Kinoscript

  • Germinal

    Emile Zola

    Germinal, c'est une tragédie qu'on lit pour se rassurer. En effet, jamais un roman n'aura fait la plus parfaite démonstration qu'un écrivain, Zola, était capable de mobiliser l'opinion publique sur un sujet aussi brûlant en son temps : la condition ouvrière. Un roman, où le héros survit, mais qui finit mal, catharsis oblige. Et le lecteur de sentir monter en lui, contre toute attente, un espoir indistinct et vague. Comme de l'optimisme.
    Car la geste d'Etienne Lantier, tient aussi de l'épopée, ce genre disparu ressuscité par l'auteur, en cette fin de XIXe siècle. Epopée au service du peuple, non d'un Empire ou d'un système, comme ce fut toujours le cas. Epopée naturaliste, où l'illusion de la cause ne l'emporte jamais sur le réalisme de la lutte. Epopée, qui rend plus fort - comme une douleur qu'on a fait sienne, que l'on s'est approprié et que l'on a vaincue.
    Mais, Germinal, c'est aussi la naissance du roman à l'américaine : celui qui est le fruit d'une longue enquête, un Da Vinci Code marxisant, où l'auteur, à la manière d'un thésard ou d'un journaliste de haut vol, dissèque son sujet avant de se lancer dans l'écriture. On sait l'expédition zolienne dans la fosse Renard, dans le Nord de la France, pour préparer son oeuvre...
    Et c'est aussi là peut-être l'intérêt de Germinal. Un roman sur le peuple écrit par un petit bourgeois, fils d'un ingénieur de travaux publics, fils d'un anti-Lantier, constructeur de barrages. Le roman tient alors de la prouesse, celle de nous donner à lire un traité de style, célinien avant l'heure, où la parole travaillée, ciselée par l'auteur a, en fait, le premier rôle.
    La présente édition reproduit le texte de 1885.
    Ce livre devrait devenir la bible de tout aspirant romancier. Car elle est celle des confirmés.





  • Au Bonheur des Dames paraît la même année, 1883, que le célèbre roman de Maupssant, Une Vie. Deux monographies romanesques, écrites par des hommes, sur les femmes. Et singulièrement, là où le second sombre dans une sorte de pessismisme schopenhaurien, le premier propose un roman de l'optimisme : une histoire d'amour qui finit bien. Au prix de quelle ironie!



    Et c'est là le génie de Zola, le happy ending. On sait le goût tragique des naturalistes. La vie finit mal. Alors, pourquoi les fictions devraient-elles mentir si elles imitent la nature? Mais ce qui est à l'oeuvre dans le Bonheur des Dames, c'est aussi une tragédie. Envers et contre tout. Malgré les apparences. Et cette tragédie, c'est cette fin heureuse. Denise, la pauvre provinciale, la petite vendeuse orpheline, montée à Paris, avec un enfant sur les bras, ne peut qu'épouser le riche directeur d'un Grand Magasin, séducteur de son état, aveugle à la misère humaine, amoureux de ce qui lui résiste et qu'il ne possède pas. Cet homme s'appelle Octave Mouret.


    L'ironie zolienne frappe tout azimut et installe le paradigme social de la secrétaire mariée à son patron, de l'infirmière à son médecin, de l'hôtesse de l'air à son pilote. Bref, Zola démonte avec finesse les mécanismes sociaux qui unissent l'amour et le pouvoir, la domination et le sexe. Qu'on ne se fasse guère d'illusion, quand bien même tente-t-on d'y échapper, on y tombe la tête la première. Avec fracas.


    Est-ce là la seule raison de relire Au Bonheur des Dames? Non. Il y a aussi dans le livre une force visionnaire et inquiétante. Zola, tout en faisant mine de décrire les changements sociaux de la fin du XIXe siécle - l'apparition des premiers Grands Magasins - fait le procès de ce qui mènera, un siècle plus tard, à la mondialisation. Au fusion/acquisition. Aux chaînes. On savoure alors amèrement la cinglante ironie du titre : le « bonheur des dames » fait le malheur des hommes, entendre, l'humanité. Dans ce roman, en effet, tous les personnages sont pris au piège de l'individu, du gain, du capitalisme, en un mot...



