Francois Provenzano

  • Qu'y a-t-il de commun entre le street art, les mooc ou les forums médicaux en ligne ? Il s'agit, dans tous les cas, de pratiques culturelles qui dépendent fortement des techniques qui en soutiennent l'émergence dans l'espace public. Le projet du présent volume est d'interroger ces pratiques émergentes pour la pensée médiatique qu'elles délivrent. La perspective d'analyse est sémiotique et se décline à travers une série d'études de cas qui cartographient notre imaginaire culturel contemporain.

  • La littérature produite en Belgique a de tout temps fait l'objet de nombreux débats, quant à la manière d'en écrire l'histoire et d'en théoriser le développement. Cette anthologie rassemble les principaux discours qui ont marqué ces débats, de 1870 à nos jours. Pourquoi envisager la mise en série de tels discours, qui peuvent a priori paraître redondants ? D'abord parce qu'il s'agit précisément de discours, et non de savoirs bruts simplement répétés au fil des générations d'historiens de la littérature. La « vérité historique » sur une littérature est toujours construite selon des modalités particulières, qui finissent par composer une véritable archive, au sens donné à ce terme par Michel Foucault. L'un des buts de cette anthologie est de restituer l'épaisseur de cette archive, de rendre compte de la multiplicité des couches discursives successives qui la composent. Celles-ci représentent les états ponctuels d'une réflexion dont il nous importe de reconstituer le continuum, contre les impressions de « nouveaux départs » ex nihilo. Cette démarche encourage une réflexion sur les modalités de constitution des canons littéraires. Elle est aujourd'hui couramment pratiquée à propos des littératures anglo-saxonnes et même à propos de la littérature française. Elle nous apparaît d'autant plus nécessaire et pertinente dans le cas de la littérature belge. En effet, dès les premières traces d'un discours porté sur la littérature en Belgique, on relève le souci d'interroger et de justifier les grands cadres historiographiques qui vont structurer le discours sur les oeuvres. De Charles Potvin à la génération actuelle des historiens de la littérature, c'est un incessant va-et-vient, non seulement entre les deux fameuses étiquettes générales qui situent la production tantôt dans l'orbe de la littérature française, tantôt dans les frontières de la Belgique, mais aussi entre plusieurs options géographiques, terminologiques, chronologiques et axiologiques qui conditionnent l'appréhension du corpus. La mise en évidence de telles clés de lecture à propos de la littérature belge voudrait ouvrir plusieurs pistes au comparatisme : plusieurs des enjeux théoriques et historiographiques sont en effet communs à d'autres traditions littéraires. Signalons enfin que la présente anthologie entend s'inscrire dans la continuité du travail de Stefan Gross et Johannes Thomas, qui avaient mis à la disposition des chercheurs une importante documentation sur Les concepts nationaux de la littérature en Belgique (1989). La perspective sera cependant ici plus sélective, puisque centrée uniquement sur les programmes historiographiques, et comblant les quelques trente années qui nous séparent désormais du terminus ad quem adopté par les deux compilateurs allemands. Chacun des extraits retenus fait l'objet d'une brève notice sur son/ses auteur/s. L'anthologie propose en outre une introduction substantielle, qui explicite les présupposés et les objectifs de la démarche, donne une large description du corpus et développe quelques hypothèses de lecture transversale, quant aux rhétoriques historiographiques et quant aux types d'expérimentions théoriques dont la littérature belge a pu faire l'objet, par le biais du discours historique porté à son endroit. La présentation des textes suit un ordre chronologique, mais propose des regroupements en quatre grandes périodes, correspondant à quatre modes d'expérimentation dont le laboratoire théorique de l'histoire littéraire belge fut le lieu : construire l'histoire, inscrire la langue, vivre la société, penser les concepts.

