Isabelle Daunais

  • Pourquoi le roman québécois est-il si peu lu et reconnu à l'étranger, alors qu'à nous, il a tant à dire et paraît si précieux ? Qu'est-ce qui fait que même les oeuvres les plus fortes de notre tradition romanesque ne réussissent à parler qu'à nous et à presque personne d'autre ? Et de quoi nous parlent-elles exactement, ces oeuvres, dont ne parlent pas celles qui viennent d'ailleurs ? Bref, en quoi consiste la vraie singularité du roman québécois ?

    Des « Anciens Canadiens » aux « Histoires de déserteurs » d'André Major, de « Maria Chapdelaine » et « Trente arpents » à « Poussière sur la ville » et « Une saison dans la vie d'Emmanuel », sans oublier les oeuvres de Gabrielle Roy, Réjean Ducharme, Hubert Aquin ou Jacques Poulin, ce que le roman québécois, à travers la diversité de ses formes et de ses sujets, a de tout à fait unique, constate Isabelle Daunais, c'est l'expérience existentielle particulière sur laquelle il repose et qu'il ne cesse d'illustrer et d'interroger inlassablement. Cette expérience, toujours renouvelée et cependant toujours la même quels que soient le contexte ou l'époque, c'est celle de l'impossibilité de toute aventure réelle dans un monde soumis au régime de l'idylle, c'est-à-dire un monde à l'abri du monde, préservé depuis toujours des conflits, des transformations, des risques et des surprises de l'Histoire. Comment, dans un monde pareil, le roman (qui depuis toujours se nourrit d'aventure) demeure-t-il possible ? Isabelle Daunais montre qu'il le demeure en continuant de faire ce que fait tout roman digne de ce nom : éclairer la réalité d'un tel monde, la suivre jusque dans ses derniers retranchements, afin « de nous éclairer sur nous-mêmes comme aucune autre forme de savoir ou de connaissance n'y parvient ».

  • Son histoire l´a prouvé, le roman tient à deux mondes divergents, qu´il met en lutte autant qu´il les rapproche : celui de la réalité et celui des fictions imaginées par ses personnages. Mais lorsque les rêves des personnages tendent à se confondre avec la réalité, le roman n´atteint-il pas les limites de son action ?

    De cette frontière, témoignent tout particulièrement les oeuvres romanesques du XIXe siècle. De Balzac à Zola, de Flaubert à Proust, le personnage réaliste rêve des fictions toujours plus ténues qui lui font perdre ses contours et le rapprochent des figures de plus en plus abstraites exposées par la peinture de la même époque. Parvenu à ce point critique, le roman doit trouver les moyens de se poursuivre : passage fascinant, analysé ici par Isabelle Daunais à la lumière de ce qu´elle appelle une histoire interne du roman. À travers le roman réaliste, c´est ainsi l´«oeuvre» générale du roman qu´elle éclaire sous un angle nouveau.

    Isabelle Daunais est professeur de littérature à l´Université Laval. Elle a publié de nombreuses études sur la littérature du XIXe siècle (Flaubert et la scénographie romanesque, Nizet, 1993 ; L´art de la mesure ou l´invention de l´espace dans les récits d´Orient, Presses universitaires de Vincennes et Les Presses de l'Université de Montréal, 1996), et sur le roman.

  • Depuis des années, Isabelle Daunais poursuit une réflexion tout à fait unique sur le roman, art majeur des Temps modernes. Lire et méditer comme elle le fait ici les grandes oeuvres de l'histoire du roman (Cervantès, Balzac, Flaubert, Proust, Kundera, Philip Roth, Gabrielle Roy) aussi bien que certaines de ses réalisations les plus actuelles (Marie NDiaye, Karl Ove Knausgaard, Hallgrímur Helgason, Yannis Kiourtsakis ou Dominique Fortier) n'est pas un exercice d'érudition, mais une véritable quête philosophique et morale, l'examen - à travers des personnages et des univers fictifs - de certaines des questions les plus concrètes et les plus pressantes que nous nous posons du seul fait de vivre la vie que nous vivons, faite d'incertitude, d'imperfection, de temps qui passe, bref, de simple et commune humanité.

