La Gibecière à Mots

  • Germinal

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)


    "Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres."


    Etienne Lantier arrive dans le nord de la France, le pays des mineurs, des "gueules noires". Il est embauché aux mines de Montsou : il fait vite connaissance avec l'enfer.


    "Germinal", en décrivant la vie des mineurs, leur misère, leur exploitation par les patrons, est un véritable roman politique abordant la lutte des classes...

  • Emile Zola (1840-1902)

    "Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre ; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.
    Par les beaux jours d'été, quand un lourd soleil brûle les rues, une clarté blanchâtre tombe des vitres sales et traîne misérablement dans le passage. Par les vilains jours d'hiver, par les matinées de brouillard, les vitres ne jettent que de la nuit sur les dalles gluantes, de la nuit salie et ignoble.
    À gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des bouquinistes, des marchands de jouets d'enfant, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l'ombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres ; au-delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s'agitent des formes bizarres."

    Mme Raquin a élevé son fils Camille, enfant fragile, et sa nièce Thérèse, fille de son frère - capitaine de l'armée française en Algérie - et d'une "femme indigène de grande beauté". Les deux enfants grandissent et se marient. Mais Thérèse trouve l'existence monotone jusqu'au jour où Camille invite Laurent, un ancien camarade d'enfance qu'il a retrouvé par hasard...

  • Emile Zola (1840-1902)


    "Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l'avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d'un wagon de troisième classe. Elle tenait par la main Pépé, et Jean la suivait, tous les trois brisés du voyage, effarés et perdus au milieu du vaste Paris, le nez levé sur les maisons, demandant à chaque carrefour la rue de la Michodière, dans laquelle leur oncle Baudu demeurait. Mais, comme elle débouchait enfin sur la place Gaillon, la jeune fille s'arrêta net de surprise.


    - Oh ! dit-elle, regarde un peu, Jean !


    Et ils restèrent plantés, serrés les uns contre les autres, tout en noir, achevant les vieux vêtements du deuil de leur père. Elle, chétive pour ses vingt ans, l'air pauvre, portait un léger paquet ; tandis que, de l'autre côté, le petit frère, âgé de cinq ans, se pendait à son bras, et que, derrière son épaule, le grand frère, dont les seize ans superbes florissaient, était debout, les mains ballantes.


    - Ah bien ! reprit-elle après un silence, en voilà un magasin !"


    1864 : Lorsque Denise arrive à Paris, suivie de ses deux jeunes frères, pour travailler chez son oncle, elle est fascinée par le grand magasin "Au bonheur des dames". Selon elle, il représente l'avenir et décide d'y travailler.


    Octave Mouret, le patron du magasin, est un innovateur qui a compris les femmes et leur offre un véritable paradis où elles trouvent tout ce qu'elles ont besoin ou croient avoir besoin, à grand coups de charme et de publicité ! Mouret invente la "société de consommation".


    Mais la puissance et la réussite du grand magasin "Au bonheur des dames" concurrencent et tuent les petits commerces du quartier, comme celui de l'oncle de Denise.


    "Au bonheur des dames" : Un roman qui n'a pas pris une ride et qui aurait pu être écrit de nos jours.

  • L'assommoir

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)





    "Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de la fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu'elle guettait son retour, elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire des boulevards extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des globes de la porte..."


    Gervaise vit avec son amant Auguste Lantier et leurs deux fils. Mais Lantier abandonne le foyer conjugual. Gervaise finit par épouser un ouvrier zingueur : Coupeau. Travailleurs tous les deux, ils économisent pour acheter une boutique à Gervaise. Mais Coupeau tombe d'un toit et sa convalescence est longue. Désoeuvré et aigri, il se met à boire...


    A travers la décadence de Gervaise et Coupeau, Emile Zola nous dépeint les ravages de l'alcool parmi la classe ouvrière au XIXe siècle, à Paris. Fatalité ?

