Frédéric Charbonneau

  • Au regard des Mémoires du Grand Siècle, qui ont bénéficié du prestige de leur époque et de l'attention privilégiée des éditeurs, ceux qui furent rédigés sous le règne de Louis XV paraissent, osons le mot, mal-aimés. Et après tout, on peut se demander dans quelle mesure cette époque méritait leurs soins. Les périodes de troubles et de guerre civile - la Ligue, la Fronde, La Révolution - sont en effet les plus fécondes en ce genre, traditionnellement voué à la défense de points de vue irremplaçable sur les événements de l'histoire nationale. N'y aurait-il pas eu pénurie de Mémoires significatifs pendant ce règne prospère ? Ne nous laissons pas prendre à ce leurre d'objectivité : s'il y a eu pénurie, parions qu'elle ait été partie produite par les éditeurs eux-mêmes. En raison des critères qui étaient les leurs, ils ont cadré le centre désormais presque vide d'une nébuleuse mémoriale de plus en plus dispersée, dans laquelle les récits de maréchaux de France, de ministres d'État et de courtisans se raréfiaient, il est vrai, amis en même temps que se multipliaient les souvenirs de provinciaux, de camisards et d'hommes de lettres; or ces témoignages d'hommes privés relevaient à leurs yeux de l'histoire locale, de l'histoire religieuse, de l'histoire littéraire, pas de l'histoire nationale.

  • Qu'est-ce donc qu'un témoignage ? quelle est sa place, quel est son rôle en littérature ? Sans circonscrire entièrement l'objet de ce dossier, de telles questions doivent sans doute en former le socle. Au début de la modernité, sous ce qu'il est en France convenu d'appeler l'Ancien Régime, au cours des xviie et xviiie siècles en particulier, qui fournissent aux articles ici rassemblés leur cadre chronologique et leur matière première, le monde de l'écrit est encore déterminé par l'héritage humaniste. Ce que l'on appelle alors les lettres - comme dans l'expression République des Lettres - ou les belles lettres embrasse aussi bien la poésie, les ouvrages d'éloquence et la critique, que les histoires vraies ou fausses, les dialogues philosophiques, les genres moralistes et même les sciences exactes. « Les vraies belles lettres, affirmait ainsi Furetière en 1690, sont la physique, la géométrie et les sciences solides » (s.v. lettres). Or ce sont les accointances des lettres avec l'histoire et avec le droit - par le biais de la rhétorique et de l'art oratoire, comme par la formation juridique fréquente des écrivains, de Corneille à Marivaux et à Sénec de Meilhan - qui éclairent en son sein le jeu des témoignages.

  • Volume 34 numéro 1 Nouv.

    Sous ses différents noms propres (Bosnie, Rwanda,Algérie...) ou synonymes déclinant leur gradation euphémique(« événements », « hostilités », « conflit armé »...), la guerre resteobstinément réelle dans notre présent. Elle habite aussi notrepassé tant il vrai qu'à divers degrés, de manière plus ou moinsperceptible, il y a toujours de la guerre au fondement des iden-tités dans lesquelles, tant bien que mal, nous nous reconnais-sons. Or passé et présent ne cessent de se télescoper : dans lediscours, lorsque les commémorations des guerres du passé ontlieu dans le même temps et parfois à quelques heures d'aviondes guerres de l'actualité, rendant un son grinçant aux officiels« plus jamais ça ». Mais aussi dans la perception, où, comme entémoignent les « revanches » et reconquistas de tous ordres, laguerre est comprise, et sans doute aussi entreprise et subie, enréférence à une autre, à travers l'héritage d'une guerre anté-rieure. C'est dans cette double distance, celle de Tailleurs, re-conduite par des médias qui prétendent l'abolir, et celle dupassé, affirmée par les récits de l'histoire, que la littérature, en-tendue moins comme objet que comme point de vue, est icisollicitée.

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