Pierre Nepveu

  • Le 21 décembre 1996, dans la modeste église de Sainte-Agathe, avaient lieu les funérailles nationales d'un poète. Avant Gaston Miron, aucun écrivain n'avait reçu des autorités politiques québécoises un honneur pareil. Comment une telle chose pouvait-elle se produire dans une société qui avait jusque-là si mal traité ses poètes, de Nelligan à Saint-Denys Garneau ? C'est tout simplement que Gaston Miron incarne mieux que quiconque le Québec moderne. Miron est notre contemporain capital. Écrire la biographie de Gaston Miron, c'est faire davantage que retracer la vie d'un homme, c'est raconter le Québec de la Grande Noirceur et des communautés religieuses, la Révolution tranquille, la renaissance du nationalisme et les mouvements de gauche, la crise d'Octobre, les deux référendums, c'est raconter l'histoire de l'édition au Québec et la naissance d'une institution littéraire semblable à celle dont sont dotées les autres nations. À l'étranger aussi, le Québec, c'était Gaston Miron, tant parmi la confrérie des poètes que sur les plateaux de la télévision française. Après de nombreuses années de recherche qui l'ont amené à rencontrer les proches de Miron et à traverser d'abondantes archives, le poète, romancier et essayiste Pierre Nepveu arrive à embrasser l'empan de cette vie hors du commun. Il sait bien sûr faire ressortir toute l'envergure du poète, mais il réussit également comme nul autre à peindre l'homme, sa rudesse, sa fragilité, son grand rire franc, ses coups de gueule, sa misère natale qu'il portait comme un stigmate, son espoir indomptable.

  • L'espace caressé par ta voix est construit en forme de diptyque, chacun des deux volets s'adressant à une femme. Dans le premier, la destinataire, L., est une petite fille appelée à devenir une jeune femme dans un siècle lourd d'incertitudes et d'angoisses. Outre la célébration de l'enfance, l'enjeu est celui de la transmission d'une sagesse, d'une manière d'habiter le monde, tandis que le poète envisage sereinement la perspective lointaine de sa propre disparition. Le second volet du diptyque, qui s'adresse à C. et a pour titre «Intervalles», est une grande suite amoureuse qui se déploie sous le signe de l'espace, de ce qui s'ouvre dans le désir : intervalles entre les choses, les lieux, les corps; éclats de vie et de voix. Les «trous dans le paysage» sont autant de percées vers la lumière, une façon d'accéder à la chair du monde.

  • Ce livre se construit selon une quête de pureté et de guérison, au-delà de blessures anciennes et face à une vie contemporaine souvent égarée ou meurtrie. Sur les rives du fleuve, au sud-ouest de Montréal et jusqu'aux rivages de Lachine, le réel est à la fois nature et ville, solitude habitée, espace de méditation et de mémoire, et le regard se mesure à la résistance des choses et des surfaces. Au loin s'étend un jardin d'oeuvres d'arts qui sont autant d'objets de contemplation, figures du destin le long d'une errance jamais rassurée. La prose se veut ici la forme d'une ouverture et d'un accueil, au carrefour du monde sensible et de l'esprit méditatif. S'il y a un terme, c'est celui d'habiter l'incertain, de demeurer dans le flux des événements, de donner sens à ce qui fuit.

    Accompagné de photographies de Karine PRÉVOST-NEPVEU
    OEuvre en couverture de David MOORE

  • Voix et Images consacre son numéro printemps-été au poète francophone d'origine ontarienne Patrice Desbiens. Actif depuis les années 70, établi au Québec depuis 1988, Patrice Desbiens est l'auteur d'une oeuvre abondante « qui réussit la prouesse de faire et dire beaucoup en peu de mots. » Ce dossier se veut surtout un premier effort collectif de sonder une oeuvre, qui malgré l'engouement qu'elle suscite, n'a encore fait l'objet d'aucune publication d'envergure, monographie, dossier thématique ou volume issu d'un colloque. Comprenant cinq études, le numéro propose d'examiner les « postures vocales » du poète (Marc André Brouillette), les manifestations et effets de « décalage » (Thierry Bissonnette), les dimensions narratives de ses textes (Frédéric Rondeau), la mise de l'avant d'expériences partagées dans un contexte capitaliste (François Paré) et une réflexion sur sa consécration (Lucie Hotte).