  • Nana

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)


    "A neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore vide. Quelques personnes, au balcon et à l'orchestre, attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans le petit jour du lustre à demi-feux. Une ombre noyait la grande tache rouge du rideau ; et pas un bruit ne venait de la scène, la rampe éteinte, les pupitres des musiciens débandés. En haut seulement, à la troisième galerie, autour de la rotonde du plafond où des femmes et des enfants nus prenaient leur volée dans un ciel verdi par le gaz, des appels et des rires sortaient d'un brouhaha continu de voix, des têtes coiffées de bonnets et de casquettes s'étageaient sous les larges baies rondes, encadrées d'or. Par moments, une ouvreuse se montrait, affairée, des coupons à la main, poussant devant elle un monsieur et une dame qui s'asseyaient, l'homme en habit, la femme mince et cambrée, promenant un lent regard."





    L'histoire commence en 1868. Nana, la fille de Gervaise Lantier (personnage principal de "L'assommoir"), fait ses débuts en tant qu'actrice au Théâtre des Variétés, dans le rôle de Vénus : début remarqué par le Tout-Paris, non pour ses compétences artistiques mais pour son costume très déshabillé et ses déhanchements... Grâce à cette interprétation de Vénus, Nana devient une courtisane en vue pour laquelle certains se suicideront, voleront...


    "Nana" est le neuvième roman de la série des Rougon-Macquart.

  • La bête humaine

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)





    "En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d'une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d'un tel poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une fenêtre, s'y accouda.


    C'était impasse d'Amsterdam, dans la dernière maison de droite, une haute maison où la Compagnie de l'Ouest logeait certains de ses employés. La fenêtre, au cinquième, à l'angle du toit mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée large trouant le quartier de l'Europe, tout un déroulement brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d'un gris humide et tiède, traversé de soleil.


    En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se brouillaient, s'effaçaient, légères. A gauche, les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où l'oeil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles d'Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de l'Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée, que l'on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu'au tunnel des Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s'écartaient en un éventail dont les branches de métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d'aiguilleur, en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l'effacement confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge tachait le jour pâle."





    Emile Zola nous propulse dans le monde ferroviaire. Jacques Lantier, le fils de Gervaise ("L'assommoir") est un mécanicien tourmenté par ses pulsions. L'amour de sa vie n'est autre que sa locomotive - Lison - mais il aime également Séverine, une femme mal mariée.


    Qui est la bête humaine ? Lison ou Lantier ?





    Un véritable thriller du XIXe siècle...

  • Emile Zola (1840-1902)



    "Au milieu du grand silence, et dans le désert de l'avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s'étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets..."



    Florent, évadé du bagne, revient à Paris et est recueilli par son frère Quenu, un charcutier aisé et marié à la belle Lisa. Il devient inspecteur aux halles mais n'arrive pas à se fondre dans la société et n'a faim que de justice...


    Le véritable héros sont les Halles de Paris et son peuple, Halles de Baltard qu'Emile Zola décrit admirablement tel un ventre qui absorbe et digère tout qu'on y verse : aliments et médisance.


  • Emile Zola (1840-1902)


    "Je peux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup d'oeil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre infiniment liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur..."


    "La fortune des Rougon" est le premier des 20 romans constituant la saga des Rougon-Maquart.


    Nous sommes en décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte fait un coup d'Etat... Dans le sud de la France, Pierre Rougon tente, par appât du gain et ambition, de prendre le pouvoir dans la petite ville de Plassans.


    Petit à Petit, les protagonistes de la saga se mettent en place ; comme l'a écrit Emile Zola, c'est le roman des origines.

  • La curée

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)


    "

    Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l'embarras devint tel, qu'il lui fallut même s'arrêter..."




    De la bourgeoisie provinciale ("La fortune des Rougon") nous passons, avec "La curée", à la bourgeoisie parisienne. Nous assistons à l'ascension d'Aristide Rougon dit Saccard grâce à des méthodes peu scrupuleuses, l'affairisme politique.


    En seconde noce, il a épousé Renée, plus jeune que lui, qui cède aux avances de son beau-fils, Maxime.