    Avec la sensibilité, l'intelligence, la culture et l'imagination critique qui illuminent sa pensée comme sa prose, Isabelle Daunais explore dans la vingtaine de textes qui composent La Vie au long cours une dimension essentielle de l'art romanesque qui passe trop souvent inaperçue : de toutes les formes d'art, le roman est le seul qui a le pouvoir (et le souci) de saisir la vie humaine et le monde dans leur durée. Plus qu'aux moments mémorables ou spectaculaires qui ponctuent la vie et parfois la transforment, c'est à la continuité du monde et de la réalité qu'il s'intéresse, à tout ce que les actions, les désirs ou les révoltes de l'individu n'atteignent pas et qui, à long terme et quoi qu'il arrive, demeure le fond permanent de l'existence humaine, sa base, son appui. La vie, nous dit le roman, est une entreprise au long cours, dans laquelle le réel finit toujours par triompher du rêve, les petites choses des grands mots, et l'ordinaire de l'exceptionnel. Toujours le monde résiste, et c'est cette résistance qui en fait un lieu à la fois d'humilité, de consolation et de beauté.

  • Cet essai s'intéresse, à travers les oeuvres de Cervantès, Flaubert, Tolstoï, Dostoïevski, Proust, Kafka, Gombrowicz, à la façon dont le roman moderne éclaire et explore le présent grâce à la mémoire qu'il a gardée de mondes disparus.
    Le roman n'est pas seulement, comme on le définit presque toujours, un art du présent et de la nouveauté. Il est aussi un art de la mémoire. En fait, c'est parce qu'il se souvient des mondes anciens et de leurs valeurs qu'il peut prendre acte de ce qui est nouveau.
    Cet essai s'intéresse à la façon dont le roman, depuis Cervantès, est le témoin des grandes disparitions qui hantent et façonnent la conscience moderne: la disparition du destin d'abord, dont les conséquences n'ont pas fini de s'épuiser, puis celle de l'héroïsme et, à partir du vingtième siècle, la disparition proprement vertigineuse du temps ordonné et de la mémoire elle-même.
    À partir des oeuvres de Flaubert, Tolstoï, Dostoïevski, Proust, Kafka, Gombrowicz, ce livre montre comment le roman moderne, par la mémoire des mondes disparus qui est au coeur de son aventure, éclaire le présent comme aucun autre art n'y parvient.

  • Il existe, dans les domaines français et anglo-saxon, une longue tradition de réflexion sur ce qu'on peut appeler l'art du roman. Curieusement, cette réflexion est rare au Québec. Les romanciers parlent volontiers de leur oeuvre ou de leurs projets, ou encore de la littérature en général, mais peu de l'art précis qu'ils pratiquent (les poètes, en cela, sont beaucoup plus prolixes).

    Pourtant, le roman constitue ici comme ailleurs une forme artistique majeure et il n'échappe en rien aux grandes questions - sur sa spécificité, son rôle, ses limites - qui partout se posent à lui. Mieux encore : à ces grandes questions s'ajoutent celles qui sont propres au contexte littéraire québécois comme aux conditions dans lesquelles s'exerce ici l'imaginaire romanesque.

    C'est pour répondre à cette lacune que l'équipe de recherche TSAR ("Travaux sur les arts du roman") de l'Université McGill a tenu, en mars 2011, une journée consacrée à la " La pratique du roman ". Ont participé à cette journée Nadine Bismuth, Trevor Ferguson, Dominique Fortier, Louis Hamelin, Suzanne Jacob et Robert Lalonde. S'ajoutent dans ce volume les contributions de Gilles Archambault et de Monique LaRue. Il était entendu que la réflexion des romanciers invités à cette journée serait la plus libre possible et qu'elle pouvait porter sur n'importe quel aspect de l'art romanesque, du plus singulier au plus général, la seule condition étant que cette réflexion soit celle non d'un critique, mais d'un praticien.

    Les textes réunis ici ont été écrits dans le cadre de cette journée, dont ils constituent le prolongement.

