Pierre Déléage

  • Les anthropologues et les écrivains de science-fiction ne poursuivent-ils pas au fond une même quête, celle de l'altérité radicale ? Certes, tandis que les seconds recourent à la fiction pour figurer le monde vertigineux des
    aliens peuplant leur esprit, les premiers se recommandent de la science pour décrire des sociétés
    autres qui, aussi étranges et stupéfiantes que nous soient donné à voir leurs moeurs et leurs mentalités, n'en sont pas moins réelles. Cette frontière des genres, il arrive pourtant que certains anthropologues la franchissent : escamotant les modes de pensée des cultures qu'ils se proposent d'étudier, ils y projettent alors leur propre imaginaire métaphysique.
    1900-1925 : Lucien Lévy-Bruhl invente une pensée prélogique qu'il attribue aux sociétés dites primitives. 1925-1950 : Benjamin Lee Whorf invente une pensée de l'événement qu'il considère comme immanente à la langue des Hopi. 1950-1975 : Carlos Castaneda invente une pensée psychédélique qu'il prête à un Yaqui imaginaire. 1975-2000 : Eduardo Viveiros de Castro invente une pensée multinaturaliste qu'il prétend dérivée des traditions amérindiennes.
    En exposant le brouillage des niveaux de réalité dans lequel excelle un écrivain comme Philip K. Dick pour faire résonner son oeuvre avec les fabulations théoriques de cette école de pensée informelle, Pierre Déléage entreprend une archéologie de la subjectivité spéculative et s'essaie à nouer autrement les relations, toujours conflictuelles mais toujours productives, entre science et fiction.

  • Comment les Amérindiens ont-ils perçu l'alphabet occidental ? Que sait-on de leurs propres écritures ? Quels rôles leur ont-ils fait jouer au sein de leurs dispositifs politiques ou religieux ?
     
    Les colonisateurs, et les anthropologues après eux, ont longtemps considéré les sociétés amérindiennes comme dépourvues d'écriture, alors qu'elles employaient des techniques subtiles d'inscription graphique, le plus souvent dérobées aux yeux des observateurs extérieurs. La fameuse « Leçon d'écriture » de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques est le témoin magistral de ces malentendus. Cette scène mythique, discutée en son temps par Jacques Derrida, est ici disséquée et repensée.
     
    En étudiant les conceptions amérindiennes de l'écriture, fragmentées et disséminées dans les arts graphiques, les mythes, les discours des chefs et les rituels des chamanes et des messies, Pierre Déléage établit les coordonnées d'une anthropologie inversée, par laquelle ce sont cette fois les colons et leur culture qui sont pris comme objets de pensée. Ce faisant, il met au jour les conditions épistémologiques et politiques de toute enquête anthropologique, tout en laissant sourdre dans la composition même du livre la violence, symbolique et réelle, qui a donné dans les sociétés amérindiennes forme et valeur à la notion d'écriture.
    Pierre Déléage est chercheur au Laboratoire d'anthropologie sociale. Il est notamment l'auteur d'Inventer l'écriture (Les Belles Lettres, 2013) et de Repartir de zéro (Éditions Mix, 2016).

  • Dans les années 1880, Lewis F. Hadley, professeur de dessin en Oklahoma, inventa une écriture pour transcrire la langue des signes utilisée par les Indiens des Plaines. Depuis déjà plusieurs siècles, en effet, les Kiowas, les Comanches, les Cheyennes, les Arapahos ou les Sioux, qui parlaient tous des langues différentes, employaient une langue gestuelle très élaborée afin de pouvoir communiquer les uns avec les autres.
    L'idée que toute écriture est avant tout un système de notation des sonorités de la langue était, et reste, une certitude communément partagée. Dès lors, une écriture des gestes est-elle seulement imaginable ? Quelle forme pourrait-elle prendre ? Dans quelle mesure serait-elle semblable aux écritures des sons ?
    À partir de l'étude comparée de l'écriture de Lewis F. Hadley, cet ouvrage abondamment illustré vient fournir des réponses à ces questions. Mais il permet également d'aller plus loin en proposant une série d'hypothèses qui renouvellent la réflexion sur les conditions de l'invention, de la propagation et de la survie de tout système de notation.

  • Yachar Kémal, moins que le romancier-paysan que l'on a complaisamment décrit, est le romancier du déplacement, d'un mouvement encore indécis, dans le monde turc des débuts de la république kémaliste à nos jours, monde en quête de repères, de buts, déplacement guidé pour beaucoup par le seul espoir d'un peu plus de liberté. La parole de Yachar Kemal est d'abord une parole qui soumet à son examen l'exercice des pouvoirs quels qu'ils soient, y compris le sien.

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