    Dans le nouveau Paris que construit le baron Haussmann, nous assistons à la décadence d'une société.


    "La curée" est le deuxième volume de la saga des Rougon Macquart.

  • L'argent

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)





    "Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres donnent sur la place. D'un coup d'oeil, il parcourut les rangs de petites tables, où les convives affamés se serraient coude à coude ; et il parut surpris de ne pas voir le visage qu'il cherchait.


    Comme, dans la bousculade du service, un garçon passait, chargé de plats :


    - Dites donc, M. Huret n'est pas venu ?


    - Non, monsieur, pas encore.


    Alors, Saccard se décida, s'assit à une table que quittait un client, dans l'embrasure d'une des fenêtres. Il se croyait en retard ; et, tandis qu'on changeait la serviette, ses regards se portèrent au-dehors, épiant les passants du trottoir. Même, lorsque le couvert fut rétabli, il ne commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la place, toute gaie de cette claire journée des premiers jours de mai. A cette heure où le monde déjeunait, elle était presque vide : sous les marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaient inoccupés ; le long de la grille, à la station des voitures, la file des fiacres s'allongeait, d'un bout à l'autre ; et l'omnibus de la Bastille s'arrêtait au bureau, à l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de voyageurs. Le soleil tombait d'aplomb, le monument en était baigné, avec sa colonnade, ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel il n'y avait encore que l'armée des chaises, en bon ordre."





    Saccard, le frère du ministre Rougon, après une suite de mauvaises affaires, repart à zéro et ambitionne d'être le maître de la finance : Tous les moyens sont bons.


    Bienvenue au royaume de la spéculation.





    "L'argent" est le 18e volume de la saga des Rougon-Macquart.

  • Emile Zola ( 1840-1902)


    "La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel. Elle s'était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa l'église, pour sonner l'Angélus, boitant davantage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros noeud, que les mains avaient graissé ; et elle s'y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large..."


    Serge Moret, jeune prêtre de 25 ans, pratique son ministère aux Artaud, non loin de Plassans où il est né. Son éducation familiale ainsi que son passage au séminaire font qu'il refoule l'appel de ses sens et de ce fait voue un grand amour à la vierge Marie.


    Suite à un excès de mortification, il met sa vie en péril. Le docteur Pascal, son oncle, l'envoie se soigner et se rétablir au Paradou, chez Jeanbernat, un philosophe athée, qui vit avec sa nièce Albine. L'abbé Moret passe de l'enfer au paradis...


    Serge et Albine ou Adam et Eve ?

  • L'oeuvre

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)
    "Claude passait devant l'Hôtel-de-Ville, et deux heures du matin sonnaient à l'horloge, quand l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur, amoureux du Paris nocturne. Brusquement, les gouttes tombèrent si larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le long du quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de son essoufflement l'arrêta : il trouvait imbécile cette peur de l'eau ; et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l'averse qui noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains ballantes."
    A Paris, Claude Lantier, jeune peintre plein d'ambition, rencontre sous son porche, un soir de pluie, Christine une jeune femme qui s'est perdue...
    "L'oeuvre" est le 14e roman de la série des Rougon-Macquart.

  • Pot-bouille

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)


    " Rue Neuve-Saint-Augustin, un embarras de voitures arrêta le fiacre chargé de trois malles, qui amenait Octave de la gare de Lyon. Le jeune homme baissa la glace d'une portière, malgré le froid déjà vif de cette sombre après-midi de novembre. Il restait surpris de la brusque tombée du jour, dans ce quartier aux rues étranglées, toutes grouillantes de foule. Les jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s'ébrouaient, les coudoiements sans fin des trottoirs, la file pressée des boutiques débordantes de commis et de clients, l'étourdissaient ; car, s'il avait rêvé Paris plus propre, il ne l'espérait pas d'un commerce aussi âpre, il le sentait publiquement ouvert aux appétits des gaillards solides."