  • Cet hiver, la revue L'Inconvénient propose un numéro hommage à l'écrivain Pierre Vadeboncoeur dont 2020 marquera le centième anniversaire de naissance et le dixième anniversaire du décès. Le numéro comprend des lettres inédites à Yvon Rivard et à Jean-Pierre Issenhuth, des gravures et des dessins de sa main dont l'autoportrait en couverture, ainsi qu'un entretien avec son fils Alain Vadeboncoeur, mené par Mauricio Segura, des essais d'Isabelle Daunais, Jonathan Livernois, Daniel Jacques, une lettre d'Yvon Rivard, « Des nouvelles de l'autre royaume », adressée à Vadeboncoeur et un long éditorial de Mathieu Belisle qui insiste sur la contribution unique de l'écrivain et sa suprême indépendance, « capable de rompre avec l'unanimisme, assez confiant dans ses moyens et dans ses valeurs pour formuler des vérités désagréables, assez amoureux de sa société pour la rappeler à ses devoirs, assez généreux en amitié pour ne pas hésiter, comme Diogène, à "mordre" ses amis pour les prévenir du danger. »

  • Qu'est-ce qu'une date dans l'histoire de la littérature ? Pour une large part, nous sommes encore tributaires d'une pensée où le social, et tout particulièrement le politique, imprime sa marque et ses scansions de manière directe sur l'univers des lettres ; par un glissement insidieux, la date littéraire est bien souvent dans les faits une date politique. Cela commence d'ailleurs avec cette partition de l'histoire littéraire en deux vastes époques, la littérature de l'Ancien Régime et la littérature moderne, en une périodisation reposant davantage sur une pensée mythique de la césure révolutionnaire (et sur la commodité de la relative symétrie séculaire des deux époques) que sur des données objectives liées aux corpus. Et cette primauté du politique sur le littéraire s'accentue et joue systématiquement dans le cas du xixe siècle. Cela est explicable. Rythmé par d'incessantes révolutions et contre-révolutions, marqué par la promotion de doctrines sociales de tout acabit, ayant vu naître la presse et l'opinion publique, ce siècle est non pas plus politique qu'un autre, mais confère au discours politique une présence forte et continue. De là à conclure que la littérature en est influencée, il n'y a qu'un pas, que l'on peut franchir sans trop de précaution puisqu'il est certain que l'oeuvre de Chateaubriand est structurée par la fracture révolutionnaire, que La confession d'un enfant du siècle est un commentaire de la défaite napoléonienne, que Le rouge et le noir porte en sous-titre « Chronique de 1830 », ou que Les châtiments s'érigent contre la figure de Napoléon III

  • Pour clore l'année, la revue L'Inconvénient propose un dossier thématique sur le néoconformisme. Personne ne veut faire partie du « troupeau ». On se targue d'être libre, mais à ne pas vouloir entrer dans un moule, à « s'anticonformer », on finit parfois tout de même par se fondre dans une masse. Être anticonformiste, aujourd'hui, ne prend-il pas l'allure d'un autre conformisme ? Faudrait-il alors être anti-anticonformiste ? Collaboratrices et collaborateurs se penchent sur la question. Aux lectrices et lecteurs, ce numéro propose aussi Cioran en bande dessinée, la troisième partie de Jazz et condition noire aux États-Unis par Stanley Péan, un portrait de la peintre Judith Berry, un de l'oeuvre postréférendaire du cinéaste Denys Arcand, un regard sur les héroïnes des séries Sharp Objects et Killing Eve, un texte de fiction, de la poésie et les chroniques de Patrick Nicol, Geneviève Letarte, Olivier Maillart, pour la dernière fois, et Vincent Lambert, pour la première.

