Sylvie Triaire

  • La légitimité est le capital de crédit qu'une oeuvre, un auteur, un courant reçoit de l'institution littéraire à tel moment de l'histoire. Elle se définit en fonction des valeurs littéraires en cours, doit son efficience au taux d'intérêt et de reconnaissance qu'elle suscite dans le monde social et peut se figer dans un processus de consécration, voire de canonisation. Toute oeuvre, tout auteur, tout courant se mesure à l'aune des signes de légitimité que lui renvoie l'institution littéraire à travers des instances ad hoc (qui vont de la famille à l'école, en passant par l'éditeur, la critique, les jurys, etc.). La légitimité est donc théoriquement inhérente à la production littéraire, l'oeuvre sécrétant fatalement sa valeur d'usage, d'échange et de reconnaissance. Dans l'économie de marché qui régit la production de la littérature, il se fait néanmoins que c'est le volume de légitimité qui définit la valeur littéraire : les oeuvres (les auteurs) de petite ou de faible légitimité sont celles qui sont reconnues dans leur incapacité à atteindre (ou à rivaliser avec) un niveau d'exigence d'autant plus difficile d'accès qu'il se refuse à toute définition et qu'il relève du jugement social. Au Québec, d'un artiste qui est estimé dans les sphères cultivées, on dit qu'il est « respecté » : l'expression connote tout ensemble reconnaissance, admiration, mais aussi autorité et pouvoir.La notion de légitimité a donc ses frontières. Des frontières floues, mobiles et labiles. Des frontières qui se dessinent aussi en regard de ce qu'elles rejettent ou du moins empêchent de passer. Le légitime n'a de sens qu'en fonction de ce qui ne l'est pas, ne peut l'être, ou ne pourra le devenir qu'au prix d'une reconnaissance marginale ou parallèle.

  • Il s'agit dans ce numéro 10 de Lieux Littéraires/La Revue de décrire et analyser le sens des représentations bibliques dans la littérature du XIXe siècle, et le rôle qu'elles jouent dans la structuration de l'autorité et dans les mutations qui au long du siècle en affectent les formes et les modalités. Au temps de Renan et de Michelet, la Bible intègre le champ des mythologies antiques et entre dans l'histoire de l'humanité comme un de ses livres. La figure biblique se fait philosophique ou politique (Jésus, Job...), en même temps qu'objet non plus de la seule représentation mais d'une reconfiguration littéraire et critique. Dans le même mouvement, le texte sacré, tombant en quelque sorte dans le domaine public - ou laïc - devient le garant de la création littéraire. S'opère ainsi durant le siècle des révolutions un retournement ou du moins une bifurcation du rapport entre littérature et religion : de matrice (de figures, valeurs), la religion devient débitrice de cette nouvelle autorité figurale qu'est la littérature.

  • À virtuel s'oppose actuel, comme la puissance à l'acte et l'énergie à sa dissipation dans les travaux finis. Par définition, une oeuvre d'art virtuelle ne serait pas actualisée, ou ne serait pas actualisable, chose rude à comprendre. Car il existe de multiples degrés de virtualité et d'actualité, si bien qu'un projet architectural peut être tenu pour actualisé comme dessin, mais virtuel comme édifice ; ou, lisant une pièce de théâtre, je l'actualise texte littéraire tandis qu'elle reste spectacle virtuel. En revanche, paraissent, à première vue, plus utiles et plus fermes d'autres distinctions, comme l'opposition entre réel et irréel, ou entre réel et possible. La première est logique, aristotélicienne et sent sa scolastique, les secondes semblent solides, car elles engagent par définition un jugement « de réalité ». Une oeuvre, comme l'indique son nom, est le résultat bien visible, palpable et mesurable d'un travail.

  • Contrairement à une opinion assez répandue, Paris est, au milieu du xixesiècle, une ville très musicale, grâce à son Conservatoire et à son orchestre, le meilleur d'Europe (et plus tard grâce aux Concerts Pasdeloup et aux Concerts Colonne), grâce à ses trois Opéras, l'Académie de Musique, le Théâtre-Italien et l'Opéra-Comique, grâce à ses sociétés chorales, ses sociétés de musique de chambre, ses Orphéons, ses éditeurs de musique et ses facteurs d'instruments. C'est à Paris que vivent l'Italien Rossini, le Polonais Chopin, le Hongrois Liszt, c'est par Paris que les grands virtuoses comme Paganini doivent passer, c'est à Paris que les chanteurs italiens, suédois, allemands doivent se produire et c'est là, parfois, qu'ils s'installent définitivement. Paris, enfin, est la capitale européenne de la danse.Cette vie musicale intense nourrit une importante critique musicale répandue dans l'abondante presse périodique. Le bicentenaire de Berlioz nous est apparu comme l'occasion de réfléchir, de façon plus générale, sur le genre de la critique musicale au xixe siècle. Le grand musicien romantique français, célébré dans le monde musical par toutes sortes de manifestations, ne saurait d'ailleurs laisser indifférents les littéraires : son intérêt en tant qu'écrivain, l'autonomie de l'écrivain, même, par rapport au musicien, ont souvent été signalés ; cependant, l'étude de son oeuvre, surtout dans sa partie de pure critique, n'a guère été tentée.

  • Pas de chance en français, contrairement à l'anglais qui a deux termes, story et history, notre langue n'a qu'une histoire à sa disposition. Le mot « histoire » y désigne à la fois le passé de l'humanité et la connaissance de ce passé mais aussi le récit d'une aventure, une affaire, la narration d'événements, fictifs ou non. Comme il serait simple de pouvoir opposer le public au privé, l'érudition à l'imagination, la vérité à la fiction, l'histoire à la littérature. C'est impossible, bien entendu. La littérature revendique un droit sur la vérité du passé, collective et personnelle. L'histoire a, elle aussi, pour sujet des aventures individuelles - celles des « grands hommes » de la nation, dont le destin a provoqué l'événement « historique » et façonné le devenir des peuples, mais aussi celles des anonymes, vies du passé que les grandes crises, ou seulement la marche du temps, ont presque effacées. De Michelet et Quinet jusqu'à Carlo Ginzburg ou Ivan Jablonka, l'historien ne cherche pas seulement des continuités en construisant le récit des événements, il désire parfois aussi ressusciter les morts. L'écrivain a sensiblement la même ambition, mais lui veut également inventer des vivants. Un roman peut être un ouvrage d'érudition, l'histoire, par nécessité ou par défaut, produit des fictions. Quant au terme de « littérature », il ne renvoie pas seulement aux écrivains, il désigne aussi une discipline universitaire, avec ses processus de validation et ses controverses, son rapport à l'institution, des méthodes propres, dont l'objet est l'étude de l'oeuvre littéraire, dans ses formes, son histoire, ses mutations, ses corpus. Littérature et histoire : rien de simple dans cette simple coordination.

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