    "Pot-bouille" est un synonyme de "popote" ou "tambouille". Emile Zola nous invite dans un immeuble bourgeois "bien comme il faut" mais il nous montre l'envers du décor : un sacré pot-bouille... gaz et hypocrisie à tous les étages !


    Un roman avec un sujet encore d'actualité ?

  • La débâcle

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)





    "A deux kilomètres de Mulhouse, vers le Rhin, au milieu de la plaine fertile, le camp était dressé. Sous le jour finissant de cette soirée d'août, au ciel trouble, traversé de lourds nuages, les tentes-abris s'alignaient, les faisceaux luisaient, s'espaçaient régulièrement sur le front de bandière ; tandis que, fusils chargés, les sentinelles les gardaient, immobiles, les yeux perdus, là-bas, dans les brumes violâtres du lointain horizon, qui montaient du grand fleuve.


    On était arrivé de Belfort vers cinq heures. Il en était huit, et les hommes venaient seulement de toucher les vivres. Mais le bois devait s'être égaré, la distribution n'avait pu avoir lieu. Impossible d'allumer du feu et de faire la soupe. Il avait fallu se contenter de mâcher à froid le biscuit, qu'on arrosait de grands coups d'eau-de-vie, ce qui achevait de casser les jambes, déjà molles de fatigue. Deux soldats pourtant, en arrière des faisceaux, près de la cantine, s'entêtaient à vouloir enflammer un tas de bois vert, de jeunes troncs d'arbre qu'ils avaient coupés avec leurs sabres-baïonnettes, et qui refusaient obstinément de brûler. Une grosse fumée, noire et lente, montait dans l'air du soir, d'une infinie tristesse."




    1870 : c'est la déroute de l'armée française... Jean le paysan et Maurice l'intellectuel, bien qu'ayant des idées politiques différentes, deviennent amis et se sauvent la vie mutuellement. L'effondrement de la France puis la commune les trouvent dans les camps opposés sans pour autant entacher leur amitié...

  • Emile Zola (1840-1902)





    "Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d'un geste, à la volée, il jetait. Ses gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement cadencé de son corps ; tandis que, à chaque jet, au milieu de la semence blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air grandi ; et, derrière, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement, attelée de deux chevaux, qu'un charretier poussait à longs coups de fouet réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles."





    Emile Zola délaisse la bourgeoisie et le prolétariat pour la paysannerie. Sans concession, il nous dépeint un monde violent, sans sentiments, rustique, où seules comptent la terre et les possessions...





    15e roman de la série des "Rougon-Macquart".

  • Emile Zola (1840-1902)

    "Vers la fin du mois de mai 184., un homme, d'une trentaine d'années, marchait rapidement dans un sentier du quartier Saint-Joseph, près des Aygalades. Il avait confié son cheval au méger d'une campagne voisine, et il se dirigeait vers une grande maison carrée, solidement bâtie, sorte de château campagnard comme on en trouve beaucoup sur les coteaux de la Provence.
    L'homme fit un détour pour éviter le château et alla s'asseoir au fond d'un bois de pins, qui s'étendait derrière l'habitation. Là, écartant les branches, inquiet et fiévreux, il interrogea les sentiers du regard, semblant attendre quelqu'un avec impatience. Par moments, il se levait, faisait quelques pas, puis s'asseyait de nouveau en frémissant.
    Cet homme, haut de taille et de tournure étrange, portait de larges favoris noirs. Son visage allongé, creusé de traits énergiques, avait une sorte de beauté violente et emportée. Et, brusquement, ses yeux s'adoucirent, ses lèvres épaisses eurent un sourire tendre. Une jeune fille venait de sortir du château, et, se courbant comme pour se cacher, elle accourait vers le bois de pins.
    Haletante, toute rose, elle arriva sous les arbres. Elle avait à peine seize ans. Au milieu des rubans bleus de son chapeau de paille, son jeune visage souriait d'un air joyeux et effarouché. Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules ; ses petites mains, appuyées contre sa poitrine, tâchaient de calmer les bonds de son coeur.
    - Comme vous vous faites attendre, Blanche ! dit le jeune homme. Je n'espérais plus vous voir."