  • La littérature contemporaine est hantée par la ruine : celle des hauts-fourneaux abandonnés à la rouille par des consortiums mondialisés, celle des villes ravagées par la guerre et les catastrophes naturelles, celle des mondes inhabitables d'un futur dystopique. Ces ruines ne sont plus héritières de la Rome mélancolique de Du Bellay ou de l'Arcadie pastorale de Poussin et du Lorrain ; elles ont oublié la nature, Dieu et le temps long. Si, donc, les ruines ne s'attachent plus à l'idéal, si elles ne sont plus le site d'une contemplation rêveuse, quel rôle jouent-elles dans les littératures française et québécoise du vingt et unième siècle ? Sont-elles les marques lisibles d'un mal historique, social, spirituel ? Comment et pourquoi ont-elles ainsi proliféré dans la géographie fictionnelle de notre ère ? Un inventaire, même partiel, permet de saisir l'omniprésence du motif. Notons d'abord les paysages post-industriels tels que les dessinent, notamment, François Bon (Paysage fer, 2014), Philippe Vasset (Un livre blanc : récit avec cartes, 2007) ou Nicolas Dickner (Tarmac, 2009) : leurs ruines sont habitées de personnages mineurs, parfois intangibles, qui ont été abandonnés à leur sort par les forces sans visage de l'économie globalisée. Les fresques historiques de Jean-Yves Jouannais (L'usage des ruines : portraits obsidionaux, 2012), de Richard Millet (Un balcon à Beyrouth, 2005), de Jonathan Littell (Les bienveillantes, 2006) vacillent entre les exigences du récit et celles de l'archive. Troisième contexte, celui des mondes post-apocalyptiques d'Antoine Volodine (Terminus radieux, 2014), d'Elsa Boyer (Heures creuses, 2013), de Céline Minard (Le dernier monde, 2007), de Jean Rolin (Les événements, 2015), de Christian Guay-Poliquin (Le poids de la neige, 2016), de Catherine Mavrikakis (Oscar de Profundis, 2016) : autant de visions sur les causes et les formes de mondes absolument brisés. Et nous pourrions encore visiter ces lieux qui, comme ceux d'Annie Ernaux, d'Hélène Cixous, de Jean Echenoz ou de Patrick Modiano, semblent plongés dans une épaisse gaine de solitude, de mélancolie ou d'ennui qui, lentement, les gruge et les dissipe. Cette liste, bien que fragmentaire, fait surgir la trame d'angoisses et de menaces qui sous-tend l'un des mouvements fondamentaux de la création contemporaine. Les guerres, les pandémies, les crises financières et humanitaires, les dévastations environnementales, le nucléaire, les régimes totalitaires, mais aussi les débordements d'affrontements plus intimes, s'inscrivent profondément dans les paysages de la fiction et du témoignage. Ce surgissement de la ruine nourrit et lie les contributions de ce dossier, consacrées à des auteurs, des paris, des univers hétérogènes. Pour assurer leur dialogue et souligner leurs points de contact, elles suivent quatre lignes communes. Nos études se concentrent ainsi sur des objets littéraires, du vingt et unième siècle, de la France et du Québec, dans lesquels la ruine se manifeste sous forme spatiale. Campés à cette intersection, nous cherchons à comprendre le surgissement de notre motif, ses racines, ses enjeux, ses moyens. La ruine, bien sûr, obsède depuis des siècles l'art occidental. Les reliefs de la Rome impériale, leur excavation et leur récupération, offrent à la Renaissance une de ses impulsions fondamentales. Puis un réseau paneuropéen de védutistes se consacre à leur peinture et à leur gravure ; l'un d'eux, Piranèse, fait des ruines de Rome le vecteur d'un apprentissage technique et poétique, le prototype aussi de ses délirantes prisons-labyrinthes. Au dix-huitième siècle, l'art du jardin paysager cherchera à apprivoiser et à exporter le pouvoir méditatif des ruines. La littérature connaît sa propre chronologie qui, comme celle de l'art, hante volontiers ...

  • C'est un fait connu, souvent étudié dans ses tenants mais curieusement peu dans ses aboutissants : le roman est un genre sans règles autres que tacites. Si le moment de sa naissance est l'objet d'infinis débats, tant ses origines se perdent dans un lacis de formes anciennes ou peuvent être rapportées à des événements (le passage à la langue romane, l'avènement des Temps modernes) ou des oeuvres (Don Quichotte, Robinson Crusoé, La princesse de Clèves) qui en marqueraient sinon le véritable commencement tout au moins le commencement symbolique, la question de sa suite ou plus exactement de sa poursuite reste un chantier encore largement ouvert. Comment, en effet, le roman se transmet-il, en l'absence d'un cadre poétique fixe, comme une forme toujours disponible et toujours vivante ? L'étude de Thomas Pavel sur La pensée du roman apporte à ces questions plusieurs réponses, au premier chef celle qui constitue l'objet même de son livre : le roman se maintient dans le temps par sa tâche, à la fois spécifique et inépuisable, de mettre en scène les mondes idéaux que nous imaginons pour guider nos vies. Mais une autre réponse, non moins importante, traverse toute l'étude. Le roman, suggère Thomas Pavel, se transmet de façon « coutumière ».