  • Cette livraison de la revue Études françaises, placée sous le signe de l'inédit, rend hommage à deux figures majeures de la littérature québécoise, Paul-Marie Lapointe et Claude Gauvreau. De Paul-Marie Lapointe, Gaston Miron a déjà déclaré qu'il était « notre plus grand poète », propos rappelé en ces pages par Pierre Nepveu, qui souligne la vive admiration que l'auteur de L'homme rapaillé vouait au poète originaire de Saint-Félicien. Poète de tout premier plan et dramaturge prolifique, Claude Gauvreau n'est certes pas en reste, lui dont la langue exploréenne résonne puissamment encore aujourd'hui sur les plus grandes scènes québécoises. L'histoire de ces deux écrivains fut, on le sait, particulièrement liée durant les mois qui précédèrent la parution, en 1948, du Vierge incendié de Lapointe aux éditions Mithra-Mythe. Cherchant un éditeur, Paul-Marie Lapointe, à la suggestion de Robert Blair, qui avait eu Gauvreau comme condisciple au collège Sainte-Marie, se rendit chez le poète automatiste accompagné de Blair et Jean Lefébure, et lui confia son manuscrit : « Après le départ des trois, je me mis à lire ces courts poèmes ; et, plus je lisais, plus j'étais impressionné. Je parlai de ce texte à plusieurs personnes, dont Maurice Perron ; et c'est ainsi que Le vierge incendié fut édité par Mithra-Mythe[1]. » Pierre Gauvreau assura la préparation du recueil et illustra la couverture d'un dessin érotique inspiré du Surmâle de Jarry. Après Refus global, il s'agissait, pour la maison d'édition dirigée par Maurice Perron, du second appel radical à la liberté posé en cette année charnière.

  • Comme en fait foi la polémique qui entoura les Aventures de Télémaque au xviiie siècle, l'expression « poème en prose » apparaît assez tôt dans l'histoire littéraire française. D'abord confondue avec la notion de « prose poétique », l'appellation change de sens pour prendre son acception moderne avec Baudelaire, dont la lettre à Arsène Houssaye marque une date dans l'histoire de la poésie tout court. Le nom de « poème en prose », porteur d'une contradiction essentielle, signale bien sûr le procès du rapport entre le vers et la poésie, mais soulève aussi plus largement la question de l'hybridité. « Impuissance, monstre, bâtard, hybride : la carte d'identité du poème en prose se lit comme un catalogue de troubles de la génération », observe Barbara Johnson. La mémoire du genre se trouve d'ailleurs mise à l'épreuve par plusieurs écrivains : Baudelaire prend ses distances face à son prédécesseur immédiat Aloysius Bertrand, Max Jacob rejette le modèle rimbaldien, Ponge refuse le statut de poète en prose. De façon paradoxale, le genre acquiert ainsi ses lettres de noblesse à travers les ruptures qui jalonnent son histoire. On ne s'étonne pas, dès lors, que le poème en prose continue de résister aux définitions strictes. Dans sa monumentale étude de 1959 qui constitue le premier bilan approfondi sur la question, Suzanne Bernard écrit : « On ne peut évidemment définir le poème en prose de l'extérieur et d'une manière formelle, pas plus d'ailleurs que le roman : il n'obéit pas à des règles a priori comme les genres fixes de la ballade ou du sonnet par exemple, mais à certaines lois qui se sont peu à peu dégagées de nombreuses tentatives ». Les « lois » - par exemple, selon Bernard, la densité et la volonté d'organisation - découlant des tentatives, le genre est voué à une perpétuelle redéfinition, à la lumière de l'histoire.

  • La voix est un corps sonore qui voyage dans le temps et dans l'espace. Les « transports » de la voix ne sont pas seulement des élans spirituels, émotifs ou pulsionnels, ils sont aussi des combinés téléphoniques, des écrans télévisuels, des haut-parleurs, des radios : les « milieux » de la voix se diversifient et se multiplient avec les médias et les formes de télécommunication, mais si la technologie hante nos imaginaires contemporains, elle reste en prise tant avec la question du sujet et du corps qu'avec celle du collectif ou de la machine elle-même et de ses résistances. Entre la voix de l'âme, du coeur, du peuple (des régions, des femmes, des hommes, des jeunes, des minorités), la voix-radio ou la voix-cinéma, le spectre va s'élargissant. Dans cet entrecroisement des voix, on peut constater un mouvement d'atomisation à tous les niveaux. La voix du sujet se dissémine, la voix collective se localise, la voix médiatique se diversifie. Sans doute est-ce là le point de départ de ces imaginaires de la voix. Il s'agit ici de faire travailler des transports et des transferts imaginaires qui relèvent précisément des métamorphoses de la voix moderne et contemporaine en littérature ainsi qu'en théâtre et en cinéma.

  • Depuis la parution du précédent numéro d'Études françaises, des changements importants sont intervenus au sein de l'équipe de rédaction de la revue.