    Philippe Cayol, jeune républicain désargenté, est amoureux de Blanche de Cazalis, la nièce du puissant député Cazalis. Les deux amants décident de s'enfuir, engendrant la colère et la vengeance du député qui est également le tuteur de Blanche. Marius, le frère de Philippe, fait tout pour sauver celui-ci et protéger leur amour...

  • Emile Zola (1840-1902)


    "Comme six heures sonnaient au coucou de la salle à manger, Chanteau perdit tout espoir. Il se leva péniblement du fauteuil où il chauffait ses lourdes jambes de goutteux, devant un feu de coke. Depuis deux heures, il attendait madame Chanteau, qui, après une absence de cinq semaines, ramenait ce jour-là de Paris leur petite cousine Pauline Quenu, une orpheline de dix ans, dont le ménage avait accepté la tutelle.


    - C'est inconcevable, Véronique, dit-il en poussant la porte de la cuisine. Il leur est arrivé un malheur.


    La bonne, une grande fille de trente-cinq ans, avec des mains d'homme et une face de gendarme, était en train d'écarter du feu un gigot qui allait être certainement trop cuit. Elle ne grondait pas, mais une colère blêmissait la peau rude de ses joues.


    - Madame sera restée à Paris, dit-elle sèchement. Avec toutes ces histoires qui n'en finissent plus et qui mettent la maison en l'air !"


    Pauline, jeune orpheline, est recueillie par les cousins de son père, M. et Mme Chanteau, au petit village normand Bonneville. Mme Chanteau n'hésite pas, petit à petit, à dilapider la fortune de Pauline...


    Comme le village que la mer érode, le temps fait discrètement son oeuvre et use les êtres, les fortunes, les ambitions et les sentiments.

  • Le rêve

    Emile Zola

    Emile Zola (1840-1902)

    "Pendant le rude hiver de 1860, l'Oise gela, de grandes neiges couvrirent les plaines de la basse Picardie ; et il en vint surtout une bourrasque du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Noël. La neige, s'étant mise à tomber dès le matin, redoubla vers le soir, s'amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfèvres, au bout de laquelle se trouve comme enclavée la façade nord du transept de la cathédrale, elle s'engouffrait, poussée par le vent, et allait battre la porte Sainte-Agnès, l'antique porte romane, presque déjà gothique, très ornée de sculptures sous la nudité du pignon. Le lendemain, à l'aube, il y en eut là près de trois pieds.
    La rue dormait encore, emparessée par la fête de la veille. Six heures sonnèrent. Dans les ténèbres, que bleuissait la chute lente et entêtée des flocons, seule une forme indécise vivait, une fillette de neuf ans, qui, réfugiée sous les voussures de la porte, y avait passé la nuit à grelotter, en s'abritant de son mieux. Elle était vêtue de loques, la tête enveloppée d'un lambeau de foulard, les pieds nus dans de gros souliers d'homme. Sans doute elle n'avait échoué là qu'après avoir longtemps battu la ville, car elle y était tombée de lassitude. Pour elle, c'était le bout de la terre, plus personne ni plus rien, l'abandon dernier, la faim qui ronge, le froid qui tue ; et, dans sa faiblesse, étouffée par le poids lourd de son coeur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le recul physique, l'instinct de changer de place, de s'enfoncer dans ces vieilles pierres, lorsqu'une rafale faisait tourbillonner la neige."

    L'amour impossible entre Félicien, peintre verrier fils de monseigneur de Hautecoeur, et Angélique, une enfant trouvée et adoptée par un couple de brodeurs. Un amour à l'ombre de la cathédrale et des martyres de la "Légende dorée" auxquelles s'identifie Angélique.

    Seizième roman de la série des Rougon-Macquart.

  • Emile Zola (1840-1902)


    "Le président était encore debout, au milieu du léger tumulte que son entrée venait de produire. Il s'assit, en disant à demi-voix, négligemment :


    - La séance est ouverte.


