convulsionnaires qui se sont produits depuis une décennie dans l'ancien univers communiste aussi bien qu'en Amérique latine, en Afrique ou en Asie. Il en analyse également les arrière-plans, qu'il s'agisse du legs néfaste laissé par le totalitarisme ou l'autoritarisme aux sociétés qui ont été leurs victimes, des carences fréquentes de leurs traditions démocratiques, ou encore des conditions adverses ou favorables à la démocratisation qui sont liées à leurs spécificités sociales et culturelles autant qu'à leur situation économique.

    Guy Hermet est directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (CERI). Il est également administrateur de Médecins sans Frontières.

  • Il a fallu des siècles de sacrifices, de souffrances et d'exercice continu de la contrainte pour fixer le travailleur à la tâche, puis pour l'y maintenir en lui associant un large éventail de protections qui définissent un statut constitutif de l'identité sociale. Mais c'est au moment même où la " civilisation du travail ", issue de ce processus séculaire, paraissait consolidée sous l'hégémonie du salariat et avec la garantie de l'Etat social que l'édifice s'est fissuré, faisant ressurgir la vieille obsession populaire d'avoir à vivre " au jour la journée ". Désormais, l'avenir est marqué du sceau de l'aléatoire.

    La question sociale, aujourd'hui, se pose à partir du foyer de la production et de la distribution des richesses, dans l'entreprise, à travers le règne sans partage du marché _ et donc n'est pas, comme on le croit communément, celle de l'exclusion. Elle se traduit par l'érosion des protections et la vulnérabilisation des statuts...

    L'onde de choc produite par l'effritement de la société salariale traverse toute la structure sociale et l'ébranle de part en part. Quelles sont alors les ressources mobilisables pour faire face à cette hémorragie et pour sauver les naufragés de la société salariale?

    Sociologue, Robert Castel est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.

  • Il est un dogme aujourd'hui largement partagé par les sciences de l'homme: les mouvements, les crises et les phénomènes qui se produisent dans la société doivent être expliqués par des causes sociales et aucunement psychiques. Or, ce dogme est un idéal d'autrefois, figé en préjugé.
    Assurément les causes psychiques se distinguent des causes sociales. Mais tous les phénomènes sociaux sont le fait des hommes. Ce sont leurs passions qui stimulent leurs grandes créations politiques, religieuses et culturelles; qui, plus encore qu'un amalgame d'intérêts et de pensées, définissent les liens qui président d'abord à l'être et à l'agir ensemble. Pourquoi cette passion sociale - quelle qu'en soit la forme: charisme, sacrifice, effervescence, communauté ou révolution - surgit-elle et comment transforme-t-elle, par sa dynamique, un amas d'individus en une collectivité authentique?
    A ces questions, Serge Moscovici répond en faisant leur juste part aux explications d'ordre psychique. Chemin faisant, il éclaire d'un jour nouveau les oeuvres de Durkheim, Mauss, Weber et Simmel. Seule la fécondation réciproque de la psychologie et de la sociologie empêchera celle-ci d'être une connaissance mutilée.
    Serge Moscovici est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales.

  • Le Parti socialiste français a dirigé pour la première fois un gouvernement il y a près de soixante-dix ans. Il a exercé le pouvoir sous trois républiques et il est devenu, plus encore sous le régime actuel que sous le précédent, un parti du système, parvenant enfin, pendant trois législatures, à diriger ce « gouvernement parfaitement normal de la nation tout entière » que Gaston Defferre appelait jadis de ses voeux. C'est sous ces couleurs que François Mitterrand a conquis la présidence de la République et il est l'un des deux seuls partis français à pouvoir espérer raisonnablement gagner à nouveau cette élection dans un avenir prévisible. Pourtant, paradoxalement, ce parti n'a jamais assumé aisément son action gouvernementale. Il s'est généralement senti soulagé quand il est retourné dans l'opposition, s'accusant lui-même, ou ceux qui avaient gouverné en son nom, d'avoir trahi ses objectifs et son projet, bref, de n'avoir pas conduit une véritable politique de gauche. Après chaque défaite, envahi par le doute, il a recherché dans son identité originelle les ressources nécessaires à l'élaboration d'un projet authentiquement socialiste. Sa vocation gouvernementale, qui paraît établie, ne lui apparaît pas à l'évidence comme le résultat et la preuve de ses succès. Au contraire, elle suscite chez lui méfiance et suspicion. L'exercice du pouvoir ne le satisfait pas, ne lui suffit pas. II veut autre chose. Comme le remarquait Léon Blum, il veut accomplir des réformes qui laissent « une trace éblouissante ». D'où ses déceptions répétées et son intention, réitérée régulièrement, de mener, la fois suivante, une action enfin résolument transformatrice.