    La présente édition reprend celle de la fameuse "Bibliothèque Charpentier", créée par Georges Charpentier, qui se définissait lui-même comme « l'éditeur des naturalistes ».



    Ce livre séduira aussi le lecteur du XXIe siècle, car Au Bonheur des Dames, demeure une excellente "saison" de la série des Rougon-Macquart.

  • Nana

    Emile Zola


    Avec Nana, on en a pour son argent. Cette P... si peu respecteuse des conventions a réussi à se faire une place à part dans la littérature. A l'instar des personnages du roman, les critiques littéraires sont paratagés entre l'attirance, la fascination et, d'un autre côté, le mépris, l'avanie : « On ne mange pas de ce pain-là nous! », ou « Ce n'est pas le meilleur roman de Zola... ». Eh bien, au risque de décevoir dans les chapelles littéraires, il faut bien reconnaître que Nana est l'un des meilleurs romans de Zola.
    Tout d'abord, Nana est une sorte de « philosophe-voyou » avant l'heure. Elle a fait sienne le concept nietzschéen de volonté de puissance et celui des sophistes, le kairos, le moment opportun, si cher aux penseurs présocratiques. Nana, fille d'ouvrier, comdamnée à errer dans les bas de fonds de Paris. Condamnée par l'hérédité et la société à devenir l'éternelle répétition du même : un rebut insignifiant et inutile. Bien au contraire, Nana se fait un nom. A la sueur de son coprs. Avec ses tripes. Paralysant les hommes de son venin : le sexe. Et les jettant après utilisation.


    C'est donc un grand livre de femmes. Réaliste dans son naturalisme : si les hommes ne cessent de vouloir réifier les femmes, c'est que les femmes - dont Nana est la paradigme - considèrent les hommes comme des objets. Car, ils ne sont que des objets. Objets à faire l'amour. A engendrer. A payer. A se croire être plus qu'ils ne le peuvent. Muffat, le politicien bien placé, en perd son latin et sa bourse. Dans le même temps.


    Enfin, Nana ose avant tous ces fatras minoritaires, qui minent notre époque, mener une vie debout, sans honte ni remords : avec une femme, Satin - dont les scénaristes de Moulin Rouge se souviendront pour écrire le chef-d'oeuvre de Barz Luhrmann. Et ces amours étrangères au Second Empire sont la dernière grande claque que Zola assène sur la gueule d'une société sclérosée par le luxe et les divertissements.


    La présente édition repoduit celle de la "Bibilothèque Charpentier", en 1880

    Un seul détail, qui fait de ce roman une tragédie grecque : la mort de Nana...

    Annonce : "Editeur cherche auteur tenté par la réécriture de la fin de Nana. Pour donner raison, une fois pour toutes, aux femmes."

  • La terre

    Emile Zola

    Longtemps, on a considéré La Terre comme un roman pornographique et vulgaire. Et c'est vrai, il y a du sexe, très cru, et des "scènes", à faire pâlir le bourgeois dans sa chaumière. Une violence, aussi, digne d'une sorte de brutalisme, que bien avant Zola, on avait reproché à Pétrone, l'auteur latin du Satiricon. Par la même occasion, le premier, Zola est accusé de vouloir faire un coup commercial. Du cul pour du fric, le chef d'accusation est commun et rebattu, mais fonctionne de manière implacable.



    En fait, avec La Terre, Zola, poursuit la peinture de sa fresque naturaliste. Au risque de plaire aux uns et de déplaire aux autres. Et c'est au monde paysan qu'il s'attaque cette fois. Avec ses façons de clinicien du roman et ses aises de romancier expérimental. Pour lui, l'enjeu est clair, faire tomber le couperet sur la vision romantique de la campagne, allant de pair avec un culte idéaliste de la Nature. Zola tord le cou à Chateaubriand, discrètement, mais sûrement : ce serait peine perdue que de chercher une Atala dans La Terre. Le seul personnage qui s'en rapproche, Françoise Fouan, est poussée sur une faux...


