Xavier Boniface

  • Les religions se sont largement impliquées dans la Grande Guerre. Leurs responsables, qu´ils soient chrétiens, musulmans ou juifs, ont accompagné toutes les dimensions du conflit : de la légitimation de la guerre au soutien à la mobilisation des peuples belligérants, en passant par la charité à l´égard des victimes, voire des appels à la paix. Or, jusqu´à présent, aucun historien n´avait traité ce thème à l´échelle du monde en guerre, un défi que Xavier Boniface a relevé.
    Dans les deux camps en présence, l´auteur observe les évolutions spirituelles des combattants et des civils, ainsi que les attitudes des hiérarchies confessionnelles. Il montre les initiatives religieuses, comme celles du Vatican, en faveur de la paix et du respect des populations. Mais il pointe aussi le rôle parfois ambigu des hommes de foi, prompts à justifier la guerre et ses horreurs. En privilégiant le fait religieux, à travers ses composantes géopolitique, sociale, politique, culturelle et théologique, il décale notre regard sur la Grande Guerre.

  • La Grande Guerre déchira l'Église catholique qui, dans les deux camps, usa des mêmes références bibliques et arguments théologiques pour justifier le conflit. Dans les diocèses occupés, le face à face de militaires et de civils, de laïcs et de prêtres ennemis a entretenu des représentations de l'autre interdisant tout véritable dialogue. Le clergé y a été confronté à des situations morales et religieuses inédites. Dans l'épreuve, il prit des engagements originaux, croisant charité et résistance. Dans ces mêmes diocèses, le clergé allemand, formé d'aumôniers militaires catholiques et protestants visités par leurs prélats, s'occupait des troupes, voire aussi des communautés locales sans pasteurs. À la fin du conflit, tous s'interrogèrent sur la manière de renouer le dialogue entre frères ennemis. Les diocèses en guerre ont été le cadre de relations religieuses complexes, entre solidarités confessionnelles et occupation militaire.

  • Édifice religieux monumental, la cathédrale représente un symbole spirituel, patrimonial, culturel et politique. C'est pourquoi elle est confrontée, en temps de guerre, aux effets et à la violence de celle-ci : sa taille la désigne comme un objectif repérable de loin ; sa fonction religieuse en fait un symbole pour rassembler la population ; elle peut susciter au contraire une volonté de destruction, notamment iconoclaste, de la part de l'adversaire ; les cérémonies qui s'y déroulent pendant ou après les conflits implorent la protection divine, demandent la victoire, honorent les morts. Les enjeux politiques se mêlent aux dimensions spirituelles pour élever certaines cathédrales en symboles nationaux. Enfin, l'édifice est un lieu de mémoire des guerres, par ses cicatrices, ses mémoriaux, ses cérémonies du souvenir, voire de réconciliation. La situation des cathédrales en Europe occidentale des guerres de Religion jusqu'à nos jours - une période marquée par de nombreux et amples conflits - en témoigne.

  • Faisant de la paix une vertu évangélique, le christianisme a cependant aussi entretenu au cours de son histoire des rapports ambivalents avec la guerre, un phénomène de violence et d'affrontement, réglé ou non, commun à toutes les sociétés : des chrétiens se sont battus au nom de Dieu ; des clercs ont béni et accompagné les armées ; des papes ont appelé à la croisade ; des théologiens ont défini ce que devait être la guerre juste, le jus ad bellum. En même temps, les Églises ont cherché à imposer des règles aux guerriers pour contenir leur violence, depuis la Paix de Dieu jusqu'au respect du droit, le jus in bello. Elles ont aussi proposé leurs arbitrages aux belligérants et souvent prôné la paix - en affirmant ainsi aujourd'hui la nécessité du dialogue inter-religieux, ce que traduit l'esprit de la rencontre d'Assise (1986). Il convient alors d'explorer, dans une perspective historique, sur la longue durée, ces liens complexes, diversifiés et évolutifs que le christianisme a noués avec la guerre et avec la paix et qu'une typologie sommaire peut éclairer. L'étude de la religion du temps de guerre, des justifications religieuses des conflits et des évolutions vers le pacifisme chrétien révèle des figures, des discours et des images. Les premières, depuis les moines-soldats jusqu'aux papes, illustrent les différents types de confrontation vécus par des hommes d'Église ou des fidèles, pris entre leur foi et leurs intérêts. À travers les discours apparaissent les argumentaires théologiques ou plus temporels des chrétiens pour soutenir, condamner ou déplorer les guerres. Les images, enfin, sont porteuses des systèmes de représentations qui fondent ou légitiment des engagements en faveur de la guerre ou de la paix. Ce sont autant d'études de cas qui expriment cette ambivalence fondamentale du christianisme vis-à-vis des réalités humaines, et ses tentatives pour la dépasser.

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