    Chaque cycle de pouvoir débute ainsi par la réaffirmation de la doctrine, puis, une fois au pouvoir, par un malaise croissant débouchant sur une critique de l'action gouvernementale, des désillusions et l'appel à un retour aux sources avec la réaffirmation d'une volonté de « rupture ».

  • Du dépassement de la société féodale jusqu'au traité de Versailles, la conception politique du territoire n'a cessé de se préciser. Support exclusif de l'autorité, celui-ci a eu pour fonction de dessiner le cadre des allégeances individuelles, celui du contrôle et de l'allocation. Il a doté la vie internationale de ses principes fondateurs en la concevant comme une réunion d'unités souveraines.

    Cette construction est désormais ébranlée, victime de la modernité, de la mobilisation accrue des individus, des progrès de la communication, du retour du particularisme et de l'ethnicisme. Trop étroit pour faire face au développement des échanges, il est jugé trop vaste pour s'adapter aux besoins de la nouvelle quête identitaire. Il est de moins en moins admis comme support d'une identité politique citoyenne et de plus en plus toléré ou réclamé comme l'instrument d'une identité religieuse ou ethnique. A mesure que la définition politique des peuples s'efface, l'affirmation des droits d'autodétermination suppose une remise en cause globale et désacralisée des territoires. Il en découle un désordre qui semble échapper aux règles de la géographie politique et où la complexité des réseaux modernes et l'enchevêtrement des identités traditionnelles l'emportent conjointement sur l'appartenance à un territoire.

    La montée en puissance des flux transnationaux, l'essor des réseaux tout comme la mise en échec de la relation citoyenne un peu partout affaiblissent inévitablement _ en particulier hors d'Europe _ le territoire de l'Etat-nation qui peut de moins en moins prétendre bénéficier de l'allégeance prioritaire des individus. Il se forme des tendances où le multiple semble triompher de l'un:
    D'une Europe pluri-spatiale à une Asie orientale faite de réseaux ouverts, on devine de nouvelles divisions du travail, des façons inédites de penser la multiplicité des fonctions à travers la multiplicité des espaces et des allégeances.

    La fin des médiations territoriales peut annoncer aussi l'avènement d'une mondialisation manquée et ne conduire directement ni à l'émancipation de l'individu ni à la construction d'une société mondiale. Atteindre ces deux objectifs suppose que la dimension universaliste dont était porteur le principe de territorialité soit réinvestie ailleurs, que le respect de l'autre devienne une valeur transnationale, à un moment où aucune institution n'a les moyens de l'imposer par la contrainte.

    Bertrand Badie est professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Paris. Il a publié chez Fayard Les Deux Etats (1987) et L'Etat importé (1992).

  • Ce temps pourrait être celui des effacements et des crises, des illusions brisées et des incertitudes. Il est aussi celui des contrastes, de la poussée aux extrêmes. Aux conquêtes des sciences s'opposent des défaillances de l'économie et la dépréciation des pouvoirs, à l'affaiblissement des institutions, les essais de créativité qui révèlent le besoin de nouveaux repères, de nouveaux remèdes.

    Crise profonde, il y a assurément. Mais cette crise n'est pas que ruines et désespérance. Elle est d'abord mouvement, de destruction et de déstructuration comme d'émergence de nouveauté et d'inédit. Phase de transition, elle bouscule les valeurs et les hiérarchies, le droit, la justice, la sauvegarde des personnes et des biens. De ce désordre sortiront peut-être une société et une culture encore mal identifiées. Aussi Georges Balandier entreprend-il une exploration de la modernité afin de la rendre intelligible. Il voit en celle-ci une fascinante manifestation et expression du neuf, de l'inconnu, des ruptures sous-jacentes aux continuités.

    Pour en avoir une meilleure compréhension, il a mis en jeu son expérience d'anthropologue, il a choisi de prendre quelque distance, de comparer notre temps aux périodes d'interrègne dans les sociétés "autres". C'est un changement de point de vue, qui permet de discerner comment le politique et le pouvoir s'accommodent de la nouveauté ou s'agrippent au passé, espérant faire rejouer d'anciennes structures de pensée. Le regard porté sur les autres donne la possibilité de mieux nous voir tels que nous devenons, dans les grandes catégories qui nous organisent : le corps politique, la division des sexes, la ruse politicienne, le techno-imaginaire, l'art nouveau ou les logiques de l'information et de la communication.

    Avec Georges Balandier, démonstration est faite que, pour l'intelligence de l'actuel et de ce que nous sommes, le détour est la ligne la plus droite.