    Et il classa les projets de loi, placés devant lui, sur le bureau. A sa gauche, un secrétaire, myope, le nez sur le papier, lisait le procès-verbal de la dernière séance, d'un balbutiement rapide que pas un député n'écoutait. Dans le brouhaha de la salle, cette lecture n'arrivait qu'aux oreilles des huissiers, très-dignes, très-corrects, en face des poses abandonnées des membres de la Chambre.


    Il n'y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D'autres, pliés au bord de leurs pupitres comme sous l'ennui de cette corvée d'une séance publique, battaient doucement l'acajou du bout de leurs doigts...."


    Eugène Rougon est un homme de pouvoir qui ne vit que pour cela. Il a beaucoup apporté à l'Empire et l'Empire lui a beaucoup apporté. Prévoyant sa disgrâce prochaine, il choisit de prendre les devants au grand dam de ses "amis" qui ont besoin de ses faveurs et qui manoeuvreront, après sa chute, pour le faire revenir en grâce, mais qui n'hésiteront pas, tout de même, à le dénigrer. Et c'est sans oublier la belle Clorinde, qu'Eugène a refusé d'épouser et qui dirige tout ce petit monde de profiteurs...


    Avec "Son excellence Eugène Rougon", nous sommes en pleine arrière-boutique du monde politico-affairiste sous le second empire.

  • Emile Zola (1840-1902)





    "La veilleuse, dans un cornet bleuâtre, brûlait sur la cheminée, derrière un livre, dont l'ombre noyait toute une moitié de la chambre. C'était une calme lueur qui coupait le guéridon et la chaise longue, baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de l'armoire de palissandre, placée entre les deux fenêtres. L'harmonie bourgeoise de la pièce, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis, prenait à cette heure nocturne une douceur vague de nuée. Et, en face des fenêtres, du côté de l'ombre, le lit, également tendu de velours, faisait une masse noire, éclairée seulement de la pâleur des draps. Hélène, les mains croisées, dans sa tranquille attitude de mère et de veuve, avait un léger souffle."


    Hélène, jeune veuve, vit à Paris seule avec sa fille Jeanne de santé fragile. Lors d'une crise, cette dernière est soignée par le docteur Deberle qui est leur proche voisin. Toute de suite, Hélène éprouve une folle passion pour lui. Mais Jeanne n'accepte pas cette passion, étant très possessive...

  • Emile Zola (1840-1902)





    "Dans la chaleur de l'ardente après-midi de juillet, la salle, aux volets soigneusement clos, était pleine d'un grand calme. Il ne venait, des trois fenêtres, que de minces flèches de lumière, par les fentes des vieilles boiseries ; et c'était, au milieu de l'ombre, une clarté très douce, baignant les objets d'une lueur diffuse et tendre. Il faisait là relativement frais, dans l'écrasement torride qu'on sentait au dehors, sous le coup de soleil qui incendiait la façade.


    Debout devant l'armoire, en face des fenêtres, le docteur Pascal cherchait une note, qu'il y était venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire de chêne sculpté, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier siècle, montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s'entassant, débordant, pêle-mêle. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu'il écrivait, depuis les notes brèves jusqu'aux textes complets de ses grands travaux sur l'hérédité. Aussi les recherches n'y étaient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il eut un sourire, quand il trouva enfin."





    Pascal Rougon est le seul des trois frères resté à Plassans. Il soigne les pauvres et poursuit ses recherches sur l'hérédité, notamment celle de sa famille, avec l'aide de sa servante Martine et de sa nièce Clotilde. Il a compilé une masse de documents sur la famille qu'aimerait détruire sa mère Félicité...


    "Le docteur Pascal" est le 20e et ultime roman des "Rougon-Macquart" : c'est la conclusion de la saga.