  • Gilles Marcotte (1925-2015). La parenthèse de l'histoire littéraire s'est durement refermée à l'automne 2015, sur une oeuvre ample qui s'étend de l'après-guerre à la fin des années 2000, oeuvre hybride, à bien des égards atypique, à la fois journalistique et universitaire, critique et littéraire, dont l'impact sur la littérature au Québec est considérable. Qu'une gerbe d'études, d'essais et de témoignages s'intitule Présences de Gilles Marcotte n'est que pure justice. L'auteur de Présence de la critique, du Roman à l'imparfait et de La prose de Rimbaud qui présentait son travail comme un accompagnement, qu'il se soit agi de suivre des jeunes chercheurs dans leur progression ou de faire équipage avec l'écriture d'un poème pour l'entendre au plus creux de son murmure, demeure présent à notre travail. Ce numéro réunit des interventions qui mettent en valeur de multiples facettes du travail de Gilles Marcotte.

  • Vérité ou fiction? Une grande majorité des oeuvres littéraires auxquelles nous sommes exposés tiennent de l'histoire inventée. Pourtant, nous nous arrêtons rarement à questionner la valeur intrinsèque de tels récits relativement à ceux qui sont ancrés dans le réel. Une histoire fictionnelle a-t-elle moins de valeur qu'une « véritable » ou, au contraire, davantage? Et que dire de ces romans semi-biographiques qui brouillent les cartes? L'Inconvénient se penche sur ces questions dans un dossier intitulé « À quoi sert la fiction? » qui fait la part belle aux articles de fond, accompagnés d'un entretien avec Carl Bergeron. Le numéro 66 de la revue poursuit également son travail d'ouverture à la diversité des médiums d'expression culturelle en inaugurant trois nouvelles chroniques, celle de Stanley Péan sur le jazz, celle de Thomas Hellman sur la musique populaire, et enfin celle de Samuel Cantin sur la bande dessinée.

  • Dans La pensée du roman en 2003, Thomas Pavel suggérait que « l'objet séculaire » de l'intérêt du roman est « l'homme individuel saisi dans sa difficulté d'habiter le monde[2] ». Walter Benjamin de son côté faisait du roman « la forme que les hommes se procurèrent, lorsqu'ils ne furent plus capables de considérer que du seul point de vue des affaires privées les questions majeures de leur existence[3] ». L'intérêt de la philosophie contemporaine pour la littérature est à rapporter à de telles propositions. Dans son introduction à l'ouvrage collectif Éthique, littérature, vie humaine, en 2006, Sandra Laugier remarque que « la littérature nous donne [...] à voir et à vivre la difficulté d'accès au monde, au réel », en sa qualité d'« expérience indissolublement intellectuelle et sensible[4] ». Daniel Schwarz écrit pour sa part dans un article intitulé « A Humanistic Ethics of Reading » : « Literature provides surrogate experiences for the reader, experiences that, because they are embodied within artistically shaped ontologies, heighten our awareness of moral discriminations[5]. » L'aspect moral dans ces approches n'est donc pas nécessairement contenu dans le texte, sous la forme d'un message ou d'une conduite à suivre, mais plutôt, parce qu'il met en jeu des représentations de l'agir et du penser humains, dans le dialogue qui se noue entre le lecteur et le texte, espace où peut s'exercer librement son discernement. Ce qu'on entend par éthique dans le présent dossier se rapproche alors de la définition qu'en donne Charles Taylor à la suite de Bernard Williams dans son étude de l'identité moderne : « l'ensemble des moyens que nous mettons en oeuvre pour répondre à la question "comment devrions-nous vivre ?"[6] »

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