Anne Elaine Cliche

  • «Et la parole de l'Éternel empoigna Jonas fils d'Amitaï le Véridique: Lève-toi va à Ninive la grande ville et crie sur elle car grand est le mal qui monte jusqu'à moi. Et Jonas se leva et s'enfuit à Tarsis loin de la face de l'Éternel.»

    C'est une histoire connue, de fuite de détour de retour. Elle en engendre une autre, ressemblante inédite inventée. Une histoire détournée qui renverse le passé en futur, une histoire que chacun s'approprie comme la sienne; une histoire de tous pour tous.

    Jonas c'est Yona la colombe du Déluge qui rapporte à Noé le rameau d'olivier, et c'est un enfant fou, camarade d'autrefois qui un jour revient, monte l'escalier Tu me reconnais? rapportant avec lui la mémoire qu'on croyait perdue. Il faut l'écrire l'histoire, l'appâter pour repêcher l'enfance.

    C'est un livre poisson.

  • La pisseuse

    Anne-Elaine Cliche

    Un cinéaste montréalais cherche la séquence manquante d'un film qu'il destine à sa femme et à sa fille, et qu'il voudrait accomplir comme un travail de deuil. Cette séquence qu'il cherche est aussi l'image de lui-même, de l'amour et de la mort, quelque chose comme l'image, impossible, de son désir. Chez un brocanteur, devant une petite pièce détachée d'un retable, représentant l'une des chutes du chemin de croix, il propose à une inconnue d'inventer pour lui l'équivalent filmique de cette image. Au commencement, il y a un pacte : demande, attente, argent, fantasme, folie de l'image. Qu'en résultera-t-il ? Beaucoup d'écrit, un circuit, une course, un roman, une guerre, une histoire.

    La pisseuse est un roman catholique. « Techniquement catholique », pour reprendre les termes d'Hemingway cité en exergue. Qu'est-ce à dire ? Une façon d'écrire qui ressemble à une équation : baroque, chair et verbe. Les personnages sont ici entièrement livrés à l'extase de l'interprétation et le livre est peut-être une comédie de la prière. Une autre façon d'aimer. La pisseuse est le nom d'un parcours vers le sens d'une image perdue : un deuil, l'invention d'un mystère.

  • La sainte famille est une composition à plusieurs voix. Variations multiples sur un seul thème: la famille. Y a-t-il d'autres sujets? Le thème éclate et se récite sur tous les tons, dans les registres divers de l'amour, de la haine, de la naissance et de la mort. Choeur disloqué des générations inextricables, le livre se joue pour trouver d'où «je» viens, un à un, entre le père qui rêve un rêve oublié et le fils incarné mais trop vite reparti entre la mère impossible et la fille, les frères, les descendants et les autres.

    Il y est question de deuil, de Saint-Denys Garneau, des Écritures, de musique, d'amour contrarié et, bien entendu, de la famille.

    Qu'est-ce que la famille? Un nom qui s'orchestre et dont les solistes ratent tour à tour la tonalité, fredonnent un autre air, cherchent un rythme nouveau sans jamais que le trait infime et insu qui fait l'oeuvre soit perdu. La sainteté n'est donc celle de personne. Elle est ce trait ineffaçable, indéviable qui perdure jusqu'à nous, et que personne ne sait chanter.

  • «Tu ne feras pour toi ni sculpture ni image quelconque de ce qui est dans les cieux en haut, sur la terre en bas, et dans les eaux sous terre.» (Exode 20, 4)

    Si la représentation est fonction du langage, elle ne semble pas aller de soi pour certaines écritures qui assument apparemment l'interdit proféré par la parole divine. Pour la tradition juive, ce commandement équivaut à l'interdit de l'idolâtrie. Freud est le premier à le reconnaître comme «un triomphe de la vie de l'esprit sur la vie sensorielle» et pulsionnelle.
    L'interprétation de ce deuxième commandement ne fait cependant pas l'unanimité dans la tradition qui l'a promulgué. L'histoire de l'art juif, depuis la construction du Temple de Jérusalem jusqu'aux créations des maîtres contemporains, montre que l'interdit biblique ne fut jamais interprété à la lettre. Les sages du Talmud admettent la représentation des formes vivantes tout en lui assignant une limite, et leurs débats nous enseignent ce que la distinction entre le réel, l'imaginaire et le symbolique engage sur le plan éthique.
    Cet enseignement est ici le point de départ d'une relecture des oeuvres de Duras, Sarraute et Guyotat, qui s'interdisent la représentation par un travail d'écriture visant à délégitimer l'image. Elles sont, ces oeuvres - sublimation du pulsionnel oblige -, pétries par une force corporelle qui, non contenue par les limites de l'image, met en jeu le réel d'une jouissance à déchiffrer.

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