  • Réformisme ou révolution? Aujourd'hui une refondation s'impose. Le Parti socialiste prendra-t-il modèle sur les sociaux-démocrates étrangers, se transformera-t-il en une sorte de parti néo-radical ou saura-t-il inventer une formule neuve, adaptée à notre temps?

  • Il y a près de trente-cinq siècles, les Bnei Israël, sous la conduite de Moïse, sortaient d'Egypte.

    On s'accorde, depuis lors, à faire de cette sortie un des événements fondateurs de l'histoire de l'humanité. Mais a-t-on jamais, au-delà des interprétations avancées (apparition d'un peuple dans l'histoire, invention du monothéisme, etc.), véritablement perçu la dimension essentielle de l'événement :
    L'invention de la liberté ?

    Contraignant Pharaon à leur ouvrir les portes pour qu'ils quittent l'Égypte, les Juifs, par ce mouvement sans précédent, rejettent pour la première fois l'ordre esclavagiste qui semblait pourtant inscrit dans la nature des choses ;
    Ils proclament la primauté de l'État de droit sur l'arbitraire idolatrique ;
    Ils récusent, en offrant une alternative politique et religieuse, la cosmocratie pharaonique dans son principe et ses mythologies extrémistes ; ils dénoncent la folie de l'exercice absolu du pouvoir qui peut se porter jusqu'au génocide.

    A partir d'une lecture serrée de textes originaux où se trouve la mémoire de la sortie d'Égypte, Raphaël Draï restitue à la lettre et à l'esprit du récit leur part de vérité ; il nous dévoile dans cet événement historique les linéaments de réflexions qui n'ont cessé jusqu'à aujourd'hui de tenir l'humanité en éveil : pourquoi un pouvoir absolu fait-il sienne la logique du pire ? Comment des théologies finissent-elles par se prévaloir d'exigences doctrinales autres que celle, première, de la liberté ? Pourquoi le nom de Dieu devrait-il être "Je suis ce que je suis" et non pas "Je serai ce que je serai", Dieu du passage, de l'exode, de l'ouverture, du devenir ? Comment est-il possible que soit refusé aux hommes le droit de sortie - sortie hors des territoires carcéraux, hors des idéologies closes, hors des langues confinées et contrôlées pour qu'entre les hommes existe la parole libre ?


    Raphaël Draï est professeur agrégé de Sciences politiques à l'université d'Amiens. Il enseigne également au département de philosophie de l'université Bar Ilan (Israël).

  • Il est aujourd'hui courant de brandir les droits de l'homme dans les relations internationales : certains États se prévalent d'une " diplomatie des droits de l'homme " dont la constance et l'efficacité sont pourtant sujettes à caution ;
    Les ONG humanitaires se multiplient et croissent sans convaincre toujours ; la promotion des grandes causes justifie interventions, ingérences, actions violentes. Le remède ne serait-il pas pire que le mal ? Les droits de l'homme ne cachent-ils pas d'autres visées franchement politiques ?
    Les États sont-ils bien armés pour défendre les droits de l'homme face aux résistances du réalisme, aux impératifs économiques, aux défauts de puissance, aux coûts de l'intervention, à un droit resté résolument souverain, aux interdépendances entre gouvernants ?
    Progrès réel mais invention combien fragile, la judiciarisation progressive de la scène internationale, de La Haye à Arusha, de Pinochet à Habré, révèle, au- delà, un déplacement du sujet, source de toutes les incertitudes : du peuple souverain au nom duquel on rendait la justice à une " humanité " méta- souveraine au nom de laquelle on ne sait pas encore le faire. Mais peut-être la démocratie va-t-elle prendre sa revanche là où on ne l'attendait pas : dans le calcul réaliste de ceux qui découvrent que les dictatures étaient hier utiles et qu'elles sont coûteuses et encombrantes aujourd'hui alors que triomphent les besoins d'intégration.
    Les Etats sont plus que jamais sous surveillance : celle de conventions qui ne sont pas seulement ou pas toujours formelles, celle de leurs semblables dont ils dépendent de plus en plus ; celle d'un espace international sujet à bien des manipulations mais qui débat, agit, proteste et se mobilise. En cela, la demande des droits de l'homme est symptomatique des données nouvelles de la vie de la planète, de ses impasses et de ses promesses. En analyste incisif des Etats dans le monde contemporain, Bertrand Badie nous fait voir, entre éthique et volonté de puissance, les relations internationales sous un jour inédit.

    Professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Paris, spécialiste des relations internationales, Bertrand Badie est l'auteur de plusieurs ouvrages pour la plupart publiés chez Fayard, dont L'Etat importé (1992), La Fin des territoires (1995), Un monde sans souveraineté (1999).

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