Albin Michel

  • En jupon de nanzouk blanc, en corset brassière de coutil blanc, Minne se regarde dans la glace : « Casque-de-Cuivre ! Des cheveux rouges, c'est beau ! Les miens sont trop pâles... Je sais comment elles se coiffent... »À deux mains, elle relève ses cheveux de soie, les roule et les épingle en coque hardie, très haut, presque sur le front. Dans un placard elle prend son tablier rose du matin, celui qui a des poches en forme de c ur. Puis elle interroge la glace, le menton levé... Non, l ensemble reste fade.Qu est-ce qui manque donc ? Un ruban rouge dans les cheveux. Là ! Un autre au cou, noué de côté. Et, les mains dans les poches du talier,ses coudes maigriots en dehors, Minne, charmante et gauche, se sourit et constate : « Je suis sinistre. »

  • - Je le jure, assura-t-elle. Il marche dans la combine au Marseillais. Il te fait du tort.

    Le Capitaine se tut. Ainsi - pour une absence de cinq mois - il ne retrouvait plus personne autour de lui. Sa bande, dont il était fier, l'avait lâché et il lui fallait maintenant chercher, pour de futurs exploits, de nouveaux volontaires. L'entreprise avait ses hasards. Il ne l'ignorait pas, mais il souffrait surtout dans son amour-propre à l'idée qu'un homme dont il ne savait rien s'était permis de le déposséder.

    C'est à lui qu'allait toute sa haine et il tâchait à démêler, parmi ses souvenirs, celui qui l'aiderait à découvrir qui pouvait être cet homme dont il se promettait de briser l'ambition.

    - J'aurai son rouge, déclara-t-il.
    Puis, comme ils arrivaient devant les bars de la porte des Lilas, le Capitaine les fouilla du regard.

    Francis Carco est né à Nouméa (Nouvelle-Calédonie) le 3 juillet 1886. Poète, conteur, critique, auteur dramatique et romancier, sa jeunesse s´écoule au milieu de la bohème du Quartier latin et de la butte Montmartre.
    En 1923, l´Académie française lui décerne le Grand Prix du roman pour l´Homme traqué. En 1937, il est élu membre de l´Académie Goncourt.
    Il meurt à Paris en 1958.

  • Ce qui domine dans L'Enfer, c'est le fougueux désir du Corps, parfois le cri mystérieux du plus profond amour. C'est la plainte des opprimés, des peuples qui souffrent. Elle enflamme la ferveur révolutionnaire du romancier.

  • "Picasso en veste de toile bleue ressemblait à un zingueur, et son ami Vlaminck à un coureur cycliste sous son chandail à col roulé. D'autres s'affublaient de culottes de sport, de redingotes, de macfarlanes, de salopettes, de pet-en- l'air, de vestes à martingale, de capuchons, de houppelandes, de cache- poussière, tout le décrochez-moi-ça des magasins de confection. Max Jacob se distinguait par un caban soutaché de rouge ramené de Bretagne, André Salmon par son carrick de cocher londonien. La fantaisie n'était pas moindre pour les coiffures : Chas Laborde son chapeau de pasteur, Mac Orlan sa casquette de jockey, et Le Fauconnier, le cubiste, un curieux petit feutre, retroussé par derrière qui rappelait facétieusement Louis XI "

  • « Il est nécessaire d'atteindre la plus grande différenciation des sons pour pouvoir ensuite rechercher leur accord. II en va de même pour l'homme et la femme. C'est seulement lorsque cette différenciation est entièrement accomplie, à savoir lorsque l'homme a développé toutes ses possibilités viriles et la femme toutes ses virtualités féminines, que leur accord parfait devient possible. Chacun possédant en outre une individualité nettement accusée, peut alors songer à l'être qui lui manque pour que l'harmonie règne en chacun d'eux, autrement dit pour connaître le bonheur. L'amour sublime est précisément cet accord parfait entre deux êtres harmonieusement appariés. C'est à cette harmonie nouvelle qu'aspire l'Occident sans en avoir une claire conscience. De là vient que, dans notre monde, l'amour sublime reste asocial et parfois même antisocial, puisque ce monde, de nos jours, porte à son comble un dualisme dont il tire tout son pouvoir oppressif perceptible jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. »

  • Dans l'atmosphère brumeuse et glacée du Nord, douaniers et contrebandiers s'affrontent, les hommes et leurs chiens se livrant des combats souvent mortels. La rencontre de Sylvain le contrebandier et de Jacqueline est le début d'une histoire passionnelle, à l'image de ce roman violent, vrai et profondément humain, qui offre l'occasion de redécouvrir un grand écrivain : Maxence Van der Meersch, dont nous fêtons en 2007 le centenaire de la naissance.
    Roubaix, ville natale de Maxence Van der Meersch, rend hommage à l'écrivain à travers, notamment, une grande exposition organisée du 14 septembre 2007 au 6 janvier 2008.