    Donc, la violence, elle est surtout en dehors du roman. Celle qui fait la démonstration que la littérature est une guerre sans pitié entre auteurs. Morts ou vivants. Pour qui la seule chose qui compte est d'imposer sa vérité du roman, par ses mensonges romanesques. Et Buteau, le frère de Françoise, de violer sa soeur. L'imagination de Zola n'a reculé devant aucune cruauté pour faire triompher sa thèse : le monde paysan est impitoyable, pingre et fesse-mathieu. Il ne vaut pas mieux que celui des Grands Magasins.


    Et peu à peu, l'originalité du roman se dessine : Zola se fait juge et accuse un monde pour lequel il n'éprouve guère de sympathie. Un monde hostile au changement, et réactionnaire. Celui des Chouans. Et si, bien souvent, les héros zoliens font l'objet d'une certaine complaisance de la part de leur créateur - pensons à Nana, par exemple, la famille Fouan n'est guère appréciée.



    La présente édition reprend celle de 1887, de la fameuse "Bibliothèque Charpentier", créée par Georges Charpentier, qui se définissait lui-même comme « l'éditeur des naturalistes ».



    Ce livre s'adresse à tous ceux soucieux de prendre Zola en flagrant délit de manquement à la doctrine du Roman expérimental d'après laquelle « le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur ». Et lire un zola partisan, c'est avoir sous les yeux le zola vengeur. Celui qui défendra Dreyfus. Et ça fait du bien.

  • J'accuse !

    Emile Zola

    « J'accuse...! » fait partie de ton bon action kit de l'intellectuel engagé, révolté et déchainé contre l'Ordre injuste, le Mensonge et les abominables hommes verts qui constituent le corps militaire. Symbole de l'hypocrisie et de l'antisémitisme d'une société française en pleine mutation; qui a du mal à s'installer dans la IIIe République. D'où les poses d'un Bernard-Henri Lévy, faisant de Zola, dans Les Aventures de la liberté, le premier intellectuel dans l'histoire des idées...


    Alors, si on relis « J'accuse...! » y trouvera-t-on quelque chose d'intéressant? Ou n'est-ce que la genèse d'une idéologie idéaliste qui croit qu'un article de journal peut bouleverser l'ordre de l'univers? Et que les écrivains, les philosophes, les penseurs de tout bord sont les agents de ces changements?


    Oui. On peut relire « J'accuse...! » sans crainte. Car, ce qui mérite l'admiration n'est pas tant cette posture romantique d'un naturaliste énervé, mais d'un homme qui ne triche pas. Et qui est prêt à tout pour se mettre d'accord avec lui-même. A voir un déferlement de haine, d'injures et d'agressions s'abattre sur lui. A mourir même. Contrairement à tant de lecteurs de « J'accuse...! » d'ailleurs. Si courageux dans leurs écrits et si précautionneux dans leurs actes. Zola le rital, comme on a pu le désigner dans ce climat anti-dreyfusard, lui, met sa peau sur la table. Comme Rabelais et quelques autres, qui se comptent sur les doigts d'une main.


    L'autre raison de re-lire « J'accuse...! », c'est le style. Pas celui que l'on vous fait décortiquer au Lycée. Mais celui qui vaut à Zola l'admiration de Céline. Qui dira : « Il n'est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola ». On l'oublie souvent, mais la langue de Zola, pour Céline, c'est celle qui fait vivre ses personnages, c'est cette force que rien n'arrête et qui emporte tout sur son passage. Dans la toute puissance de la musicalité d'un phrasé qui vous donne le réel, tel quel. Et Dreyfus alors de devenir, non pas une mode intellectuelle, ni un faire-valoir pour écrivain en recherche de gloriole, mais les tripes, le moteur, le sang.



    La présente édition reprend l'article paru le 13 janvier 1898 dans le quotidien L'Aurore.



    « J'accuse...! », plus de cent ans après sa parution continue encore d'accuser... les lecteurs innocents qui y lisent tout, sauf un manifeste du « style ». Un art poétique. A vos liseuses.

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