    En premier lieu, Brigitte Faivre-Duboz, secrétaire à la rédaction depuis janvier 2001, a quitté en février son poste pour occuper celui de coordonnatrice du Centre de recherche sur l'intermédialité, qui a son site à l'Université de Montréal mais regroupe des chercheurs de plusieurs institutions et disciplines. Si Études françaises a pu maintenir une qualité éditoriale et une efficacité de fonctionnement qui ont suscité des évaluations très positives de la revue ces années récentes, c'est en grande partie grâce au travail exemplaire et toujours aimable qu'a su accomplir Brigitte Faivre-Duboz durant la période où elle a rempli ses fonctions. L'équipe de la revue tient à la remercier et à lui souhaiter un grand succès au sein d'une équipe de recherche qui saura sûrement lui offrir des défis à la mesure de sa compétence et de ses talents.

  • Une vingtaine de romans, plusieurs essais, des pièces de théâtre, deux séries télévisées, des centaines d'articles : aux abords de l'oeuvre de Victor-Lévy Beaulieu, on échappe difficilement au cliché de l'oeuvre «abondante», «monumentale». Le personnage de Beaulieu aidant, on a eu trop souvent tendance soit à s'incliner, soit à s'indigner devant cette oeuvre qui n'a pas toujours les nuances et les bonnes manières que certains souhaiteraient. Mais qu'en est-il au juste, pardelà les jugements superficiels et les remarques sur l'homme, qu'en est-il du texte, de ses articulations, des représentations et des thèmes qui s'y brassent? D'où vient et où va ce torrent de mots et de personnages? Comment parler de Beaulieu sans figer ce flot qu'il ne cesse de déverser sur ses lecteurs?

  • Au cours de l'année 1945, à quelques mois d'intervalle, paraissaient à Montréal deux romans qui devaient marquer profondément, l'un autant que l'autre, la littérature québécoise et canadienne : Le Survenant de Germaine Guèvremont, publié en mars, et Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy, paru au mois de juin suivant.
    Au-delà de l'intention commemorative, les six articles rassemblés ici veulent susciter de nouvelles lectures de ces deux
    oeuvres majeures.

  • Si la notion de bien commun est aujourd'hui solidement ancrée dans nos moeurs, elle ne concerne trop souvent que nos ressources naturelles ou encore financières. Or, nous croyons, à Liberté, que le bien commun a tout aussi, sinon plus, à voir avec la culture.

    Du tollé suscité par l'embauche d'un coach unilingue anglophone aux accommodements raisonnables, en passant par les réflexes xénophobes d'un maire de région et le crucifix de l'Assemblée nationale, ont ne compte plus les tensions entre le respect des nouveaux arrivants, l'émancipation individuelle, l'héritage commun et l'identité nationale. À l'approche de la Fête nationale, il nous est ainsi apparu essentiel de nous pencher sur le sens de la nation et de la culture commune.

    Vous trouverez également dans ce numéro un essai d'Éric Pineault sur le mirage de l'économie extractive et de la manière dont nous devrions penser l'exploitation des ressources naturelles.

    Un entretien avec Alain Deneault sur la Gouvernance
    Et les chroniques habituelles d'Alain Farah, Alain Deneault, Mathieu Arsenault, Jean-Philippe Payette et Robert Lévesque.

  • Vous trouverez dans cet extrait tous les articles du dossier «Nous ne sommes pas seuls» tirés du numéro 300 de la revue Liberté.

    Du tollé suscité par l'embauche d'un coach unilingue anglophone aux accommodements raisonnables, en passant par les réflexes xénophobes d'un maire de région et le crucifix de l'Assemblée nationale, ont ne compte plus les tensions entre le respect des nouveaux arrivants, l'émancipation individuelle, l'héritage commun et l'identité nationale. À l'approche de la Fête nationale, il nous est ainsi apparu essentiel de nous pencher sur le sens de la nation et de la culture commune.

    Les réponses sont nombreuses : Pierre Nepveu, biographe de Gaston Miron, nous signale que, si notre langue est statistiquement fragile, elle demeure riche de par sa littérature et qu'il est de notre devoir d'assumer à la fois cette force et cette fragilité. Le chanteur et poète Thomas Hellman nous explique que c'est lorsqu'il se tient à distance de ses multiples identités d'origine qu'il évite l'exil, et le dramaturge Mani Soleymanlou que c'est grâce au « Printemps étudiant » s'il se sent enfin québécois. Finalement, la comédienne Catherine Dorion nous rappelle de quelle sournoise façon le culte de l'argent désagrège, où que ce soit, le sens de la communauté. Ne manquez pas les autres textes du dossier de Suzanne Beth, Clayton Bailey, Michel Freitag, Jonathan Livernois, Alexis Martin, Anne-Marie Régimbald et Alexis de Tocqueville.

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