  • À quoi réfère le mot peuple ? Vieille question que les sciences sociales semblent avoir aujourd'hui évacuée. Faire usage du peuple n'en demeure pas moins un geste idéologique fréquent, envisagé ici sous trois perspectives. Une perspective historique : la mise en débat de la notion de peuple est resituée dans une généalogie allant de la période révolutionnaire française aux enjeux actuels autour de la « citoyenneté ». Une perspective comparatiste : l'ouvrage aborde les usages du peuple dans différentes aires géographiques et culturelles. Une perspective pluridisciplinaire : les contributions touchent tant à la littérature qu'à la science politique, tant à l'histoire qu'à la philosophie, sans oublier le rapport savant au peuple, lui-même questionné comme pratique engagée au sujet du peuple. Conjuguant rigueur et liberté de ton, l'ouvrage entend contribuer à une approche unifiée des Humanités sous l'angle d'une question centrale dans notre imaginaire social contemporain.

  • Quand se met en place la Ve République et que Charles de Gaulle prend le pouvoir en 1958, il apparaît aux yeux de la majorité des Français comme « l'homme providentiel », le seul capable d'éviter au pays une guerre civile sur fond de guerre d'Algérie. Inséparable en ses débuts de ce providentialisme incarné et du prestige du « Général », confondant à l'instar de son inspirateur son propre destin avec celui du pays et se percevant chargé d'une mission historique, le gaullisme offre un curieux mélange de romantisme patriotique (la France a une « âme » dont « le Général » s'est fait « une certaine idée »), de messianisme historique (l'homme du jour est, selon ses propres termes, « investi par l'histoire ») et d'autoritarisme gestionnaire (renforcement de l'autorité du président, appui sur l'armée, mise en place d'un pouvoir fort, recours direct au référendum en cas de besoin, hiérarchisation pyramidale des prises de décision). À cette base idéologique, rodée depuis la création du Rassemblement du peuple français (RPF) en 1947, s'ajoute un populisme pragmatique et « bon enfant », de Gaulle s'avérant contre toute attente un remarquable show-man, habile dans l'utilisation du nouveau « média chaud » : la télévision. Mais si le gaullisme marche, et fait marcher, s'il survivra longuement à la disparition de son « lider maximo », c'est parce qu'il utilise au mieux les avantages d'une conjoncture unique et s'impose d'une manière singulière dans l'imaginaire social de l'après-guerre. Tandis que la IVe République de Vincent Auriol et de René Coty n'avait pu se dépêtrer des séquelles immédiates de la Seconde Guerre mondiale, le gaullisme est porteur d'un grand récit héroïco-épique qui rétablit la continuité historique du pays en effaçant la défaite de 1940 et en voilant l'ampleur de la collaboration sous le régime de Vichy. Marchant à la gloire et au culot, ce récit a pour fonction immédiate de renégocier la place de la France dans le monde en redéfinissant la nature et le statut de l'« universalité française » telle qu'elle s'était imposée à travers le classicisme (langue et culture) et la révolution (politique). Avec le mythe « de Gaulle » et l'héroïsation de la geste résistante se développe une nouvelle conception du « fait français », basée sur un régime de singularité : paradoxale et - pour cette raison - efficace, elle postule une curieuse universalité de la différence française, laquelle est une manière d'acter et de neutraliser autant que faire se peut le recul de la France sur l'échelle des puissances nationales. Plus ce recul se prononce, plus la singularité s'accuse et plus l'universalité se revendique. En plus de s'appuyer sur la Résistance et la Libération comme noyaux historiques de cette représentation de l'« universalité minoritaire », ce mécanisme est relayé par une large gamme de représentations corrélées : Vercingétorix est bientôt tenu pour le premier résistant de l'histoire de France et Jeanne d'Arc pour la première héroïne de la Libération. « Au fond, la France éternelle n'avait jamais accepté la défaite », résume Eric Hobsbawm dans son bel ouvrage de synthèse sur l'histoire européenne[1] ; c'est là une représentation forgée par le gaullisme, fondée sur le développement permanent de l'oxymore « souffrante, mais éternelle » et basée sur l'exaltation d'un héroïsme doux aux oreilles de la nation.

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