  • Emile Zola (1840-1902)
    Emile Zola écrivit "Naïs Micoulin" lors de d'un séjour à l'Estaque où il tentait d'oublier le scandale provoqué par son roman "l'Assomoir".
    Ce recueil de 6 nouvelles nous montre un Zola bien différent de celui des "Rougon-Macquart". Mais quels portraits de la femme nous peint-il ! froide, calculatrice et vampirique même !
    "Naïs Micoulin et autres nouvelles a été publié en 1884.

  • Emile Zola (1840-1902)
    "Désirée battit des mains. C'était une enfant de quatorze ans, forte pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans.

    - Maman, maman ! cria-t-elle, vois ma poupée !


    Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un quart d'heure à faire une poupée, en le roulant et en l'étranglant par un bout, à l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas qu'elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à Désirée.


    - C'est un poupon, ça ! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il faut qu'elle ait une jupe, comme une dame.


    Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table à ouvrage ; puis, elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient toutes deux assises, à un bout de l'étroite terrasse, la fille sur un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de septembre, chaud encore, les baignait d'une lumière tranquille ; tandis que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s'endormait. Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin désert de la ville..."


    L'action se situe Plassans, au berceau des Rougon et des Macquart.


    François Mouret et son épouse Marthe décident de louer une pièce à un humble prêtre, l'abbé Faujas, ainsi qu'à sa mère. Dès ce jour-là, la vie à Plassans va être bouleversée.


    Mais dans quel but, l'abbé Faujas est-il venu à Plassans...

  • Emile Zola (1840-1902)

    "Guillaume et Madeleine descendirent de wagon à la station de Fontenay. C'était un lundi, le train se trouvait presque vide. Cinq ou six compagnons de voyage, des habitants du pays qui rentraient chez eux, se présentèrent à la barrière avec les jeunes gens, et s'en allèrent chacun de son côté, sans donner un coup d'oeil aux horizons, en gens pressés de regagner leur logis.
    Au sortir de la gare, le jeune homme offrit son bras à la jeune femme, comme s'ils n'avaient pas quitté les rues de Paris. Ils tournèrent à gauche et remontèrent doucement la magnifique allée d'arbres qui va de Sceaux à Fontenay. Tout en montant, ils regardaient, au bas du talus, le train qui se remettait en marche, avec des hoquets sourds et profonds.
    Quand le train se fut perdu au milieu des feuillages, Guillaume se tourna vers sa compagne et lui dit avec un sourire :
    - Je vous ai prévenue, je ne connais pas du tout le pays, et je ne sais trop où nous allons.
    - Prenons ce sentier, répondit simplement Madeleine, il nous évitera de traverser les rues de Sceaux.
    Ils prirent la ruelle des Champs-Girard. Là, brusquement, le rideau d'arbres de la grande allée s'ouvre et laisse voir le coteau de Fontenay ; en bas, il y a des jardins, des carrés de prairie dans lesquels se dressent, droits et vigoureux, d'énormes bouquets de peupliers ; puis des cultures montent, coupant les terrains en bandes brunes et vertes, et, tout en haut, au bord de l'horizon, blanchissent, à travers les feuilles, les maisons basses du village. Vers la fin septembre, entre quatre et cinq heures, le soleil, en s'inclinant, rend adorable ce bout de nature. Les jeunes gens, seuls dans le sentier, s'arrêtèrent instinctivement devant ce coin de terre d'une verdure presque noire, à peine dorée par les premières rousseurs de l'automne.
    Ils se donnaient toujours le bras. Il y avait entre eux cette vague gêne d'une intimité récente qui a marché trop vite."

    Férat, un ancien ouvrier devenu riche puis ruiné, meurt dans le naufrage du bateau qui devait l'emmener en Amérique. Il laisse une fille, Madeleine. Le tuteur auquel elle est confiée n'a qu'une idée en tête : l'épouser ; devant le refus de Madeleine, il tente de la violer. Celle-ci s'enfuit. Peu après, elle rencontre un chirurgien, Jacques, et devient sa maîtresse jusqu'au jour où il s'embarque pour la Cochinchine et l'abandonne. Elle rencontre Guillaume, un jeune noble faible...

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