  • « Marcel Brion, dans ce florilège de nouvelles, exprime d'une manière protéiforme le génie fantastique des lieux, jardins, demeures, villes, des objets, robes, statues, tableaux, et des climats, brouillard, crépuscule et nuit ; les sortilèges et les enchantements qu'ils recèlent pour révéler aux créatures humaines l'effraction éblouie de l'amour, la fascination funèbre de la mort, l'intrusion bouleversante de la mystique. Objets inanimés avez-vous donc une âme ? demandait le poète : Marcel Brion répond oui, et son art tout en subtilités allégoriques, en nuances féeriques, en glissements oniriques et initiatiques nous invite à le croire. »Joël Schmidt

  • Les premiers temps, d´ordinaire, la grève comporte un certain charme, pour les hommes surtout. On ne quitte plus le cabaret. On discute interminablement, on boit le reste de ses « dimanches », on rentre saoul chaque soir. Et c´est le bon temps pour les cabaretiers. Puis, l´argent se fait rare. Le crédit se lasse. S´il fait beau, ce n´est rien encore. Les uns s´en vont pêcher. D´autres jardinent. D´autres se promènent dans les champs. Des tas de gens vautrés dans l´herbe dorment au soleil, tels des rentiers. Mais quand la mauvaise saison arrive, et avec elle la disette, on commence à déchanter. La femme, elle, depuis le premier jour, a crié misère.

  • "Il était tard quand notre voiture s'arrêta devant l'hôtel de Château-Chinon. Nous avons dîné, puis je lui ai montré sa chambre que j'avais choisie en arrivant. Je suis allé dans la mienne, et je suis retourné la voir. Elle n'a pas semblé surprise. Elle était debout au milieu de la pièce, dans un peignoir bleuâtre, et le faible éclairage électrique donnait à son visage blême une transparence de fine porcelaine. Je lui dis d'enlever ce vêtement. Elle le fit tomber de ses épaules sans un mot, d'un mouvement docile, comme si elle renonçait tout à coup à la fierté de sa vie."

  • Le Vitriol de lune parut en 1921, et c'était le premier roman de Henri Béraud. Un roman historique, genre alors réputé peu « vendeur ». Autre circonstance peu banale : le livre obtenait quelques mois plus tard un Goncourt « jumelé », avec Le Martyre de l'obèse. Près de soixante-dix ans après, ce Vitriol de lune n'a pas une ride : sûreté de l'information et justesse du rendu historique, sobriété et beauté de l'écriture. Un roman d'une efficacité toute moderne, avant la découverte de l'Amérique et de sa prose. Situé durant les vingt dernières années du règne de Louis XV, il nous fait vivre les aventures extraordinaires d'un mystérieux Gênois et de son neveu, un Lyonnais rêveur ; il nous fait assister comme en direct à l'atroce supplice de Damiens, puis, dix-sept ans plus tard, à l'agonie suspecte du « Bien-Aimé ». Il est grand temps de redécouvrir l'écrivain Henri Béraud, son tonus ct son immense talent.

  • Il était une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était amoureuse d'un cochon.
    Éperdument !
    Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

    Mais un vieux cochon, de penaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas donné un sou.
    Un sale cochon, quoi !

  • "La première partie de son oeuvre, inaugurée par l'Epithalame (1921), dessine autour du lien conjugal des arabesques merveilleuses.

    Dans la promiscuité conjugale, homme et femme peuvent se modeler, ou se détruire, ou les deux ensemble. Ils écoutent la mélodie de la solitude, qui est très suave et très cruelle. Ils s'épient, se sourient, se narguent. Il y a de la tendresse dans leur exaspération, de l'ironie dans leur tendresse, du désespoir dans leur ironie. Jamais les époux de Chardonne ne fusionnent, car jamais ils ne couchent ensemble. Pourtant ses héroïnes sont désirables ; un feu intérieur les embrase, qui ressemble à de l'hystérie contenue. Ce dédale conjugal, cette moiteur, cet inachèvement nous sont restitués en phrases courtes et sèches, baignées d'une clarté lunaire. Petites phrases en forme d'aquarelles qui glissent comme fait la pluie sur une fenêtre, un dimanche après-midi, dans une maison bourgeoise et provinciale, à Barbezieux ou ailleurs..." Denis Tillinac (1984)

  • "Je pense aux poupées des Indiens Hopi du Nouveau-Mexique, dont la tête parfois figure schématiquement un château médiéval. C'est dans ce château que je vais essayer de pénétrer. Il n'a pas de porte et ses murailles ont l'épaisseur de mille siècles. Il n'est pas en ruines comme on serait tenté de le croire. Depuis le romantisme, ses murs écroulés se sont redressés, reconstitués comme le rubis, mais aussi durs que cette gemme, ils ont, maintenant que je les heurte de la tête, toute sa limpidité. Voici qu'ils s'écartent comme les hautes herbes au passage d'un fauve prudent, voici que par un phénomène d'osmose, je suis à l'intérieur, dégageant des lueurs d'aurore boréale."

  • Croyez-vous donc que l'Amour s'adresse à quelqu'un? Est-ce que le printemps de ce parc est fait pour le jardinier qui l'arrose ? Est-ce que cet homme qui passe est né pour cette fille qui lui parle en extase, et s' il n'existait pas, n'aurait-elle pas aimé ? Vous ne savez pu ce que c'est que l'Amour et vous croyez lui échapper quand il vous tient tout entière.

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